Avant les murs, il fallait construire l’Homme


Rédigé par le Dimanche 3 Mai 2026

On a élevé des tribunes, coulé des tonnes de béton, installé des caméras, sécurisé des accès, modernisé les façades et poli l’image... Tout semblait prêt pour célébrer le progrès, comme si la modernité pouvait se résumer à la hauteur des murs, à l’éclat des sièges ou au coût des infrastructures... Pourtant, au premier déchaînement de violence, une vérité plus ancienne que le ciment a resurgi… on peut bâtir un stade flambant neuf sans avoir encore construit le citoyen capable de l’habiter dignement…



Par Mohammed Yassir Mouline

Une nation ne se protège pas seulement par des barrières, mais par des repères... Elle ne se modernise pas uniquement par ses équipements, mais par l’éducation de ses réflexes, la discipline de ses passions et le respect de son bien commun... Là où l’on investit dans la pierre sans investir avec la même force dans l’école, la culture, la responsabilité et l’esprit civique, le béton devient parfois simple décor… et la modernité, une illusion de surface…
 
Le vrai chantier n’a jamais été seulement architectural… il est humain... Construire l’Homme, c’est former des consciences avant de dresser des clôtures, transmettre des valeurs avant de déployer des forces de l’ordre, apprendre le respect avant de punir le chaos... Sans cela, les murs les plus solides resteront vulnérables face aux fissures invisibles d’une société qui peine encore à faire de l’espace public un patrimoine collectif plutôt qu’un exutoire de frustrations…
 
Béton armé, cerveaux en chantier… ou comment inaugurer un stade à prix d’or… pour mieux y exporter la vieille misère… On a offert au stade Prince Moulay Abdellah un lifting de palace VIP... Du béton chic, de la rambarde reluisante, du portique sécurisé… la modernité version catalogue… Et puis le réel est entré sans billet… les tribunes se transforment en chantier de démolition accélérée… Des sièges arrachés, des équipements saccagés, des scènes de furie où certains supporters, manifestement persuadés d’être dans une succursale de guerre civile, ont confondu match de football et stage intensif de destruction publique… Ainsi on peut rénover les murs… mais pas, visiblement, les neurones avec le même budget…
 
Le vrai drame au Maroc comme ailleurs, on adore inaugurer le béton, couper des rubans, exhiber des infrastructures XXL, comme si le développement se mesurait uniquement en tonnes de ciment… Construire est photogénique…  Éduquer l’est beaucoup moins… Or, entre un siège flambant neuf et un esprit civique, le plus fragile n’est pas toujours celui qu’on croit… On peut barder un stade de caméras, dresser des grilles, mobiliser des escadrons, scanner des billets et militariser les entrées… si, dans les têtes, l’espace public reste perçu comme une terre étrangère, alors le siège devient projectile, la barrière devient trophée, et le bien commun devient butin...
 
Le hooliganisme n’est pas seulement une affaire de sécurité… c’est aussi une radiographie sociale… Il raconte l’échec discret mais profond de plusieurs fabriques nationales… l’école quand elle transmet peu, la famille quand elle abdique, certains discours médiatiques quand ils hystérisent, et parfois même le sport quand il cesse d’éduquer pour ne plus exciter que l’instinct tribal… Alors on ne récolte pas du civisme dans des tribunes quand on a semé ailleurs frustration, vide culturel et colère brute… Le plus ironique dans cette farce coûteuse ce sont parfois les contribuables eux-mêmes  « ou leurs enfants » qui démolissent, en direct, ce qu’ils ont financé sans le savoir… Le peuple paie le stade, puis une fraction du peuple le détruit, pendant que l’État paie ensuite pour réparer... Une sorte d’économie circulaire… version sabotage national…
 
Un stade n’est ni une jungle, ni une zone franche pour pulsions mal gérées... l’État a rappelé avec fermeté que l’autorité ne se négocie pas, et que lorsque le chaos prétend s’inviter dans les gradins, la loi finit toujours par reprendre le sifflet… Soyons clairs… aimer son club n’autorise ni à fracasser des biens publics, ni à terroriser des familles, ni à transformer une fête populaire en foire à l’émeute… Le football est une passion, pas un permis de destruction massive… La grande question demeure pourtant entière… combien investit-on dans l’humain pendant qu’on additionne les milliards du béton ?
 
Car la puissance d’un pays ne se mesure pas seulement à la beauté de ses enceintes sportives, mais à la maturité de ceux qui les remplissent… Une nation solide ne se reconnaît pas uniquement à ses stades modernes, mais à sa capacité à produire des citoyens qui savent qu’un siège public n’est pas un souvenir à arracher… Le problème n’est peut-être pas architectural…  Il est civilisationnel... Avant de construire des murs plus hauts, il faudra sans doute bâtir des consciences moins basses… Demain, la planète regardera nos stades, nos villes, notre organisation… mais elle jugera aussi notre civisme…
 
C’est pourquoi chacun « familles, école, médias, clubs, autorités » porte une part de responsabilité…  éduquer avant de sanctionner, transmettre avant de réprimer, construire avant de corriger… Car si les parents renoncent à former, l’autorité finira par rappeler… Et si la société abandonne ses repères, c’est la loi qui les imposera… Car le Royaume que nous léguerons à nos enfants dépend aussi des enfants que nous élevons aujourd’hui… À nous de construire une jeunesse qui fasse honneur au Maroc… afin que jamais nos adversaires ne se réjouissent de nos propres fautes…
 
Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas un pays qui se construit pour être humilié par la minorité de ses propres excès... Il est une Nation qui s’élève, qui investit, qui prépare son avenir, et qui mérite que sa jeunesse soit à la hauteur de ses ambitions... Le patriotisme ne se proclame pas uniquement dans les chants ou les drapeaux… il se prouve aussi dans le respect du bien commun, dans la discipline, dans l’éducation, et dans la manière de représenter son pays lorsque le monde observe... Le Maroc mérite des stades à la hauteur de ses ambitions, mais il mérite surtout des citoyens à la hauteur de son histoire... Car la grandeur d’une nation ne se mesure pas seulement à ce qu’elle construit en béton, mais à ce qu’elle élève en conscience… Les murs protègent les enceintes… seuls les Hommes éclairés protègent la Patrie… Wa Salam Aleykoum wa Rahmatou Allah.




Mohammed Yassir Mouline: Journaliste caricaturiste professionnel... 34 ans d'expérience à… En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 3 Mai 2026
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