Bab Sebta : le chômage n’explique pas tout, le Maroc doit aussi reconquérir la confiance de sa jeunesse*


Les événements de Bab Sebta des 30 et 31 juillet doivent nous interpeller. Mais ils méritent surtout que nous évitions une conclusion trop rapide : si autant de jeunes ont voulu rejoindre Sebta, ce serait nécessairement parce qu'ils ne trouvent aucun avenir économique au Maroc.



Par Abdelghani El Arrasse Analyste économique Membre de L’AEI

Le chômage des jeunes est une réalité préoccupante. La précarité et la qualité insuffisante de certains emplois le sont également. Mais Bab Sebta révèle un phénomène plus complexe, mêlant difficultés économiques, désinformation sur les réseaux sociaux, perception idéalisée de l'Europe et décalage croissant entre les aspirations d'une partie de notre jeunesse et les besoins réels de notre économie.

 Un paradoxe marocain : chômage élevé et métiers en tension

Il suffit d'observer notre économie quotidienne pour constater un paradoxe.
Essayez aujourd'hui, dans certaines villes, de trouver rapidement un bon plombier, un électricien, un mécanicien, un technicien de climatisation, un soudeur ou un artisan qualifié disponible.
Cela devient parfois difficile.
Et lorsqu'un professionnel compétent travaille à son compte, son intervention peut coûter relativement cher, y compris pour un dépannage ou un petit bricolage.

 Pourquoi ?

Tout simplement parce que certaines compétences deviennent rares alors que la demande reste importante.
Le même phénomène apparaît, sous des formes différentes, dans le bâtiment, l'agriculture, le tourisme, la restauration, la réparation et la maintenance. Certains employeurs rencontrent des difficultés de recrutement et, dans certaines activités, recourent désormais à une main-d'œuvre étrangère.

Nous sommes donc devant une contradiction économique qui mérite davantage d'attention :
 Comment pouvons-nous avoir simultanément autant de jeunes au chômage et autant de difficultés à trouver certaines compétences ?

 Nous avons peut-être aussi un problème d'orientation

Pendant des décennies, la réussite sociale a été largement associée au diplôme universitaire, au travail de bureau, à l'administration ou aux grandes entreprises.
Les métiers techniques et manuels ont trop souvent été considérés comme des solutions par défaut.

C'est probablement une erreur économique majeure.

Un excellent plombier, mécanicien, électricien ou technicien de maintenance n'est pas simplement un travailleur manuel.
C'est potentiellement un entrepreneur.
Avec une formation technique solide, des notions de gestion, des outils numériques, une certification, un accès au financement et un accompagnement adapté, il peut commencer seul, développer sa clientèle, créer une TPE puis employer plusieurs personnes.
C'est précisément cette transformation que notre politique de formation et d'emploi devrait accélérer.

Nous devons cesser de seulement former des jeunes à chercher un emploi. Nous devons également leur apprendre à identifier un besoin économique et à créer leur propre activité autour de ce besoin.

 Bab Sebta et le mirage européen

C'est ici que Bab Sebta prend une autre dimension.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle considérable dans les événements de juillet, notamment à travers la circulation d'informations trompeuses sur les possibilités de rejoindre Sebta.
Mais derrière cette manipulation existe également une représentation souvent idéalisée de l'Europe.

Le jeune voit le Marocain résidant à l'étranger revenir pendant l'été avec sa voiture. Il voit ses vacances et son pouvoir d'achat lorsqu'il dépense en dirhams.
Il voit beaucoup moins son quotidien européen.
Un salaire européen doit être rapporté au coût de la vie européen : logement, énergie, alimentation, transports, assurances, fiscalité et dépenses liées aux enfants.
Pour une famille avec trois ou quatre enfants, même un revenu qui paraît important lorsqu'il est converti en dirhams peut être largement absorbé par les dépenses courantes.

Beaucoup de nos compatriotes réussissent admirablement en Europe. Mais leur réussite est généralement le fruit du travail, de la qualification, de l'intégration professionnelle et de nombreuses années d'efforts.
Ce que les réseaux sociaux montrent facilement, c'est le résultat.
Beaucoup moins les sacrifices nécessaires pour l'obtenir.

 Dire la vérité sur l'Europe, mais aussi sur le Maroc

Il ne s'agit surtout pas de prétendre que l'Europe n'offre plus d'opportunités.
Elle en offre.
Étudier à l'étranger, acquérir une compétence, travailler légalement, entreprendre ou construire une expérience internationale peuvent constituer des parcours extrêmement enrichissants.

Mais l'immigration régulière et préparée est un projet professionnel.

L'immigration irrégulière provoquée par une vidéo, une rumeur ou la promesse d'une réussite immédiate n'en est pas un.

Nous devons donc apprendre à notre jeunesse à distinguer mobilité internationale et fuite vers un imaginaire.

 Commençons dès l'école

C'est probablement ici que se trouve l'une des réponses les moins coûteuses et les plus importantes.

Pourquoi ne pas introduire dès le collège et le lycée une sensibilisation à l'immigration irrégulière, aux dangers des traversées et surtout à la désinformation numérique ?

Mais ne faisons surtout pas uniquement de la prévention.

Introduisons parallèlement une véritable culture entrepreneuriale.

Apprenons à un jeune qu'un métier technique peut devenir une entreprise.

Faisons intervenir dans les établissements des artisans qui ont réussi, des entrepreneurs, des techniciens, des responsables de TPE et également des Marocains du monde capables de raconter honnêtement leur parcours, leurs réussites mais aussi leurs difficultés.

Un jeune devrait pouvoir découvrir à 15 ou 16 ans qu'un électricien qualifié peut devenir chef d'entreprise, qu'un mécanicien peut créer son garage, qu'un technicien en climatisation peut développer une société de maintenance et qu'un artisan peut commercialiser son savoir-faire grâce au digital.

Nous changerions alors progressivement le regard porté sur ces métiers.

Faire confiance au Maroc, sans nier ses insuffisances

Faire confiance à son pays ne signifie pas affirmer que tout va bien.

Le Maroc doit encore améliorer l'emploi, l'éducation, la formation, la protection sociale, la qualité des emplois et l'égalité des chances.

Mais faire confiance au Maroc signifie également regarder les opportunités qui existent déjà et celles que notre transformation économique est en train de créer.

Le paradoxe est peut-être finalement là : pendant que certains jeunes pensent qu'il faut traverser la Méditerranée pour trouver une opportunité, certaines opportunités présentes à quelques kilomètres de chez eux ne trouvent plus suffisamment de personnes qualifiées pour les saisir.

Notre politique de jeunesse doit donc travailler sur les deux côtés de l'équation : créer davantage d'emplois de qualité, certes, mais également mieux orienter, former, valoriser les métiers en tension et développer l'esprit entrepreneurial.

Bab Sebta ne doit pas seulement nous conduire à nous demander pourquoi certains jeunes veulent partir.

Il doit aussi nous pousser à leur montrer pourquoi ils peuvent rester, se former, entreprendre et réussir.

 
La confiance dans le Maroc ne se décrète pas. Elle se construit en donnant à chaque jeune les moyens de voir, de comprendre et de saisir les opportunités que son propre pays peut lui offrir.


Lundi 24 Aout 2026

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