Bab Sebta : quand l’exclusion économique pousse la jeunesse vers l’autre rive




Par Mouncef Kettani

Les images de milliers de jeunes convergeant vers Bab Sebta ne doivent pas être regardées uniquement comme celles d’une crise migratoire. Elles doivent nous obliger à nous interroger sur notre modèle économique et, surtout, sur la place que nous accordons réellement à notre jeunesse.

Pourquoi autant de jeunes sont-ils prêts à risquer leur vie pour rejoindre l’autre rive ?

Les réseaux sociaux, les passeurs et l’attraction de l’Europe peuvent expliquer une partie du phénomène. Mais ils ne suffisent pas à expliquer sa profondeur.

Bab Sebta est aussi le symptôme d’une crise de confiance dans la capacité de notre économie à offrir une place et une perspective à une partie importante de notre jeunesse.

Une représentation économique trop concentrée

Le Maroc a construit des infrastructures remarquables, attiré des investissements et fait émerger de grandes entreprises capables de rayonner en Afrique et à l’international. Ces réussites doivent être reconnues.

Mais parallèlement, notre système économique et institutionnel reste largement représenté par un cercle relativement restreint de dirigeants économiques, responsables institutionnels, personnalités politiques et experts.

On retrouve souvent les mêmes univers de représentation dans les organisations patronales, les conseils d’administration et instances de gouvernance de l’OFPPT, de l’ANAPEC, de Maroc PME, des offices et établissements publics et semi-publics, des chambres professionnelles, du CESE, de la Chambre des conseillers, du Parlement, des partis politiques et jusque dans l’environnement gouvernemental.

Le problème n’est pas l’existence d’élites. Un pays a besoin d’élites économiques, administratives, intellectuelles et politiques compétentes.

Le problème apparaît lorsqu’un cercle relativement limité occupe l’essentiel de l’espace de réflexion, de concertation, de représentation et de décision économique.

Pendant ce temps, une immense partie de l’économie marocaine reste insuffisamment représentée.

Qui représente réellement l’économie des petits ?
Où sont les UPI et les TPE ?


Derrière les grandes entreprises existe un autre Maroc économique : celui du petit commerçant, de l’artisan, du réparateur, du transporteur, du vendeur ambulant, du petit entrepreneur du bâtiment, du prestataire de services, de l’auto-entrepreneur, de la TPE et de l’unité de production informelle.

Ces femmes et ces hommes font vivre des millions de familles.

Pourtant, leur présence dans les lieux où se conçoivent les politiques économiques reste sans commune mesure avec leur poids social et économique.

Nous voulons formaliser l’économie informelle sans donner suffisamment de pouvoir de représentation à ceux qui la composent.

Nous voulons moderniser les TPE sans suffisamment les associer à la conception des instruments destinés à leur modernisation.

Et nous voulons intégrer les jeunes dans l’économie sans moderniser suffisamment les métiers et les secteurs susceptibles de les accueillir.

L’informel n’est pas toujours un choix

Lorsqu’un secteur reste pendant des années sans organisation professionnelle forte, sans financement adapté, sans formation correspondant à ses métiers, sans accompagnement technologique et sans représentation institutionnelle réelle, il ne progresse pas naturellement vers la modernisation.

Il peut au contraire régresser vers l’informel.

Pour beaucoup de Marocains, l’informel devient alors moins un choix qu’une économie de survie. Et lorsque ces secteurs se précarisent, ils cessent progressivement d’être attractifs pour les jeunes.

Et le NEET regarde ailleurs

Que voit un jeune NEET lorsqu’il regarde le petit commerce, l’artisanat, les services de proximité ou la microentreprise ?
S’il n’y voit ni modernité, ni financement, ni possibilité de croissance, ni reconnaissance sociale, pourquoi choisirait-il cette voie ?

Nous lui demandons d’entreprendre. Mais entreprendre pour rejoindre quelle économie ?

C’est ici que Bab Sebta prend une dimension beaucoup plus profonde.

Quand un jeune finit par penser que quelques kilomètres le séparant de l’Europe lui offrent davantage de perspectives que plusieurs années d’efforts dans son propre pays, nous ne sommes plus seulement devant une question migratoire.

Nous sommes devant un problème de projection dans l’avenir.
Il faut rendre le formel plus attractif que l’informel

La solution ne consiste pas simplement à demander à l’informel de devenir formel.

Il faut que devenir formel apporte quelque chose.

Formaliser doit permettre de financer.
Formaliser doit permettre de se former.
Formaliser doit permettre d’accéder à des marchés.
Formaliser doit permettre de recruter.
Formaliser doit donner accès à la technologie et à la protection sociale.
Formaliser doit surtout offrir une perspective de croissance.

Les UPI, les TPE, les auto-entrepreneurs, les artisans et les commerçants de proximité doivent également disposer d’une représentation beaucoup plus forte dans les institutions qui prennent des décisions concernant leur avenir.

Il ne s’agit surtout pas d’opposer les grandes entreprises aux petites. Le Maroc a besoin des deux.

Mais nous devons passer d’une économie pensée essentiellement par quelques-uns à une économie construite avec tous.

La réponse durable à Bab Sebta est aussi économique

Nous devons protéger nos frontières et lutter contre les réseaux criminels et les discours qui poussent des jeunes à mettre leur vie en danger.

Mais aucune frontière ne remplacera jamais une perspective d’avenir.

La réponse à Bab Sebta se trouve donc également dans nos quartiers, nos commerces, nos ateliers, nos centres de formation et nos petites entreprises.

Elle se trouve surtout dans notre capacité à donner aux millions de Marocains qui constituent cette économie une voix, des moyens de se moderniser et une véritable perspective de progression.

La question n’est finalement pas seulement : « Pourquoi ces jeunes veulent-ils partir ? »
La vraie question est : « Quelle place avons-nous construite pour qu’ils aient envie de rester ? »


Bab Sebta doit être un électrochoc.

Non pas pour opposer les Marocains entre eux, mais pour construire une économie plus inclusive dans laquelle les UPI, les TPE et notre jeunesse ne restent plus à la périphérie de la réflexion et de la décision.

Mouncef Kettani


Dimanche 23 Aout 2026

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