Bilan 2026 vs Yalla Vamos 2030


Par Bargach Larbi.

Le texte suivant a pour ambition de faire un bilan, très soft, du dernier mondial et de se projeter vers le suivant, avec la présence remarquée du Maroc en tant que pays organisateur.

Un Maroc qui, depuis 2022, occupe une place importante dans le football mondial. C’est le résultat d’un travail de fond impulsé par les plus hautes autorités du royaume à travers une politique de construction d’infrastructures sportives, de formation de joueurs, dont le fleuron est l’Académie Mohammed VI et les différents centres régionaux pilotés par l’UM6P (la fabrique de polytechniciens du Maroc) et enfin une politique de détection des meilleures pépites de la diaspora marocaine en Europe.

Cette politique va, à court ou moyen terme, être dupliquée et améliorée et transformer la hiérarchie du football mondial, les talents du football se recrutent en grand nombre en Afrique (voir certaines sélections européennes).

Ce ne sera pas simple, l’Europe ne va pas rester les bras croisés, d’autant qu’elle profitera des premiers reflexes de dénigrement qui ne manqueront pas de provenir de certains pays du continent africain.



I. Le passage 2026-2030 est d’abord culturel

Depuis dimanche, « Yalla Vamos 2030 » a remplacé « We Are 26 ».

Ce dernier slogan était dédié à l'organisation, par les États-Unis, le Mexique et le Canada, du Mondial 2026. Ces trois pays n'ont pas de traditions footballistiques, à l'exception du Mexique.

On l'a vu lorsque, conformément à la culture sportive américaine, ce n'est pas le slogan « We Are 26 » qui a fonctionné, mais « Fifa 2026 », c'est-à-dire le sigle de l'organisateur.

C'est un peu comme on dit « la NBA » pour le championnat de basket ou « la NFL » pour le football américain.

Cet épisode est dorénavant derrière nous ; un nouveau s'ouvre, dont l'épilogue sera 2030. Le défi est grand, immense, pour un pays comme le Maroc, un continent comme l'Afrique. À cet effet, une parenthèse s'impose.

Ce n'est pas la première fois que le continent africain s'invite à cette kermesse mondiale : en 2010, l'Afrique du Sud avait déjà réussi à s'incruster dans le gotha des nations en mesure de recevoir la planète.

Le Mondial, à l'époque, avait encore une dimension humaine, et l'Afrique du Sud n'était pas vraiment un pays africain. Elle l'est devenue depuis ; la mauvaise gouvernance et le populisme des dirigeants de l'ANC y sont pour beaucoup.

Les mouvements de libération africains ont profité de la noblesse de leur combat et du martyre de leurs militants pour installer un récit dans lequel ils ne sont responsables de rien, et où tous leurs malheurs seraient imputables aux anciens colons.

Ce n'est pas entièrement faux, mais c'est utilisé avec une telle efficacité que cela en devient grotesque.

II. Un Mondial aux racines retrouvées

Mais revenons à notre sujet. La Coupe du monde retrouve, dans quatre ans, un espace qui vit du football, qui respire le football. Avec trois pays organisateurs (et c'est une aubaine) tous membres du top 10 du classement FIFA :

L'Espagne (1), le Maroc (6) et le Portugal (7). C'est rassurant et prometteur pour le spectacle, d'autant qu'il faudra faire mieux que l'édition nord-américaine. Parce que tout n’est pas à jeter de cette édition.

Le « Fifa 2026 » va marquer les esprits, pour de bonnes et de mauvaises raisons.

III. Un succès populaire et commercial sans précédent

C'est d'abord un incontestable succès populaire, avec un record absolu de spectateurs dans les stades : près de 6 millions. On peut dire, sans risque de se tromper, que tous les matchs se sont joués à guichets fermés.

Il y a une explication logique à cet engouement : tous les pays du monde disposent d'importantes diasporas aux États-Unis. Elles ont voulu renouer avec leurs traditions, leurs identités et leurs origines.

Pour le Maroc, c'est aussi la conséquence d'un pont aérien dédié à un public de familles, de supporters déterminés à accompagner et à encourager leurs Lions de l'Atlas.

Ce phénomène de déplacement de masse est né à l'occasion d'un match décisif à Abidjan, qualificatif pour le Mondial 2018. Depuis, c'est devenu un usage que l'excellent parcours de l'équipe nationale au Qatar a renforcé.

Le public marocain impressionne partout où il s'installe. Il s'impose, dans la rue d'abord, dans le stade ensuite, par son côté festif et sa joie de vivre partagée. Sur le terrain, il plante le décor dès le début du match en reprenant à tue-tête les paroles de l'hymne national marocain.

C'est devenu la signature du public marocain, un peu comme les rameurs norvégiens ont imposé leur folklore, les Écossais leurs kilts, leurs chants et leur bonne humeur, les Brésiliens et les Colombiens leur maillot jaune, et les Argentins leur volonté d'en découdre.

C'est aussi un succès commercial incontestable. Les recettes accumulées, selon des sources médiatiques non officielles, se sont élevées à près de 15 milliards de dollars, soit le double du record précédent, enregistré lors du Mondial 2022. L'impact sur l'économie américaine serait de 30 milliards de dollars.

Au Maroc aussi, le Mondial a généré du cash pour les commerces, avec la multiplication des fan zones, les achats de téléviseurs, la fréquentation des cafés et restaurants et les achats de maillots.

L'impact reste encore à calculer, mais il ne peut être que positif.

IV. Un tournoi sous le feu des critiques

Paradoxalement, c'est aussi un tournoi très controversé, en raison des différents couacs et vexations subis par un grand nombre de délégations, et de l'implication démesurée du politique dans certaines décisions.

La question des visas, bien qu'elle relève de la souveraineté de chaque pays, a défavorisé plusieurs délégations. Le refus d'entrée sur le territoire opposé à l'arbitre somalien, pourtant muni d'un visa diplomatique, a beaucoup fait jaser.

Ce n'est pas la seule décision qui fasse tache : le report de la suspension d'un joueur américain, expulsé à la suite d'un carton rouge, a également terni l'image de la FIFA.

​V. L'Espagne, championne du monde, victoire du football collectif et du fairplay

Sur le plan sportif, enfin, on peut dire que la victoire de l'Espagne a sauvé le Mondial. Un Mondial où rien n'a été laissé au hasard : dès le tirage au sort, les organisateurs se sont attelés à faire en sorte que les quatre meilleures équipes du classement FIFA ne se rencontrent pas avant les demi-finales.

Il n'y a pas eu de surprise : elles se sont toutes rencontrées en demi-finale. On a même laissé ouverte la possibilité d'une revanche de la finale de Qatar ; l'Espagne en a décidé autrement.

Ces quatre équipes, en plus de ne pas se rencontrer, ont bénéficié des trajets les plus avantageux. Le Maroc, par exemple, a parcouru cinq fois plus de miles que la France lorsque ces deux pays se sont croisés.

Même si la sélection marocaine avait terminé en tête de son groupe en phase éliminatoire, devant le Brésil, elle aurait parcouru trois fois plus de miles que la France au stade des quarts de finale. Ce sont des détails invisibles pour le commun des mortels, mais qui prennent toute leur importance lorsqu'on les additionne et qu'on y ajoute la qualité de l'arbitrage.

Le parcours de Messi, définitivement imposé comme le plus grand talent de l'histoire, n'aurait probablement pas été le même s'il avait été expulsé pour son agression sur un joueur algérien, alors que le score était de zéro partout, lors de son premier match.

C'est passé inaperçu dans les médias internationaux ; seuls les réseaux sociaux se sont emparés de ce premier scandale d'arbitrage — un arbitrage étonnamment indulgent envers l'équipe d'Argentine, jusqu'à la décision, très juste celle-là, d'expulser un joueur argentin lors de la finale.

Ce succès espagnol est aussi une belle victoire du collectif sur l'individuel, et il est important de le préciser, ce n’est pas habituel en Coupe du monde. Le football des nations a toujours privilégié l'émergence de grosses vedettes :

Pelé, Maradona, Zidane, Cruyff, Beckenbauer, et, dans une moindre mesure, Paolo Rossi ou Platini. Toutes ces vedettes doivent leur prestige à leur équipe nationale et à leur rayonnement lors de la compétition mondiale. Ce n'est pas le cas du football des clubs, qui s'inscrit dans une autre dynamique.

En club, les joueurs ont l'habitude de travailler ensemble tout au long de la semaine ; ils se connaissent, et leurs entraîneurs ont le temps de leur concocter des combinaisons et des tactiques au rendu technique parfois spectaculaire. Ils privilégient le collectif et la solidarité. Dans les compétitions de clubs c’est le club la vedette.

Mais comme toutes les règles, celle-ci comporte des exceptions : certaines équipes nationales ont dominé le football mondial en misant sur le collectif. Elles se sont toutes appuyées sur un club dominant de leur championnat local. C'est le cas de l'Espagne avec le Barça, de l'Allemagne avec le Bayern, ou des Pays-Bas avec l'Ajax.

VI. Le Maroc, nouveau venu au sommet

C'est donc en champion du monde que l'Espagne organisera « Yalla Vamos 2030 ». Elle sera accompagnée du Portugal, qu'elle a éliminé dans les dernières minutes d'un match qui aurait pu basculer d'un côté comme de l'autre.

Le troisième pays, le Maroc, est bien entendu celui qui intéresse le plus les observateurs internationaux. C'est un nouveau venu, pas encore définitivement installé dans le gotha du football mondial. Son match face à la France a fait douter ceux qui le voyaient beaucoup plus haut.

On y reviendra plus en détail dans les lignes suivantes ; ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle, le doute fait avancer, les certitudes installent un confort bloquant.
Il n'empêche : le parcours de l'équipe nationale du Maroc à ce Mondial est le meilleur sur le plan africain et arabe, et l'un des meilleurs de l'histoire de la Coupe du monde pour un pays de cette zone géographique.

Seul le Maroc de Regragui, en 2022, a fait mieux — mais c'était avant l'instauration d'un seizième de finale, c'est-à-dire un match de plus au sortir de la phase de groupes.

Ce qui revient à dire qu'il faut dorénavant autant de matchs pour atteindre les quarts de finale qu'il n'en fallait, en 2022, pour jouer les demi-finales.

Paradoxalement, jamais dans l'histoire des participations des Lions de l'Atlas à un Mondial une sélection marocaine n'a été reçue aussi froidement à son retour, ni autant critiquée par les médias et sur les réseaux sociaux.

En cause, un match raté face à la France, équipe dont le « capital joueurs » est impressionnant — même l'entraîneur espagnol, qui a donné une leçon de football à Deschamps, l’entraineur français, le reconnaît. En conférence de presse, il a affirmé, taquinant au passage les médias français :

« Ce sont les meilleurs joueurs du monde qui ont affronté la meilleure équipe du monde. » Ce n'était pas fini des critiques : la défaite de l'équipe de France face à l'Espagne, puis son score à la mi-temps (4-0) face à l'Angleterre, ont ravivé et multiplié les attaques contre les joueurs et l'entraîneur marocain. Sur les réseaux sociaux, certains ont réclamé la démission de M. Ouahbi, rien que ça.

On peut comprendre la frustration, regretter le manque d'ambition des poulains de Ouahbi, qui a dû composer avec des absences importantes :

Saibari, révélation du tournoi et nouvelle recrue du Bayern de Munich, et Chadi Riad, dont l'absence a contraint l'entraîneur à se priver de l'apport offensif de Mazraoui, cantonné dans un rôle de défenseur central alors qu'il est nettement plus performant en tant que latéral.

Ces critiques sont fondées, et le staff technique devra en tenir compte à l'avenir. Elles ne justifient pas pour autant la violence des attaques contre l'entraîneur et contre certains joueurs.

La fédération, bien plus sage que le public, est restée sourde et a renouvelé sa confiance au staff, tout en remerciant les joueurs. C'est d'autant plus notable que l'équipe du Maroc affiche la moyenne d'âge la plus basse de tous les quarts de finalistes.

Beaucoup d’entre eux seront présents en 2030 avec un Capital expérience accumulée très important. 

VII. Ce que disent vraiment les chiffres

Cette confiance fédérale s'appuie sur des statistiques intéressantes, notamment en faveur de :
 
Brahim Diaz, le plus critiqué de tous, pourtant il est bien placé au classement des passes décisives (4 au total) (Pelé, qui détient le record du monde, en avait réalisé 7 en 1970 pour le même nombre de matchs) et à celui des dribbles réussis (8).
 
El Aynaoui (408 passes réussies), suivi d'Achraf Hakimi (356, dont 118 dans le dernier tiers), tous deux bien positionnés dans le top 20 mondial.
 
Achraf Hakimi, en tête pour les centres réussis (38 au total) : sur ce registre, c’est le plus performant des latéraux, et pourtant il était en concurrence avec de sérieux prétendants.
 
El Aynaoui, malgré des critiques pour un prétendu laxisme, se classe dans le top 3 des joueurs ayant parcouru le plus de kilomètres au stade des quarts de finale (57,3 km), derrière le Paraguayen Cubas (58,3 km) et le Belge Tielemans (57,8 km). 
 
Saibari, enfin, n'a joué que quatre matchs et demi, et pourtant, c'est lui qui a réalisé le plus grand nombre de sprints du tournoi (88).

​VIII. Ce qu’ils diront plus tard

Le football est souvent injuste et le public ingrat : c'est la loi du sport, une loi versatile, car au premier retour de flamme, le public change d'avis.

On l'a vu avec Issa Diop, longtemps décrié pour une passe en retrait trop courte mais sans conséquence, redevenu star en un instant lorsqu'il a marqué le but du match nul face aux Pays-Bas. « Yalla Vamos 2030 » a pris le relais de « We Are 26 » : un Mondial américain record en spectateurs et en recettes, mais aussi émaillé de couacs arbitraux et politiques.

L'Espagne, sacrée championne du monde grâce à la force du collectif, ouvrira la voie vers 2030 aux côtés du Portugal et du Maroc.

Ce dernier, malgré un quart de finale décevant face à la France et des critiques sévères, signe le deuxième meilleur parcours mondialiste de son histoire pour un pays africain et arabe.

Les statistiques individuelles de ses joueurs contredisent largement la sévérité du jugement populaire. Un public aussi passionné que versatile et qui sera derrière son équipe, c’est une certitude, pour de nouveaux exploits cette fois à domicile avec des voisins liés par 8 siècles d’histoires, d’amitiés, de rivalités et de promesses.


Jeudi 23 Juillet 2026

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