Bizarre comme c’est bizarre (3) — Les économistes mainstream ont rallongé leurs vacances




Il faut croire que les vacances d’été ont été particulièrement agréables cette année.

Car depuis que les programmes économiques du RNI et du PAM sont tombés, on cherche encore, sur les plateaux télé, dans les podcasts, les radios, les chroniques économiques et les entretiens hebdomadaires, le grand réveil du fameux cercle de la raison.

Vous savez, ce petit monde très sérieux qui, onze mois sur douze, nous rappelle les fondamentaux.

Le déficit.
La dette.
La compétitivité.
La productivité.
Le coût du travail.
L’équilibre budgétaire.
L’attractivité de l’investissement.
La soutenabilité des dépenses publiques.
La nécessité de ne pas envoyer de mauvais signal au marché.
La prudence salariale.
La réforme structurelle.
La réforme des retraites.
La vérité des prix.

Bref, tout ce qui fait d’habitude la liturgie de l’économie raisonnable.

Et puis arrivent les élections de 2026.

Le RNI et le PAM proposent des programmes où l’on retrouve aides directes, pensions revalorisées, allègements fiscaux, soutien au logement, crédits d’impôt, protection des petites consommations d’électricité, allocations, extension de la protection sociale, dispositifs de retour à l’emploi, interventions sur le pouvoir d’achat et engagements massifs de dépenses publiques.

Et soudain… Silence. Peut-être que les économistes mainstream ont oublié de rentrer de vacances.

Bizarre. Comme c’est bizarre.

Pourtant, le matériel de travail ne manque pas. Le PAM annonce 350 milliards de dirhams d’effort supplémentaire sur cinq ans. Pas 3,5 milliards. 350.

Avec 150 milliards consacrés au pouvoir d’achat, 100 milliards à la citoyenneté et aux services, 50 milliards à la jeunesse et 50 milliards à la souveraineté stratégique.

Le parti promet notamment un minimum de soutien social direct, des pensions minimales relevées, une réforme très généreuse de l’impôt sur le revenu, des mécanismes autour de l’électricité, des aides au logement et toute une batterie de politiques redistributives.

Le RNI, de son côté, place le pouvoir d’achat, les services publics et l’emploi au cœur de son programme.

Il propose l’indexation de certaines aides sur l’inflation, un crédit d’impôt pour les dépenses de scolarité, la revalorisation des retraites, une meilleure protection des travailleurs saisonniers, un mécanisme renforcé de retour à l’emploi, des prêts productifs sans intérêt et, désormais, un SMIG à 5.000 dirhams.

Normalement, à ce stade-là, les plateaux devraient surchauffer. On devrait voir des graphiques.

Des courbes.
Des simulations.
Des tableaux comparatifs.
Des experts fronçant les sourcils devant une équation budgétaire.

On devrait entendre :
« Attention à l’effet d’éviction. »
« Attention au déficit. »
« Attention à l’inflation. »
« Attention au coût du travail. »
« Attention à la compétitivité. »
« Attention à l’effet sur l’emploi. »
« Attention au financement. »

Étrangement, le grand concert des “attention” semble avoir perdu quelques musiciens.

Où est passée l’orthodoxie budgétaire ? Il y a pourtant une question très simple. Qui paie ?

Le PAM compte sur plusieurs centaines de milliards de recettes supplémentaires générées par une croissance plus forte. Très bien.

Mais la croissance n’est pas une ligne de crédit garantie.

Elle se gagne.
Elle dépend de l’investissement.
De la productivité.
De l’emploi.
De la conjoncture internationale.
Du commerce extérieur.
De l’énergie.
Du climat.
Du tourisme.
Des exportations.
Des taux.

Et parfois de choses que même les économistes ne contrôlent pas.

Prévoir plusieurs centaines de milliards de recettes futures pour financer des engagements présents devrait normalement exciter la curiosité intellectuelle.

Au minimum. On pourrait demander :

Que se passe-t-il si la croissance est de 3,5 % au lieu de 5 % ?
Que se passe-t-il si les recettes fiscales progressent moins vite ?
Que devient la trajectoire du déficit ?
Quelle part des nouvelles dépenses sera permanente ?
Quelle part sera conjoncturelle ?
Quelle dépense faudra-t-il réduire si les recettes promises n’arrivent pas ?

Voilà des questions assez banales en économie.

On les entend beaucoup moins en septembre 2026.

Le déficit devient-il électoralement correct ?

C’est assez fascinant. Quand un gouvernement augmente une dépense en cours de mandat, on nous explique immédiatement qu’il faut regarder la soutenabilité budgétaire.

Quand un syndicat réclame une hausse de salaire, on nous parle de productivité.
Quand une entreprise demande une aide, on nous parle d’efficience.

Mais quand un programme électoral additionne dizaines de milliards après dizaines de milliards, le vocabulaire change. On parle d’ambition.

De justice sociale.
De pouvoir d’achat.
De nouveau pacte social.

Tout cela peut être parfaitement légitime.

Mais l’économie ne cesse pas d’exister pendant la campagne électorale. Un dirham promis le 10 septembre restera un dirham à financer le 10 octobre. Même après les élections.

Et la politique de l’offre dans tout cela ?

Pendant des années, beaucoup d’économistes ont expliqué que le Maroc devait investir davantage, produire davantage, exporter davantage, renforcer l’entreprise, améliorer le climat des affaires et gagner en productivité.

Très bien. Et maintenant ?

Les deux grands programmes étudiés déplacent clairement le curseur vers la demande intérieure et le pouvoir d’achat.

Cela mérite un vrai débat. Car soutenir la consommation peut produire de la croissance. Mais encore faut-il que cette consommation supplémentaire fasse travailler l’économie nationale.

Si l’on distribue davantage de revenu aux ménages et que ceux-ci achètent davantage de biens importés, une partie de l’effort public fuit hors de l’économie marocaine.

Question élémentaire : combien de dirhams de consommation supplémentaire créent effectivement un dirham de production marocaine supplémentaire ?

Où sont les simulations ?
Où sont les multiplicateurs ?
Où sont les débats sur la balance commerciale ?
Où sont les économistes ?

Toujours en vacances ?

Et puis il y a le SMIG. La cerise sur le gâteau. 5.000 dirhams.

Là encore, la question n’est pas de savoir si les salariés méritent de meilleurs revenus.

Bien sûr qu’ils les méritent. La question économique est différente : une hausse aussi importante du salaire minimum aura quels effets sur les prix, l’emploi, l’informel, les TPE, la sous-traitance et les grilles salariales ?

Voilà typiquement le genre de sujet qui devrait produire trois soirées spéciales, quatre podcasts et une avalanche de tribunes.On attend toujours.

Peut-être le cercle de la raison est-il simplement embarrassé car le problème est politique.
Critiquer ces promesses expose immédiatement à une accusation redoutable : « Vous êtes contre le pouvoir d’achat. »


Voilà qui calme rapidement un économiste médiatique. Il est beaucoup plus confortable de défendre l’orthodoxie budgétaire en février qu’en pleine campagne électorale.

En février, personne ne vote la semaine suivante. En septembre, les concepts deviennent électoralement inflammables.

Alors on nuance. On temporise. On contextualise. On attend peut-être le 24 septembre pour redécouvrir soudain que l’économie possède des contraintes.

Nous aurons pourtant besoin d’eux parce qu’un pays ne peut pas construire sa politique économique uniquement sur la générosité des intentions.

Il faut calculer.
Comparer.
Arbitrer.
Évaluer.
Prioriser.
Et parfois dire qu’une excellente idée sociale peut avoir un coût économique qu’il faut anticiper.

C’est justement à cela que servent les économistes. Pas à distribuer des bons ou des mauvais points aux partis. Mais à poser les questions que la campagne électorale préfère éviter.

Combien ?
Qui paie ?
Pendant combien de temps ?
Avec quel impact ?
Et si les hypothèses ne se réalisent pas ?

Voilà le vrai cercle de la raison. Il serait donc temps que ses membres ferment les valises.

La rentrée a commencé. Le patronat s’est tu. Les syndicats semblent incrédules. Et maintenant les économistes mainstream prolongent leurs vacances.

À croire que le plus grand programme économique de cette campagne est devenu… le silence.

Bizarre. Comme c’est bizarre.


Mardi 8 Septembre 2026

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