Campagnes anarchiques de cataracte : quand le « social » devient un marché de patients


Par Dr Anwar CHERKAOUI avec le concours du Pr Mouhcine El Bakkali : Président de la Fondation RESO (Réseau pour l’Éducation et la Solidarité en Ophtalmologie).



Une alerte qui mérite un débat national.

Des campagnes proposant des consultations, des dépistages et surtout des opérations de cataracte ou de ptérygion présentées comme « gratuites » semblent se multiplier. Le phénomène mérite d’être regardé de près.

Non pas pour remettre en cause la légitimité de l’action associative ou humanitaire, mais pour poser une question essentielle : qui paie réellement lorsque le bénéficiaire dispose d’une couverture maladie ?

Lorsqu’une intervention est prise en charge, totalement ou partiellement, par un organisme d’assurance maladie, elle n’est pas à proprement parler « gratuite ».

Elle est financée par la collectivité des assurés et, plus largement, par le système de protection sociale. La solidarité associative est indispensable. Elle peut faciliter l’accès aux soins, financer le transport d’un patient, contribuer au reste à charge ou prendre en charge un acte pour une personne réellement démunie.

Mais elle ne doit pas se transformer en substitution au médecin, en mécanisme de sélection de patients assurés ou, pire encore, en moyen de promotion indirecte d’actes médicaux.

La question est donc simple : ces campagnes respectent-elles les mêmes exigences de pertinence médicale, de sécurité, de traçabilité, de responsabilité et de transparence que toute autre activité de soins ?

La « gratuité » : qui finance quoi ?

Lorsqu’une campagne exige que les bénéficiaires disposent d’une assurance maladie tout en annonçant une intervention gratuite, la transparence devient indispensable.

Qui facture l’acte ? À quel organisme ? Pour quel montant ? Existe-t-il un reste à charge ? Qui le finance ? Une convention lie-t-elle l’association à une clinique ou à certains praticiens ? Les patients sont-ils systématiquement orientés vers une structure déterminée ?

Ces questions ne constituent pas une accusation. Elles relèvent simplement du contrôle normal d’un système de santé. Une action véritablement philanthropique doit pouvoir identifier clairement sa source de financement : dons, mécénat, fonds propres, convention sociale ou prise en charge directe.

Dès lors que l’Assurance maladie intervient, il faut surtout éviter une ambiguïté sémantique : l’acte est pris en charge, mais il n’est pas sans coût pour la collectivité. Or, l’argent de l’Assurance maladie est un bien collectif.

Chaque acte remboursé doit donc correspondre à un besoin médical réel, à une indication justifiée et à une prestation réalisée dans des conditions professionnelles et réglementaires appropriées.

Quand le besoin médical risque de devenir un volume d’actes.

La généralisation de la couverture médicale constitue une avancée sociale majeure pour le Maroc. Mais cette extension de la protection sociale impose aussi une nouvelle responsabilité : préserver les ressources du système.

Le risque apparaît lorsque l’on passe d’une logique de réponse à un besoin médical à une logique de recherche active de patients assurés susceptibles d’alimenter un programme opératoire. La médecine pourrait alors glisser progressivement de la logique du besoin vers celle du volume.

Une cataracte ne se résume pourtant pas à la présence d’une opacité du cristallin. L’indication opératoire dépend du retentissement fonctionnel, des besoins du patient, de son examen clinique, de ses pathologies associées et de l’évaluation du rapport bénéfice-risque.

Une cataracte débutante chez une personne peu gênée ne devrait donc pas automatiquement devenir une indication chirurgicale.

La question mérite d’autant plus d’attention qu’aucun système d’assurance maladie ne dispose de ressources illimitées. Toute consommation injustifiée peut peser sur sa soutenabilité. Protéger l’Assurance maladie, c’est donc aussi contrôler la pertinence, la réalité et la qualité des actes remboursés.

Association caritative ou intermédiaire de santé ?

Une association qui n’a pas vocation à exercer la médecine peut accompagner le patient, l’informer, l’orienter et faciliter son accès aux soins. Mais elle ne peut pas, par sa seule communication, devenir un opérateur médical.

Le diagnostic, la prescription et la décision d’opérer appartiennent au médecin. La réalisation de l’intervention relève, elle, de professionnels et de structures dûment habilités.

Une campagne destinée au public devrait permettre d’identifier clairement la structure sanitaire, le responsable médical, le chirurgien, le lieu de l’intervention et les modalités du suivi. Trois fonctions doivent rester clairement séparées : la solidarité associative, la décision médicale et la réalisation de l’acte de soins.

Toute confusion entre ces trois responsabilités crée une zone de fragilité, au détriment du patient.

Une opération n’est jamais un simple rendez-vous chirurgical.

Une chirurgie de cataracte ne devrait jamais commencer par une inscription sur une liste opératoire. Elle commence par une consultation individuelle et une indication médicale documentée.

Le parcours du patient doit pouvoir être reconstitué de bout en bout : identité, plainte, retentissement fonctionnel, acuité visuelle, examen ophtalmologique, diagnostic, comorbidités, indication opératoire, information et consentement, biométrie, choix de l’implant, bilan préopératoire, intervention, compte rendu et suivi postopératoire.

Une question essentielle demeure : qui prend en charge le patient après l’opération ?

Qui le revoit ? Qui répond à une complication ? Qui assure la prise en charge d’une endophtalmie, d’une hypertonie, d’une décompensation cornéenne, d’une rupture capsulaire ou de toute autre complication ?

Le patient bénéficiant d’une action sociale ne peut pas être considéré comme « pris en charge » au moment où il quitte le bloc opératoire. La responsabilité médicale ne s’arrête pas à la sortie du bloc.

L’implant aussi doit laisser une trace La chirurgie moderne repose sur une chaîne de traçabilité . Le patient doit pouvoir savoir quel implant lui a été posé.

La structure doit pouvoir retrouver son fabricant, son modèle, sa puissance, son numéro de lot et les autres éléments permettant son identification.

La même exigence concerne les médicaments, les solutions, les dispositifs médicaux et les consommables. Cette traçabilité est d’autant plus importante lorsque des interventions sont proposées à des coûts particulièrement faibles.

Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve. Il s’agit d’exiger que la qualité puisse être démontrée. Un prix bas ne doit jamais être obtenu au prix d’une baisse invisible de la sécurité.

Tarifs, inflation et risque de médecine « au rabais »

Les coûts de la médecine ont profondément évolué : personnel, énergie, maintenance, stérilisation, implants, médicaments, informatique, équipements et assurance qualité. Dans le même temps, les techniques chirurgicales ont elles aussi évolué.

Lorsque les tarifs de référence restent durablement éloignés des coûts réels, une question économique se pose : qui absorbe la différence ?

Une structure peut choisir de réduire sa marge ou de financer réellement une action sociale.

Mais cette différence ne devrait jamais être compensée par une diminution de la qualité, un choix de matériel fondé uniquement sur son prix, une réduction des contrôles ou une utilisation non conforme des dispositifs.

La solidarité ne peut pas être construite sur une médecine au rabais.

Le patient vulnérable a droit au même niveau de sécurité que tous les autres patients. Le « COVID » ophtalmologique : une formule volontairement provocatrice. L’acronyme « COVID » utilisé dans cette tribune signifie ici « Chirurgie Oculaire, Vecteur potentiel d’Infections Disséminées ».

Il s’agit d’une formule volontairement provocatrice. Elle ne signifie évidemment pas que les campagnes de chirurgie ophtalmologique transmettent systématiquement des infections.

Une telle affirmation nécessiterait des données épidémiologiques et microbiologiques solides. L’objectif est plutôt d’attirer l’attention sur un principe élémentaire de sécurité : toute rupture des règles d’asepsie, de stérilisation, de traçabilité ou toute réutilisation non conforme d’un dispositif peut exposer à un risque infectieux.

En chirurgie intraoculaire, l’endophtalmie constitue notamment une complication redoutable.

La réponse ne peut donc être ni la rumeur ni l’accusation générale. La réponse doit être le contrôle. Les circuits de stérilisation, les procédures, les lots, les consommables et leurs conditions d’utilisation doivent pouvoir être audités.

En matière de sécurité sanitaire, mieux vaut contrôler avant l’accident qu’enquêter après. Le Maroc ne doit pas accepter une médecine à deux vitesses. Le Maroc investit dans ses infrastructures sanitaires, ses équipements et la formation de ses professionnels.

Dans plusieurs disciplines, les médecins marocains travaillent désormais selon des standards comparables à ceux de grands centres internationaux.

Il serait donc paradoxal de voir se développer, parallèlement, des circuits dans lesquels le patient dit « social » bénéficierait de moins d’informations, de moins de traçabilité ou d’un suivi moins rigoureux.

Le statut économique du patient ne doit jamais déterminer le niveau de sécurité dont il bénéficie. La dignité impose une même exigence pour tous : même rigueur diagnostique, même responsabilité médicale, même traçabilité, même respect de l’asepsie et même droit au suivi.

Pourquoi ces campagnes se développent-elles ?

La multiplication de campagnes ciblant des personnes couvertes par l’Assurance maladie mérite une analyse institutionnelle. Il serait imprudent d’en déduire automatiquement l’existence d’une fraude.

Mais il serait tout aussi imprudent de ne pas vérifier les flux financiers et médicaux lorsque des volumes importants d’actes sont concernés.

Les organismes compétents devraient notamment pouvoir analyser l’origine des patients, les structures d’orientation, le taux de transformation des dépistages en interventions, les indications opératoires, la facturation, les conventions, le rôle des associations, les éventuels liens financiers et la concentration des actes.

L’Assurance maladie a été conçue pour solvabiliser le besoin de soins. Elle ne devrait jamais transformer le statut d’assuré en cible de recrutement.

Trois institutions interpellées.

Cette situation appelle des réponses des institutions concernées. Le ministère de la Santé et de la Protection sociale doit pouvoir préciser les contrôles exercés sur ces campagnes : structures d’accueil, conditions d’exercice, qualité des soins, traçabilité et suivi des patients.

Le ministère de l’Intérieur est également concerné par le contrôle des associations qui communiquent autour d’activités médicales : leur activité correspond-elle à leur objet ? Les relations avec les structures de soins sont-elles transparentes ?

Enfin, le Conseil national de l’Ordre des médecins et les instances ordinales compétentes ont un rôle essentiel concernant la participation des médecins, leur indépendance professionnelle, la pertinence des indications, la déontologie et le respect de la liberté de choix du patient.

L’objectif n’est pas de désigner des responsables à l’avance. Il est de demander du contrôle, de la clarification et, lorsqu’une infraction est effectivement établie, de la sanction.

Au-delà du patient : l’image sanitaire du Maroc.

Le Maroc ambitionne de construire une médecine moderne, universitaire, innovante et ouverte sur l’international.

Des circuits opaques de recrutement, de facturation ou de prise en charge, s’ils étaient confirmés, pourraient fragiliser cette ambition.

Le risque serait double : perte de confiance des patients et suspicion généralisée à l’égard des véritables initiatives humanitaires.

Défendre l’image sanitaire du Maroc ne signifie pas dissimuler les problèmes. Cela signifie au contraire les identifier, les documenter et les corriger rapidement. Pour un cadre national des campagnes médico-chirurgicales solidaires. La Fondation RESO appelle à une action coordonnée des autorités sanitaires, administratives et ordinales ainsi que des organismes payeurs.

Toute campagne comportant des actes médicaux ou chirurgicaux devrait notamment garantir :

- L’identification de la structure sanitaire et du responsable médical ;
- Un dossier médical complet ; une indication opératoire documentée ;
- Un consentement éclairé ;
- La traçabilité des implants et dispositifs médicaux ;
- Des procédures d’asepsie et de stérilisation vérifiables ;
- Un suivi postopératoire organisé ;
- La transparence des conventions et des flux financiers ;
- La possibilité d’auditer les actes facturés ;
- Et un mécanisme de signalement accessible aux patients.

La création d’un référentiel national des campagnes médico-chirurgicales solidaires permettrait de mieux distinguer l’action humanitaire authentique des opérations susceptibles de relever d’une logique commerciale.

Des contrôles ciblés, voire inopinés lorsque la réglementation le permet, pourraient être déclenchés en présence de signaux d’alerte.

Protéger l’Assurance maladie, c’est protéger un acquis national.

La généralisation de la protection sociale constitue une avancée majeure. La meilleure manière de la préserver n’est pas de limiter l’accès aux soins nécessaires. C’est de lutter simultanément contre le sous-recours aux soins et contre la consommation injustifiée.

Il faut faciliter l’accès à la chirurgie pour le patient réellement gêné par une cataracte, notamment lorsqu’il est vulnérable ou éloigné du système de soins.

Mais il faut également empêcher que la vulnérabilité sociale ou le statut d’assuré deviennent des instruments de recrutement. Protéger l’Assurance maladie, c’est protéger chaque bénéficiaire contre la fraude, la surfacturation, l’acte inutile, le défaut de qualité et l’intermédiation opaque.

C’est aussi une condition de la pérennité du système. Qui protège le patient ? Cette tribune n’a pas vocation à condamner indistinctement les associations, les cliniques ou les médecins qui réalisent de véritables actions solidaires.

Le Maroc a besoin de ces initiatives. Mais le véritable social doit être protégé contre toute utilisation opportuniste de son vocabulaire. Toute situation suspecte devrait faire l’objet d’un contrôle contradictoire et documenté.

Les circuits financiers et médicaux doivent pouvoir être audités lorsque cela est nécessaire. Les indications doivent être vérifiables, les implants et consommables traçables et les responsabilités clairement identifiées. Et lorsqu’une infraction est effectivement constatée, elle doit être sanctionnée conformément à la loi. Le Maroc construit une médecine moderne et ambitieuse.

Il ne doit pas laisser s’installer des zones d’ombre susceptibles de fragiliser la confiance du citoyen, l’image du pays et la pérennité de son système d’Assurance maladie. La cataracte se soigne. L’opacité du système, elle, doit être combattue.

Derrière l’acronyme volontairement marquant — « COVID : Chirurgie Oculaire, Vecteur potentiel d’Infections Disséminées » — demeure finalement une question beaucoup plus simple :

QUI PROTÈGE LE PATIENT ? Le social doit rester social. La médecine doit rester médicale. Et l’Assurance maladie doit rester au service du malade.

Mardi 8 Septembre 2026



Rédigé par La rédaction le Mardi 8 Septembre 2026
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