Carte du Maroc, émoji du Polisario : quand la souveraineté se joue aussi sur nos claviers

La bataille de « l’émoji du Polisario » aura bien lieu !


Rédigé par le Samedi 7 Février 2026



Il suffit de publier une carte du Maroc sur les réseaux sociaux pour mesurer à quel point ce symbole est devenu, au fil des années, une ligne rouge absolue. Carte complète, provinces du Sud intégrées, sans tirets ni pointillés : pour une immense majorité de Marocains, ce visuel n’est pas un simple outil géographique. Il est une affirmation identitaire, une cause nationale en soi, presque un acte de foi civique. À l’ère numérique, cette carte est scrutée, disséquée, validée ou rejetée en quelques secondes par des internautes devenus, volontairement ou non, des vigiles de la souveraineté.

Cette vigilance n’est pas née par hasard. Elle s’est construite dans un contexte où chaque détail graphique est perçu comme un signal politique. Une carte tronquée n’est jamais neutre. Elle est souvent interprétée comme une prise de position diplomatique, parfois comme un acte hostile, parfois comme un malentendu lourd de conséquences. À l’inverse, l’apparition d’une carte complète, assumée, sans ambiguïté, est immédiatement associée à une évolution favorable de la position marocaine sur le dossier du Sahara. Une entreprise internationale, une organisation sportive, un média étranger qui adopte cette représentation envoie un message clair, parfois plus fort qu’un communiqué officiel.

Cette sacralisation de la carte s’explique aussi par l’histoire récente. Le dossier du Sahara marocain n’est plus seulement un sujet diplomatique ; il est devenu un marqueur de crédibilité, un test de loyauté symbolique, un baromètre de reconnaissance internationale. Dans cet environnement hypersensible, le numérique joue un rôle central. Cartes interactives, plateformes éducatives, moteurs de recherche, applications mobiles : tout devient terrain de bataille symbolique.

Et pourtant, dans ce paysage de vigilance extrême, un paradoxe persiste.

Un symbole existe, bien réel, omniprésent sur les smartphones du monde entier, qui contredit frontalement la position marocaine : l’émoji du Polisario, associé au libellé « Sahara Occidental ». Un simple test suffit. Sur WhatsApp ou d’autres applications de messagerie, il suffit de taper ces mots pour voir apparaître automatiquement un drapeau qui n’a jamais représenté un État reconnu. Une anomalie numérique majeure, installée depuis près de dix ans, et qui ne semble pourtant pas susciter la même mobilisation émotionnelle que la carte tronquée.

Cette différence de traitement interroge. Pourquoi la carte du Maroc est-elle perçue comme quasi sacrée, tandis que l’émoji du Polisario, pourtant plus insidieux, ne provoque qu’une indignation diffuse, souvent limitée à des cercles d’initiés ? La réponse tient en partie à la nature même de ces deux objets symboliques.

La carte est visible, frontale, immédiatement lisible. Elle s’impose à l’œil, s’affiche dans les médias, circule sur les réseaux sociaux, se partage en un clic. Elle déclenche des réactions rapides, émotionnelles, parfois excessives. L’émoji, lui, agit à bas bruit. Il se glisse dans les interfaces, s’invite dans les conversations privées, se normalise par l’usage quotidien. Il ne choque pas par sa présence isolée, mais par sa répétition silencieuse. C’est précisément ce qui le rend dangereux sur le plan symbolique.

Car l’émoji du Polisario n’est pas une simple fantaisie graphique. Il est le produit d’une décision technique prise dans le cadre du standard Unicode, cette table universelle qui régit l’affichage des caractères et des émojis sur l’ensemble des systèmes informatiques mondiaux. Entre 2010 et 2015, lors des premières versions officielles de la documentation Emoji, le drapeau associé au « Western Sahara » a été intégré comme s’il s’agissait d’un pays à part entière. Une intégration fallacieuse, il faut le dire clairement, puisque cet État n’a jamais existé juridiquement ni politiquement.

Depuis, le système a évolué. Emoji 17.0, publié en septembre 2025 en parallèle d’Unicode 17.0, porte à près de 4 000 le nombre total d’émojis disponibles. Chaque année, de nouvelles propositions sont examinées, validées, rejetées ou modifiées. Et surtout, contrairement à une idée répandue, Unicode ne se limite pas à ajouter des symboles. Il prévoit aussi des mécanismes de mise à jour, de correction, voire de suppression lorsque des émojis ne respectent plus les règles prudentielles du Consortium.

C’est là que le débat change de nature. Il ne s’agit plus d’émotion ou de militantisme numérique spontané, mais de droit, de procédure et de cohérence institutionnelle. L’association de l’émoji du Polisario au « Sahara Occidental » ne respecte ni la réalité juridique internationale, ni le processus onusien en cours, ni l’esprit des dernières résolutions du Conseil de sécurité, notamment la résolution 2797. Elle fige, dans le marbre du numérique, une lecture politique datée et contestée.

Le Maroc est donc parfaitement fondé à contester cette anomalie. D’autant plus que le calendrier joue en sa faveur. La prochaine version majeure, Emoji 18.0, est attendue pour septembre 2026. Les propositions sont encore en discussion. Les fenêtres de recours existent. Les précédents aussi. Des émojis ont déjà été modifiés ou retirés sous la pression d’arguments juridiques solides et d’évolutions géopolitiques reconnues.

Ce combat n’est pas anecdotique. À l’heure où la diplomatie se joue autant sur les écrans que dans les chancelleries, laisser perdurer cette duperie numérique revient à accepter une dissonance permanente entre la réalité politique et sa traduction digitale. Après avoir réussi à bloquer l’octroi du nom de domaine « .eh » au Polisario, le Maroc dispose désormais d’une opportunité claire pour corriger cette incohérence mondiale.

Reste une question centrale : pourquoi cette bataille numérique n’a-t-elle pas encore mobilisé autant que celle de la carte ? Peut-être parce qu’elle exige moins d’indignation spontanée et plus de travail de fond. Moins de réactions virales, plus d’expertise juridique, technique et diplomatique. Moins de symboles visibles, plus de normes invisibles.

La souveraineté, aujourd’hui, ne se défend plus uniquement sur les cartes murales ou dans les discours officiels. Elle se joue aussi dans les lignes de code, les tables de standards et les choix apparemment neutres des consortiums technologiques. Le Maroc l’a compris sur le terrain diplomatique. Il lui reste à imposer cette lucidité sur le terrain numérique.

La carte complète du Royaume restera un symbole sacré. Mais l’émoji du Polisario rappelle une vérité plus dérangeante : à force de négliger les batailles silencieuses, on laisse parfois s’installer des fictions qui finissent par se normaliser. Et dans le monde numérique, ce qui se normalise finit souvent par être cru.

La bataille contre cet "émoji" aura bien lieu 

Il appartient désormais à nous tous, citoyens vigilants, experts, société civile et surtout institutions, de mener cette bataille jusqu’au bout. Non pas dans la colère ou l’agitation, mais avec méthode, droit et constance. Car à l’ère du numérique, renoncer à corriger une anomalie symbolique, c’est accepter qu’un mensonge technique devienne une vérité d’usage. Et dans les combats de souveraineté, les défaites les plus durables sont souvent celles que l’on n’a pas prises au sérieux à temps.




Samedi 7 Février 2026
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