Casablanca repense la gestion des déchets : vers une facturation au tonnage et plus de responsabilité des acteurs économiques


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Mercredi 4 Février 2026

La métropole économique du Maroc s’apprête à opérer une transformation profonde de son système de gestion des déchets urbains. Face à une accumulation de dérives opérationnelles jugées coûteuses et inefficaces, la commune de Casablanca décide de revoir les règles du jeu, en particulier pour les grands producteurs de déchets. Une réforme attendue, mais qui suscite aussi des interrogations quant à sa mise en œuvre et à ses conséquences pour les acteurs économiques locaux.



Depuis plusieurs mois, les services municipaux ont constaté des abus récurrents dans la prise en charge des déchets produits par les hôtels, grandes surfaces ou encore restaurants de la ville. Pour Moulay Ahmed Afilal, vice-président du conseil de la ville en charge de la propreté, il est devenu « inadmissible que certains grands producteurs bénéficient d’un ramassage de déchets au même titre que les ménages ». Il cite en exemple un établissement à Aïn Diab qui mobilise un camion communal à benne quatre à cinq fois par jour, un scénario qu’il qualifie de « totalement inadmissible ». Ces constats ont poussé la commune à envisager un modèle plus strict, fondé sur la mesure précise des volumes collectés et une facturation en fonction du tonnage réel des déchets produits.

Vers une facturation au tonnage pour les gros producteurs

La commune de Casablanca souhaite désormais impliquer davantage les acteurs économiques dans le financement de la gestion de leurs déchets. Concrètement, des camions dédiés exclusivement aux grands producteurs, dotés d’instruments de pesage embarqués, seront mis en service afin de mesurer précisément les quantités collectées et d’instaurer une facturation au tonnage. Ce système, déjà appliqué dans d’autres villes marocaines comme Marrakech, est considéré comme une norme internationale dans la gestion moderne des déchets urbains : « À Marrakech, les grands producteurs paient déjà pour la collecte de leurs déchets », note Afilal, rappelant que cette pratique est répandue à l’échelle mondiale.
 

Les entreprises, commerces et établissements qui continueront à déposer leurs déchets dans les bacs réservés aux citoyens s’exposeront à des sanctions, avertit le responsable municipal. Cette disposition vise à responsabiliser les producteurs et à libérer les ressources municipales pour un service public plus équitable et efficace.


Un nouveau cahier des charges pour une gestion rénovée

Cette réforme s’inscrit dans la révision du cahier des charges de la gestion déléguée des déchets, en cours de finalisation, avant le lancement d’un nouvel appel d’offres international. Les contrats actuels, liant la ville aux opérateurs Averda et Arma, arrivent à échéance en juin 2026, après près de sept années de collaboration. Ensemble, ces deux sociétés assurent depuis 2019 le nettoiement et la collecte dans les huit préfectures de Casablanca pour un coût global d’environ 1,3 milliard de dirhams par an.
 

Les discussions ont déjà mobilisé élus, représentants des arrondissements et acteurs de la société civile à travers plusieurs réunions de concertation. « Nous allons bientôt réunir le comité de suivi du secteur de la propreté pour trancher ce qui doit être maintenu, amélioré ou ajouté au futur cahier des charges », indique Afilal. Une session extraordinaire du Conseil communal est prévue prochainement pour valider ce document stratégique avant le lancement du processus de consultation internationale.


Des défis opérationnels en vue

L’expérience des contrats en place a permis d’identifier des points de tension persistants. Parmi eux : la fréquence du balayage manuel, aujourd’hui de trois fois par semaine, jugée insuffisante par de nombreux citoyens. Le nouveau cahier des charges ambitionne d’étendre cette fréquence à sept jours sur sept, sans augmenter le budget global de service, toujours fixé à 1,3 milliard de dirhams. Cette décision traduit une volonté de gagner en qualité de service sans alourdir la charge financière de la collectivité. Autre point critique : le lavage des bacs, qui devrait désormais s’effectuer une à deux fois par semaine, contre une fois toutes les deux semaines aujourd’hui.
 

Ces améliorations techniques s’inscrivent dans un contexte plus large de réforme de la gestion des déchets, qui dépasse le seul cadre municipal. À l’échelle nationale, le Maroc a engagé un programme ambitieux de valorisation des déchets avec des investissements publics importants, dont un projet de centre de valorisation des déchets pour Casablanca, Nouaceur et Médiouna soutenu à hauteur de plus de 2 milliards de dirhams dans le cadre d’un plan plus vaste de modernisation des infrastructures de traitement. 


Un pari sur la responsabilité et l’efficacité

Pour les habitants de Casablanca, cette réforme est autant un enjeu de propreté urbaine qu’une question de justice fiscale. Durant des années, une part significative du budget consacré à la gestion des déchets a servi à prendre en charge des flux importants de déchets commerciaux, parfois au détriment de l’entretien des quartiers résidentiels. Certains rapports estiment qu’en 2021, la ville aurait dépensé jusqu’à 160 millions de dirhams par an pour la collecte de déchets produits par de gros établissements, une charge qui aurait pu être évitée si les producteurs avaient assumé leurs responsabilités selon la réglementation en vigueur.
 

Ce nouveau tournant, s’il est mené avec rigueur et transparence, devrait permettre de rééquilibrer les charges, d’améliorer la qualité du service public et d’encourager une culture de responsabilité partagée entre la collectivité et les acteurs économiques. En un sens, Casablanca se donne les moyens d’un modèle plus durable, plus juste et mieux adapté aux défis d’une métropole moderne.

La transformation de la gestion des déchets à Casablanca n’est pas seulement une question d’organisation logistique : elle dit aussi quelque chose de la manière dont la ville envisage son avenir – plus propre, plus équitable et plus résilient face aux défis urbains du XXIᵉ siècle.





Mercredi 4 Février 2026
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