Ceuta : complot ou symptôme ? Traiter les causes plutôt que les conséquences




Par Dr Mohamed Saoud – Docteur en sciences politiques

Dr Mohamed Saoud
Ce que les images ne montrent pas 

Les événements survenus cette semaine à Ceuta ont, une nouvelle fois, ravivé le débat sur les migrations entre le Maroc et l'Union européenne. Comme souvent, les regards se sont immédiatement tournés vers les images spectaculaires, la surveillance des frontières, le rôle des forces de sécurité et les réponses à apporter dans l'urgence. Ces réactions sont naturelles. Elles répondent à une crise immédiate.

Mais elles laissent souvent dans l'ombre une question autrement plus fondamentale :

Pourquoi ces événements se reproduisent-ils régulièrement malgré le renforcement constant des dispositifs de contrôle ?
Pour répondre à cette interrogation, il faut accepter de dépasser l'émotion suscitée par l'actualité pour revenir aux causes profondes qui structurent les phénomènes migratoires.

Mais avant les causes profondes, il faut établir les faits. Car c'est sur leur ambiguïté que prospèrent aujourd'hui toutes les lectures fantasmées.

L'étincelle : un arrêt de justice, une rumeur, un algorithme Le 8 juillet 2026, le Tribunal Suprême espagnol a rendu un arrêt d'apparence technique. La procédure de « rechazo en frontera » — le refoulement immédiat, dit « à chaud » — ne peut légalement s'appliquer qu'aux personnes franchissant un obstacle physique de la frontière terrestre, et non à celles interceptées en mer .

Une précision jurisprudentielle, restrictive, qui n'ouvrait aucun droit d'entrée. En moins de trois semaines, cet arrêt a été retraduit sur les réseaux sociaux en une proposition d'une simplicité redoutable : celui qui atteint Ceuta par la mer ne peut plus être renvoyé. C'est cette phrase — fausse — et non la décision de justice, qui a mis des dizaines de milliers de personnes en mouvement. Le chef du gouvernement espagnol lui-même a désigné « une lecture intéressée que les mafias de trafiquants d'êtres humains ont fait d'un arrêt de la Cour suprême » .

Le vecteur, lui, est nouveau. Dès le 27 juillet, la télévision locale de Ceuta documentait l'existence d'un groupe Facebook fort de plus de vingt mille membres, où l'on partageait des captures d'écran de cartes mesurant la distance jusqu'à la digue du Tarajal, des photographies de combinaisons et de palmes, et où l'on se cotisait pour acheter un kayak .

La rumeur a ensuite circulé par TikTok, Instagram, WhatsApp et Discord . Un jeune homme de Meknès l'a résumé à la télévision publique espagnole d'une phrase qui vaut toutes les analyses : « J'ai vu les vidéos sur Instagram, des Marocains qui nageaient » . Il faut mesurer ce que cela change. Le départ migratoire a longtemps été une décision lente, familiale, financée, préparée sur des mois. Il devient une décision instantanée, horizontale, sans intermédiaire, déclenchée par une notification.

Ce que le réseau social a supprimé, ce n'est pas la volonté de partir — elle était là depuis des décennies. C'est le délai entre l'intention et le passage à l'acte. La pression migratoire n'a pas augmenté. Elle s'est synchronisée.

Le précédent de septembre 2024 aurait dû servir d'avertissement. Un appel lancé sur les réseaux pour un franchissement collectif le 15 septembre avait déjà provoqué la mobilisation de milliers de jeunes ; les autorités marocaines avaient interpellé cent cinquante-deux personnes pour incitation à la migration irrégulière en ligne, et le tribunal de Tétouan avait prononcé plus de cinquante condamnations .

Le répertoire d'action était donc connu, testé, documenté. Seule l'échelle a changé. Écarter les scénarios complotistes Il est dans la nature des événements soudains d'appeler des explications à leur mesure.

Depuis le 30 juillet, quatre récits circulent, qui ont en commun de désigner une main invisible. Rabat aurait laissé faire. Alger aurait organisé. Israël se serait vengé des positions espagnoles sur Gaza. Washington aurait couvert l'opération.

Aucun de ces récits ne repose, à ce jour, sur un élément vérifiable.

Il faut les nommer pour pouvoir s'en défaire. La thèse d'une décision marocaine appelle d'abord une observation de calendrier. L'afflux s'est déclenché le 30 juillet, c'est-à-dire le jour même où Sa Majesté le Roi présidait la cérémonie officielle de la Fête du Trône sur la place de la préfecture de M'diq-Fnideq — la préfecture dont Fnideq est le cheflieu, à une vingtaine de kilomètres de la digue du Tarajal.

Le moment et le lieu se prêtent mal à l'hypothèse d'un désordre voulu. Les faits qui suivent vont dans le même sens. Le Maroc a accepté une réadmission immédiate et massive — quarante-huit mille trois cents personnes reprises dès le vendredi soir .

Il a renforcé son dispositif à Fnideq, procédé à des interpellations, compté des blessés dans ses propres rangs. Il avait par ailleurs empêché plus de mille cinq cents tentatives dans les seules quinze journées précédentes . Cela ne signifie pas que toute interrogation soit illégitime. On peut s'interroger sur un éventuel relâchement local, sur une défaillance de dispositif, sur une opération de dissuasion qui aurait échappé à ses initiateurs.

Ce sont des hypothèses recevables, et elles méritent d'être examinées sereinement. Mais il y a une différence de nature entre une hypothèse à vérifier et une accusation d'État. La seconde exige des preuves. Personne, à ce jour, n'en produit. Et une séquence chronologique, aussi troublante paraisse-t-elle, n'a jamais constitué une démonstration causale .

La thèse algérienne relève de la symétrie polémique. Elle consiste à retourner contre Alger une accusation formulée à Rabat, sans plus d'éléments dans un sens que dans l'autre. Elle ne résiste pas à une question simple : quel acteur extérieur aurait la capacité de mobiliser des dizaines de milliers de jeunes Marocains sur leur propre territoire, dans une préfecture sous contrôle, en quarante-huit heures ?

Aucun. Ce que révèle la crise, c'est précisément l'inverse d'une capacité d'ingénierie étrangère. C'est une disponibilité intérieure au départ, si dense qu'une simple rumeur suffit à la convertir en mouvement.

Les thèses israélienne et américaine sont les plus faciles à tracer, et donc à écarter. Elles sont apparues sur les réseaux dans les heures suivant l'événement, portées notamment par des comptes pro-russes affirmant une entente entre Rabat, Tel-Aviv et Washington destinée à punir Madrid de ses positions sur Gaza.

Elles ne s'appuient sur aucune source, aucun document, aucun témoignage. Seulement sur une convenance narrative. Elles disent quelque chose de l'état du débat. Rien de l'événement.

L'écosystème informationnel de ces journées invite d'ailleurs à la prudence la plus élémentaire. Les vérificateurs de la télévision publique espagnole ont établi qu'une vidéo présentée comme filmée à Ceuta provenait d'une cérémonie religieuse turque du 5 juillet, et qu'une séquence de la clôture de Melilla datant de mars 2022 recirculait comme une image du jour ; les affirmations sur des églises incendiées ou des habitations attaquées n'ont été confirmées ni par les autorités ni par la presse locale .

Quand l'image elle-même est falsifiée, la théorie qui s'en nourrit n'a plus d'objet. Écarter le complot n'est pas minimiser la gravité. C'est refuser une facilité intellectuelle qui a un coût politique précis : si l'on tient la crise pour le produit d'une manœuvre étrangère, on est dispensé d'en traiter les causes.

Le récit complotiste est confortable pour tout le monde. Il exonère Rabat de sa question sociale, Madrid de sa question frontalière, Bruxelles de sa question de codéveloppement.

C'est précisément pour cela qu'il faut le refuser. Pas de complot, mais une exploitation Qu'il n'y ait pas de complot ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'intérêts.

L'absence de préméditation n'empêche jamais la récupération
. Celle-ci a été, dans le cas présent, immédiate et méthodique. En Espagne, l'événement a été converti en arme intérieure avant même que le décompte des morts ne soit stabilisé : le Parti populaire a exigé de « reprendre le contrôle », Vox a imposé le mot d'« invasion », et une manifestation s'est tenue devant l'ambassade du Maroc à Madrid .

En Europe, l'Italie a suspendu la libre circulation sur ses liaisons aériennes et maritimes avec l'Espagne , la France a considérablement renforcé ses effectifs frontaliers , et plusieurs capitales ont rouvert le débat sur Schengen — alors même que le commissaire européen chargé du dossier confirmait qu'aucune personne n'avait atteint le continent .

L'écart entre le fait établi et la réponse politique mesure exactement la part d'exploitation. Il serait malhonnête de n'observer ce mécanisme que chez les autres. Le risque existe aussi, de notre côté, de convertir la crise en argument de négociation — de faire valoir, une fois de plus, le coût du rôle de garde-frontière avancé de l'Europe.

Cette logique n'est pas nouvelle. Je la relevais déjà, dans La Diaspora marocaine, menace ou opportunité ?, à propos de la convention signée à Bruxelles en juin 2013 sur la facilitation des visas Schengen, dont la contrepartie explicite était la réadmission des migrants irréguliers .

Treize ans plus tard, la même équation revient. Mais avec une variable nouvelle : le nombre de morts.

Soixante-sept corps ont été retrouvés en quarante-huit heures . On ne négocie pas sur cela.

Le troisième bénéficiaire est le moins commenté et le plus réel : les réseaux criminels. Ce sont eux qui ont transformé une décision de justice en produit commercial. Qui ont vendu la rumeur, les kayaks, les combinaisons et le passage. Chaque durcissement frontalier consécutif à la crise augmentera mécaniquement le prix de leur service et la dangerosité de leurs itinéraires.

La répression seule, sans alternative légale de mobilité, ne détruit pas ce marché. Elle en améliore la marge. Enfin, la crise sert de rente symbolique aux entrepreneurs de désinformation, qui n'y cherchent ni une cause ni une solution, mais une audience. C'est le point où l'exploitation rejoint le complotisme.

La théorie du complot n'est pas seulement une erreur de raisonnement. Elle est aussi un produit qui se vend. Un écart de développement que rien n'a comblé Une fois ce terrain déblayé, la vraie question réapparaît.

Pourquoi des dizaines de milliers de jeunes se tenaient-ils prêts à partir au premier signal ?

La veille même des événements de Ceuta, dans son Discours du Trône, Sa Majesté le Roi Mohammed VI rappelait les acquis majeurs réalisés par le Royaume au cours des dernières décennies. Le Souverain soulignait les progrès accomplis dans de nombreux domaines tout en appelant à poursuivre les efforts afin que le développement bénéficie à l'ensemble des citoyens.

Ces avancées sont incontestables. Le Maroc d'aujourd'hui n'est plus celui d'il y a vingt ou trente ans. Les infrastructures se sont modernisées, l'économie s'est diversifiée, les réseaux de transport se sont développés, les investissements se sont multipliés et l'Indice de Développement Humain du Royaume n'a cessé de progresser.

Pourtant, cette réalité ne contredit nullement les événements de Ceuta. Elle les éclaire sous un autre angle. Car le développement, aussi important soit-il, ne suffit pas à lui seul à faire disparaître les dynamiques migratoires.

Pourquoi ? Parce que l'être humain ne compare pas uniquement sa situation à celle qu'il connaissait hier. Il la compare surtout aux opportunités qu'il perçoit autour de lui. C'est cette comparaison permanente qui nourrit son désir de progresser.

Les frontières de Ceuta et Melilla illustrent probablement mieux que n'importe quel autre endroit au monde cette réalité. En quelques dizaines de mètres seulement, on passe d'un territoire du Royaume du Maroc à un territoire administré par l'Union européenne — sans jamais quitter le continent africain.

Qu'il me soit permis, ici, une parenthèse assumée. J'écrivais en 2013, dans La Diaspora marocaine, menace ou opportunité ?, qu'en appliquant le principe universel du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, « rien n'empêche les populations de Sebta, de Melilla […] de revendiquer leur marocanité et d'appartenir à cette communauté de destin qu'est la Umma Al Maghribia » (p. 38).

Je n'ai rien à retrancher à cette phrase. Mais je l'écris ici pour une raison précise, et non pour ouvrir un autre débat. Ce contentieux territorial, que le Royaume n'a jamais abandonné et qu'il entend régler par la seule voie du dialogue, explique aussi pourquoi Ceuta n'est pas une frontière ordinaire.

On n'y observe pas la rencontre de deux nations séparées par une mer, mais une ligne tracée à l'intérieur d'un même espace humain, où les familles, la langue et les échanges quotidiens n'ont jamais reconnu la coupure que la carte impose.

Que l'on m'entende bien, en revanche : les jeunes qui se sont jetés à l'eau le 30 juillet ne défendaient aucune cause nationale. Ils cherchaient un revenu, des soins, un avenir. Confondre les deux serait injuste envers eux, et inutile à la cause. Car cette frontière ne sépare pas uniquement deux souverainetés.

Elle met également face à face deux niveaux de développement humain très différents. Les données du Programme des Nations Unies pour le Développement permettent de mesurer objectivement ce contraste. Selon le Rapport sur le développement humain 2025, l'Espagne affiche un Indice de Développement Humain de 0,918 et occupe la 28e place mondiale18 .

Le Maroc, pour sa part, a franchi pour la première fois le seuil des pays à développement humain élevé avec un IDH de 0,710, en progression de 55,7 % depuis 1990, mais se classe encore au 120e rang mondial 19 . Autrement dit, il suffit parfois à un migrant de parcourir quelques dizaines de mètres pour passer d'un environnement situé autour de la 120e place mondiale à un autre classé parmi les 30 premiers pays du monde.

En quelques pas seulement, il franchit symboliquement près d'une centaine de places dans le classement mondial du développement humain. Peu de frontières terrestres concentrent un tel contraste sur une distance aussi courte.

Cette image résume à elle seule toute la singularité de Ceuta et de Melilla.

Il existe certes, ailleurs dans le monde, des frontières où l'écart d'Indice de Développement Humain est encore plus important. Mais il est extrêmement rare qu'un tel différentiel se retrouve concentré au sein d'un espace urbain continu, où deux populations vivent pratiquement face à face.

Ce constat est essentiel — et il n'est pas nouveau. Il y a treize ans, dans le même ouvrage, j'écrivais que l'Espagne était classée 23e et le Maroc 130e , et qu'« il suffit à un migrant de traverser 14 “petits” kilomètres pour survoler virtuellement 107 pays et voir son revenu se multiplier par cinq » (p. 14).

Treize ans plus tard, le Maroc a gagné dix places. L'Espagne en a perdu cinq. Et l'écart tient. C'est tout le problème. Le développement marocain est indiscutable en valeur absolue, et insuffisant en valeur relative.

Or la migration ne se décide jamais dans l'absolu. Elle se décide dans la comparaison. À la même page de ce livre figurait un autre chiffre, emprunté à la Banque mondiale : plus de trois mille personnes noyées dans le détroit de Gibraltar entre 1997 et 2005 .

Les soixante-sept morts de Ceuta ne sont donc pas une rupture. Ils sont l'accélération brutale d'une hémorragie continue que nous avons appris, collectivement, à ne plus compter. Les recherches menées depuis plusieurs décennies en démographie, en économie et en études migratoires montrent que les flux migratoires s'orientent principalement des territoires offrant le moins d'opportunités vers ceux qui en offrent davantage.

Les écarts de revenus, d'accès à l'emploi, à l'éducation, aux soins de santé ou encore aux perspectives d'avenir constituent les principaux moteurs de ces mouvements, auxquels viennent naturellement s'ajouter les réseaux familiaux, la proximité géographique ou les politiques migratoires.

Autrement dit, lorsqu'un différentiel aussi important existe entre deux territoires voisins, les pressions migratoires ne constituent pas une anomalie. Elles deviennent largement prévisibles. Un rapport conjoint de l'Organisation internationale pour les migrations et de la coopération italienne, que je citais alors, établissait déjà que « le désir de migrer “à n'importe quel coût” et “à tout prix” était une réalité non négligeable chez les jeunes Marocains » .

Cette phrase a seize ans. Elle décrit exactement ce qui s'est passé les 30 et 31 juillet. Cette réalité est d'ailleurs beaucoup plus ancienne que nos États modernes. La migration accompagne l'histoire de l'humanité depuis ses origines. Les populations se sont toujours déplacées pour rechercher des terres plus fertiles, développer des échanges commerciaux, fuir les guerres ou simplement offrir un avenir meilleur à leurs enfants.

Ce qui distingue notre époque n'est donc pas l'existence des migrations. Ce sont les frontières, la rapidité des transports, la mondialisation des échanges et l'accès instantané à l'information.

La véritable question n'est donc peut-être pas de savoir comment empêcher les migrations. Elle est de savoir comment les organiser intelligemment. Une responsabilité partagée face à un défi commun Cette réflexion ne vaut pas uniquement pour les relations entre États.

À l'intérieur même d'un pays, les pouvoirs publics connaissent parfaitement ce phénomène. Lorsqu'une région accumule durablement un retard de développement, ses habitants rejoignent progressivement les territoires les plus dynamiques. Les campagnes se dépeuplent, les villages perdent leur jeunesse, les petites villes voient partir leurs forces vives tandis que les grandes métropoles concentrent toujours davantage de population, avec les difficultés que cela entraîne en matière de logement, de mobilité, d'infrastructures ou de services publics.

Personne n'imagine résoudre cette situation en empêchant simplement les habitants de partir. Au contraire, les politiques d'aménagement du territoire visent précisément à réduire les disparités territoriales afin que chacun puisse construire son avenir sans être contraint de quitter sa région.

Pourquoi cette logique cesserait-elle d'être pertinente lorsqu'il s'agit de deux territoires voisins séparés par une frontière internationale ? Dans cette perspective, réduire progressivement ces écarts ne relève pas uniquement de la solidarité. Il s'agit également d'une politique de stabilité. Il serait toutefois réducteur de rechercher un responsable unique.

Le développement du Maroc relève d'abord de la responsabilité du Maroc lui-même. Il appartient aux autorités marocaines de poursuivre les réformes, de renforcer les institutions, d'améliorer l'éducation, la santé, l'emploi, la gouvernance et de créer les conditions d'une croissance durable et inclusive.

 J'ajoute une remarque que mes travaux antérieurs m'autorisent à formuler. J'avais qualifié d'« exode » l'accroissement net de deux cent quarante et un mille personnes par an de la communauté marocaine à l'étranger, en pesant ce mot, réservé d'ordinaire aux guerres et aux catastrophes (p. 23). La thèse de cet ouvrage n'était pas que la diaspora fût une menace. C'était que le défaut d'inclusion — statistique, identitaire, politique — transforme un atout en risque.

Ceuta en administre la démonstration à l'envers, du côté de ceux qui ne sont pas encore partis. Mais cette responsabilité nationale n'exclut nullement une responsabilité stratégique plus large. L'Union européenne ne peut pas se considérer comme extérieure aux causes structurelles des phénomènes migratoires qui concernent sa frontière méridionale.

En tant que voisin immédiat du Royaume, premier partenaire économique du Maroc et premier bénéficiaire de la stabilité de cette frontière commune, elle partage également une responsabilité dans la réduction progressive des écarts de développement qui alimentent ces flux migratoires.

Autrement dit, les deux rives de la Méditerranée sont liées par une véritable communauté d'intérêts. Le développement du Maroc renforce directement la stabilité de l'Europe. Inversement, une Europe stable, prospère et engagée dans une coopération équilibrée constitue une opportunité majeure pour le développement du Maroc.

Plus les écarts de développement humain entre les deux rives diminueront, plus les pressions migratoires auront naturellement vocation à s'atténuer.

Depuis plusieurs années, la coopération entre le Maroc et l'Union européenne s'est essentiellement concentrée sur la gestion sécuritaire des frontières. Cette coopération est indispensable. Personne ne remet en cause le droit souverain des États à protéger leurs frontières ni la nécessité de lutter contre les réseaux de traite des êtres humains et contre l'immigration irrégulière.

Mais cette politique agit principalement sur les conséquences du phénomène migratoire. Elle agit sur les effets. Beaucoup moins sur les causes. Or, si les écarts de développement humain constituent l'un des principaux moteurs des migrations, alors leur réduction devient, à elle seule, une véritable politique migratoire.

C'est précisément ici que réside, selon moi, la responsabilité stratégique de l'Union européenne. Depuis plusieurs années, l'Europe finance largement les dispositifs de contrôle aux frontières et accompagne le Maroc dans la gestion des flux migratoires.

Cet engagement est utile et doit être poursuivi. Mais il devrait être complété par un investissement encore plus ambitieux dans le codéveloppement avec son voisin immédiat.

L'Union européenne développe des politiques de coopération avec des régions situées à plusieurs milliers de kilomètres de ses frontières. Cette solidarité est parfaitement légitime. Mais il serait tout aussi légitime — et probablement plus stratégique — qu'elle concentre une partie encore plus importante de ses moyens sur son voisinage direct, là où les écarts de développement produisent les effets les plus immédiats sur les dynamiques migratoires.

Une politique migratoire durable devrait donc reposer sur deux piliers indissociables. Le premier est la sécurité. Le second est la réduction progressive des disparités de développement entre les deux rives de la Méditerranée. Cela suppose des investissements productifs, le soutien à l'emploi des jeunes, le développement de l'éducation, de la santé, de la recherche, de l'innovation, des infrastructures, des partenariats industriels, des échanges universitaires et des politiques ambitieuses de codéveloppement.

Réduire les écarts d'Indice de Développement Humain ne constitue pas uniquement un objectif de solidarité. C'est un investissement stratégique dans la stabilité future des deux rives de la Méditerranée. Parmi les outils susceptibles d'accompagner cette stratégie figure également ce que les spécialistes appellent la mobilité circulaire. Son principe est simple.

Lorsqu'une personne sait qu'elle pourra voyager légalement, revenir dans son pays puis repartir sans difficulté, elle a généralement moins d'intérêt à transformer un séjour temporaire en installation définitive.

À l'inverse, lorsque chaque déplacement implique des démarches longues, coûteuses et incertaines, la tentation de rester une fois arrivé sur le territoire devient mécaniquement plus forte.

À titre d'exemple, une réflexion pourrait être engagée sur la délivrance de visas de circulation de longue durée pour les voyageurs ayant démontré, au fil des années, le respect des règles migratoires. Les États-Unis délivrent fréquemment, selon les profils et les catégories de visa, des visas valables plusieurs années, parfois jusqu'à dix ans. Cette durée ne constitue évidemment pas un droit de résidence permanente. Elle permet simplement d'effectuer plusieurs voyages sans devoir recommencer une procédure administrative complète à chaque déplacement.

 

Une réflexion comparable pourrait être menée entre le Maroc et l'Union européenne.

Une telle approche favoriserait les échanges économiques, universitaires, professionnels, culturels et familiaux. Elle encouragerait également les allers-retours plutôt que les installations motivées principalement par la crainte de perdre la possibilité de revenir.

Cette proposition ne constitue évidemment qu'un exemple. Elle illustre simplement l'un des nombreux mécanismes que le Maroc et l'Union européenne pourraient développer dans le cadre d'une stratégie commune de codéveloppement, de responsabilité partagée et de gestion intelligente des mobilités.

La mobilité circulaire n'en représente qu'un volet. D'autres instruments — économiques, éducatifs, universitaires, technologiques, institutionnels ou diplomatiques — pourraient contribuer à réduire progressivement les écarts de développement entre les deux rives tout en organisant des mobilités plus équilibrées, plus prévisibles et plus bénéfiques pour chacun.

Ces pistes mériteraient, à elles seules, un débat de fond. Comprendre les causes pour construire des solutions À la lumière de cette analyse, les événements de Ceuta ne peuvent être interprétés comme une simple défaillance des dispositifs de sécurité frontalière. Les forces de sécurité, qu'elles soient marocaines ou espagnoles, répondent à une crise ponctuelle. Leur mission est indispensable : assurer le respect du droit, protéger les frontières et préserver l'ordre public.

Mais leur action, aussi nécessaire soit-elle, ne peut à elle seule résoudre un phénomène dont les causes sont avant tout structurelles. Une réponse exclusivement sécuritaire peut contenir temporairement une crise. Elle ne supprimera jamais les déséquilibres qui alimentent cette crise.

C'est précisément pour cette raison que la question migratoire ne peut être réduite à une opposition entre ouverture et fermeture des frontières. Le véritable enjeu est ailleurs. Il consiste à réduire progressivement les écarts de développement qui rendent ces flux largement prévisibles tout en organisant des mobilités légales, maîtrisées et bénéfiques pour l'ensemble des parties.

Au fond, cette réflexion nous ramène à une réalité profondément humaine. Depuis toujours, l'homme cherche à améliorer sa condition. Cette aspiration traverse les époques, les cultures et les civilisations. Elle ne disparaît jamais ; elle évolue simplement avec le niveau de développement des sociétés.

Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les conditions de vie d'une personne modeste aujourd'hui avec celles d'un homme extrêmement riche vivant il y a un siècle. L'eau courante, l'électricité, la réfrigération des aliments, les antibiotiques, les vaccins, les moyens de transport modernes, les communications instantanées ou encore les soins médicaux ont profondément transformé notre quotidien. Sur bien des aspects, un citoyen modeste d'aujourd'hui bénéficie d'un confort matériel que les plus grandes fortunes d'autrefois n'auraient jamais pu imaginer.

Et pourtant… Les aspirations demeurent. Pourquoi ? Parce que l'être humain ne compare pas uniquement sa situation à celle du passé. Il la compare avant tout aux opportunités qu'il perçoit autour de lui. C'est cette comparaison permanente qui nourrit son désir de progresser. Elle n'est ni un défaut moral, ni une faiblesse. Elle fait partie de la nature humaine. Elle constitue même l'un des moteurs du progrès des civilisations.

Aujourd'hui, cette comparaison ne se fait plus seulement de part et d'autre d'une clôture. Elle se fait sur un écran, en continu, pour chaque jeune de Fnideq, de Tétouan ou de Meknès. C'est là que se rejoignent les deux moitiés de cette analyse : l'écart de développement fournit le motif, le réseau social fournit le déclencheur. Tant que le premier subsistera, aucune modération du second ne suffira.

Le Maroc progresse. Son développement est réel. Les acquis rappelés par Sa Majesté le Roi dans son Discours du Trône en témoignent.

Pourtant, tant qu'existera, à quelques dizaines de mètres de sa frontière, un territoire figurant parmi les trente pays les plus développés du monde, la tentation d'aller y chercher une vie meilleure continuera d'exister pour une partie de la population.

Ce constat ne remet absolument pas en cause les succès du Royaume. Il rappelle simplement que le développement est un processus permanent. Et que, dans un monde où l'information circule instantanément et où chacun peut comparer son niveau de vie à celui de son voisin, les politiques publiques doivent raisonner non seulement en termes de progrès absolu, mais également en termes de réduction des écarts de développement.

C'est pourquoi le Maroc et l'Union européenne ne sont pas seulement deux voisins. Ils sont deux partenaires dont les destins sont profondément liés. Le développement de l'un renforce directement la stabilité de l'autre. Les événements de Ceuta ne résultent donc pas d'un complot, et pas davantage d'une simple défaillance de contrôle. Ils sont l'expression d'un différentiel exceptionnel de développement humain entre deux territoires voisins, révélé en quelques heures par une rumeur et un écran.

La responsabilité du Maroc est de poursuivre son développement et de réduire ses disparités internes. Celle de l'Union européenne est de comprendre que contribuer davantage à la réduction de cet écart, par une politique ambitieuse de codéveloppement avec son voisin immédiat, ne relève pas seulement de la solidarité : il s'agit d'un investissement stratégique dans sa propre stabilité, sa prospérité et sa sécurité.

En définitive, la migration n'est pas le problème ; elle est le symptôme de déséquilibres territoriaux. Une politique migratoire durable ne consiste pas uniquement à contrôler les frontières, mais à réduire progressivement les écarts de développement entre territoires voisins tout en organisant des mobilités légales et intelligentes.

Dr Mohamed Saoud Docteur en sciences politiques Auteur de « La Diaspora marocaine, menace ou opportunité ? » (Rabat, 2013)

Notes et sources

1.  « Incidente fronterizo en Ceuta de 2026 », Wikipedia (édition espagnole), notice consacrée à l'arrêt du Tribunal Suprême du 8 juillet 2026 relatif au rechazo en frontera. es.wikipedia.org/ wiki/ Incidente_ fronterizo_ en_ Ceuta_ de_ 2026
2.  « Migrants à Ceuta : une rumeur lancée par des mafias de trafiquants d'êtres humains », La Voix du Nord, 31 juillet 2026. lavoixdunord.fr/ 1725821/ article/ 2026- 07- 31/ migrants- ceuta- une- rumeur- lancee- par- des- mafias- detrafiquants- d- etres- humains
3.  « Facebook groups and a rumour of an open border drive the Ceuta crossing », Brussels Signal, juillet 2026. brusselssignal.eu/ 2026/ 07/ facebook- groups- anda- rumour- of- an- open- border- drive- the- ceuta- crossing/
4.  « Efecto llamada : entrar en Ceuta se mueve en las redes sociales, Facebook y TikTok », El Faro de Ceuta, juillet 2026. elfarodeceuta.es/ efecto- llamadaentrar- ceuta- mueve- redes- sociales- facebook- tiktok/
5.  « Vague migratoire de Ceuta : une rumeur née sur les réseaux sociaux à l'origine de la crise », TF1 Info, juillet 2026. tf1info.fr/ international/ vaguemigratoire- de- ceuta- espagne- maroc- une- rumeur- nee- sur- les- reseauxsociaux- a- l- origine- de- la- crise- 2456264.html 6.  « La desinformación y las noticias falsas en redes empujaron a miles de jóvenes desesperados hacia Ceuta », El Nacional, juillet 2026 (témoignage recueilli par RTVE). elnacional.cat/ es/ politica/ desinformacion- noticias- falsasen- redes- empujaron- miles- jovenes- desesperados- hacia- ceuta_ 1676045_ 102.html
7.  « Morocco arrests 152 people allegedly inciting illegal migration to Ceuta », Reuters, 20 septembre 2024. reuters.com/ world/ africa/ morocco- arrests- 152people- allegedly- inciting- illegal- migration- ceuta- 2024- 09- 20/
8.  « Ceuta : la quasi-totalité des migrants sont repartis, assure Madrid », AFP, reprise par Boursorama, 1er août 2026. boursorama.com/ actualiteeconomique/ actualites/ ceuta- la- quasi- totalite- des- migrants- sont- repartisassure- madrid- reunion- ministerielle- de- l- ue- mardi
9.  « Ceuta fait face à une crise migratoire avec plus de 1 500 arrivées en quinze jours », Euronews, 30 juillet 2026. fr.euronews.com/ my- europe/ 2026/ 07/ 30/ ceuta- fait- face- a- une- crise- migratoire- avec- plus- de- 1- 500- arrivees- enquinze- jours
10.  « Ceuta : the Facts, the Hypotheses and the Manipulations », Atalayar, 31 juillet 2026. atalayar.com/ en/ opinion/ lahcen- haddad/ ceuta- the- facts- thehypotheses- and- the- manipulations/ 20260731194706228156.html
11.  « Los bulos de la crisis de Ceuta : vídeos de migrantes falsos », VerificaRTVE, RTVE, 31 juillet 2026. rtve.es/ noticias/ 20260731/ bulos- crisis- ceuta- videosmigrantes- falsos/ 17176082.shtml
12.  « PP y Vox coinciden en responsabilizar a Sánchez », El Periódico, 30 juillet 2026. elperiodico.com/ es/ politica/ 20260730/ pp- vox- coincidenresponsabilizar- sanchez- 132971441
13.  « Vox cataloga la crisis migratoria de Ceuta como una “invasión” », LaSexta, 31 juillet 2026. lasexta.com/ noticias/ nacional/ vox- fusionan- sus- discursosxenofobos- catalogan- crisis- migratoria- ceuta- como- invasion_ 202607316a6ca3c1a046ad6ebc93aa3d.html
14.  « Crise à Ceuta : l'Italie suspend la libre circulation et réintroduit les contrôles aux frontières avec l'Espagne », Le Journal du dimanche, juillet 2026. lejdd.fr/ International/ crise- a- ceuta- litalie- suspend- la- libre- circulation- et- reintroduitles- controles- aux- frontieres- avec- lespagne- 180267
15.  « Ceuta : la France organise ses contrôles aux frontières après l'afflux inédit de migrants marocains dans l'enclave espagnole », Europe 1, juillet 2026. europe1.fr/ international/ ceuta- la- france- organise- ses- controles- auxfrontieres- apres- lafflux- inedit- de- migrants- marocains- dans- lenclaveespagnole- 995199
16.  « En direct — Ceuta : la France et l'Italie durcissent leurs contrôles frontaliers avec l'Espagne malgré les garanties formulées par Madrid », Le Monde, 1er août 2026. lemonde.fr/ international/ live/ 2026/ 08/ 01/ en- direct- ceuta- lafrance- et- l- italie- durcissent- leurs- controles- frontaliers- avec- l- espagnemalgre- les- garanties- formulees- par- madrid_ 6737133_ 3210.html
17.  « Crise migratoire à Ceuta : afflux sans précédent », Le Petit Journal (édition de Madrid), 31 juillet 2026. lepetitjournal.com/ madrid/ actualites/ crisemigratoire- ceuta- espagne- afflux- sans- precedent- 450462
18.  PNUD, Rapport sur le développement humain 2025, annexe statistique, tableau de l'Indice de développement humain. hdr.undp.org/ sites/ default/ files/ 2025_ HDR/ HDR25_ Statistical_ Annex_ HDI_ Table.pdf
19.  « Le Maroc franchit un cap en développement humain, selon le Rapport mondial 2025 du PNUD », PNUD Maroc, 2025. undp.org/ fr/ morocco/ communiques/ le- maroc- franchit- un- cap- en- developpement- humain- selonle- rapport- mondial- 2025- du- pnud
20.  Mohamed SAOUD, La Diaspora marocaine, menace ou opportunité ?, Rabat, 2013, 114 p., ISBN 978-9954-32-9856-6, dépôt légal 2013 MO 4011 — ici p. 70 et note 110.
21.  Banque mondiale, Rapport mondial sur le développement humain 2009 — Lever les barrières : mobilité et développement humains, p. 14 ; cité dans SAOUD, op. cit., p. 14.
22.  Organisation internationale pour les migrations et Ministère italien de la Coopération, L'attitude des jeunes au Maroc à l'égard de la migration : entre modernité et tradition, décembre 2010 ; cité dans SAOUD, op. cit., p.
23. Sources consultées le 1er août 2026. Les autres renvois à la pagination (p. 14, p. 23, p. 38) concernent l'ouvrage cité en note 20.


Dimanche 2 Aout 2026

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