Ceuta : l'algorithme précède désormais la frontière


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Depuis plusieurs jours, les images de Ceuta occupent les médias. Les analyses portent sur l'immigration, la sécurité, les responsabilités politiques ou les relations entre le Maroc et l'Espagne. Toutes ces dimensions sont importantes. Pourtant, elles ne suffisent pas à expliquer ce qui s'est réellement passé.

Ceuta révèle un phénomène plus profond. Ce n'est pas seulement une frontière géographique qui a été franchie. C'est aussi une frontière informationnelle.



Je l'écris depuis la fin des années 1990.

Dr Az-Eddine Bennani
Nous sommes progressivement entrés dans un nouveau paradigme où les comportements humains ne sont plus uniquement déterminés par les réalités économiques, sociales ou politiques.

Ils sont également influencés par les systèmes numériques, les plateformes, les réseaux sociaux et, désormais, les algorithmes qui organisent la circulation de l'information.

Mon parcours m'a conduit à observer cette transformation sous plusieurs angles. J'ai quitté le Maroc il y a près d'un demi-siècle pour poursuivre mes études en France. J'y ai travaillé dans l'industrie, notamment chez Hewlett-Packard, avant d'enseigner pendant près de quarante ans dans des écoles de management et à l'université.

Très tôt, j'ai défendu l'idée que le numérique ne constituait pas un simple outil technique mais un changement de paradigme transformant les organisations, les modes de décision et les comportements humains.

Les événements de Ceuta illustrent cette évolution. Avant de prendre la route, beaucoup avaient déjà entrepris un autre voyage : celui de l'information.

Les vidéos, les messages diffusés sur les réseaux sociaux, les rumeurs et parfois les fausses informations ont contribué à construire une représentation d'une réalité qui ne correspondait pas toujours aux faits.

Autrement dit, l'algorithme a précédé la frontière.

Les plateformes numériques ne se contentent plus de transmettre des informations.

Elles sélectionnent, hiérarchisent et amplifient certains contenus. Les algorithmes ne décident pas à la place des individus, mais ils influencent les représentations qui précèdent leurs décisions.

Nous continuons souvent à analyser les crises avec les catégories du siècle précédent. Nous séparons les questions migratoires des questions numériques, les politiques publiques des systèmes d'information et les réseaux sociaux de la géopolitique. Cette fragmentation ne permet plus de comprendre la réalité.

Ceuta montre au contraire que nous sommes confrontés à un système complexe où interagissent démographie, économie, géopolitique, réseaux sociaux, technologies numériques, émotions collectives et décisions individuelles.

C'est précisément cette approche systémique que j'ai défendue depuis de nombreuses années à travers mes travaux sur le changement de paradigme, les systèmes d'information et l'alignement stratégique.

Comprendre une organisation suppose d'analyser simultanément son environnement intérieur, son environnement extérieur et, aujourd'hui, son environnement algorithmique.

Les logiciels dits d'intelligence artificielle accélèrent encore cette évolution.

Ils renforcent la production, la diffusion et la personnalisation des contenus.

La question n'est donc plus seulement de gouverner les frontières physiques. Elle est aussi de comprendre comment gouverner les flux informationnels qui traversent désormais les frontières sans passeport ni visa.

L'enjeu n'est pas de désigner des coupables. Il est de reconnaître que nous avons changé d'époque. Ceuta n'est peut-être pas seulement un événement migratoire.

C'est l'un des premiers révélateurs d'un monde où les algorithmes précèdent les frontières et où la gouvernance du numérique devient une condition de la gouvernance tout court.


Lundi 3 Aout 2026

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