Chers cardiologues marocains, l’ECG vient peut-être de changer de métier. Vous attendez quoi ?


Une intelligence artificielle développée par des chercheurs de l’Imperial College London peut analyser un ECG en moins de deux secondes et y rechercher des signaux associés à l’insuffisance cardiaque ou aux valvulopathies. La technologie n’est pas encore un diagnostic autonome. Mais elle pose déjà une question très concrète au Maroc : pourquoi ne pas commencer, dès maintenant, à la tester sur nos propres patients ?



Chers cardiologues marocains, il va probablement falloir regarder autrement ce bon vieil électrocardiogramme.

Pendant des décennies, l’ECG a surtout servi à observer le rythme, les troubles de conduction, certaines anomalies ischémiques ou des indices indirects d’atteinte cardiaque. L’intelligence artificielle est aujourd’hui en train de lui faire raconter beaucoup plus de choses.

Des chercheurs de l’Imperial College London ont développé un modèle capable d’analyser un ECG standard en moins de deux secondes et d’y repérer des signatures associées notamment à l’insuffisance cardiaque et aux maladies valvulaires.

Et les chiffres méritent que l’on s’y arrête.

Le système a été entraîné à partir de 10,6 millions d’ECG associés à des données cliniques. Testé sur environ 67 000 patients aux États-Unis, il a identifié jusqu’à 81 % des patients atteints d’insuffisance cardiaque et jusqu’à 90 % de ceux présentant une valvulopathie. Un essai clinique est désormais conduit auprès de plusieurs centaines de patients du NHS britannique.

L’objectif n’est pas de faire disparaître le cardiologue derrière un écran. Et encore moins de remplacer l’échocardiographie.

L’intérêt est ailleurs : transformer un examen peu coûteux, rapide et extraordinairement répandu en outil de présélection clinique beaucoup plus puissant.

Un patient passe un ECG aux urgences, dans un cabinet, dans une clinique ou lors d’un bilan préopératoire. L’algorithme détecte une signature suspecte que l’œil humain n’aurait pas nécessairement considérée comme significative. Le patient peut alors être orienté plus rapidement vers une échocardiographie, un dosage biologique ou une consultation spécialisée.

Autrement dit : l’IA ne ferme pas le diagnostic. Elle ouvre une porte.

Et au Maroc ?

C’est précisément ici que la question devient intéressante.

Le Maroc dispose de cardiologues compétents, de CHU, de facultés de médecine, d’établissements privés équipés, de milliers d’ECG réalisés quotidiennement et probablement de volumes considérables de données électrocardiographiques historiques.

Alors, qu’attendons-nous ?

Pas pour acheter demain matin un algorithme étranger et lui confier aveuglément nos patients. Mais pour lancer une étude multicentrique marocaine AI-ECG.

Casablanca, Rabat, Marrakech, Fès, Tanger, Oujda, Agadir : quelques centres universitaires et privés pourraient constituer une cohorte anonymisée associant ECG, échocardiographie, fraction d’éjection, diagnostics de valvulopathies et données cliniques.

L’enjeu est essentiel car un algorithme entraîné aux États-Unis ou en Grande-Bretagne doit être validé dans la population où il sera utilisé.

Cette nécessité n’est d’ailleurs plus théorique. En mars 2026, une étude portant sur 37 233 patients aux Émirats arabes unis a montré qu’un modèle d’IA appliqué à l’ECG pouvait dépister une fraction d’éjection ventriculaire gauche réduite avec une sensibilité de 84 % et une spécificité d’environ 80 % dans une cohorte de validation.

Le Moyen-Orient commence donc lui aussi à produire ses propres validations.

Pourquoi pas le Maroc ? Mais, attention toutefois au chiffre magique

Un « 90 % » spectaculaire dans un communiqué ne signifie jamais « 90 % de certitude diagnostique pour chaque patient ».

Sensibilité, spécificité, valeur prédictive positive, prévalence de la maladie et caractéristiques de la population étudiée doivent être analysées séparément.

Une méta-analyse portant sur plus de 713 000 patients a par exemple montré que les IA-ECG appliquées aux valvulopathies présentaient une excellente valeur prédictive négative, mais une valeur prédictive positive beaucoup plus faible. Elles semblent donc particulièrement intéressantes comme instruments de screening et de triage, avant confirmation diagnostique.

C’est exactement pour cette raison qu’il faut des cardiologues autour de la machine.

Et non la machine à la place des cardiologues.

L’European Society of Cardiology vient d’ailleurs de consacrer son congrès 2026 à l’intelligence artificielle, estimant que celle-ci n’est plus seulement une technologie du futur mais qu’elle entre désormais dans la pratique cardiovasculaire.

Alors, chers cardiologues marocains : vous attendez quoi ?

Pas pour croire l’IA.

Pour la tester.

Pas pour lui abandonner vos diagnostics.

Pour mesurer ce qu’elle peut apporter à vos diagnostics.

Et surtout, pour éviter que dans cinq ans le Maroc soit seulement consommateur d’algorithmes cardiovasculaires conçus, entraînés et validés ailleurs alors que nous avions, sous nos yeux, les patients, les médecins et les ECG nécessaires pour construire notre propre expertise.
 

Jeudi 3 Septembre 2026



Rédigé par La rédaction le Jeudi 3 Septembre 2026
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