Chine–Israël : l’alliance que Pékin préfère cacher


Rédigé par le Jeudi 24 Juillet 2025

Pendant longtemps, la Chine a entretenu une image de pays neutre, attaché à la souveraineté des peuples et réticent à s’immiscer dans les conflits idéologiques de l’Occident. Mais à mesure que sa puissance économique, militaire et technologique s’affirme, Pékin recompose ses alliances. Et parmi ces rééquilibrages, sa relation ambivalente avec Israël et le mouvement sioniste interpelle. Derrière l’apparente neutralité se cachent des décennies de calculs diplomatiques, d’investissements ciblés et de silences diplomatiques lourds de sens sur la question palestinienne.



Quand la Chine soutenait le sionisme... dès les années 1920

Loin de ce que l’imaginaire collectif suppose, les liens entre la Chine et le sionisme ne datent pas de la normalisation des relations diplomatiques avec Israël dans les années 1990. Dès les années 1920, des organisations sionistes se sont implantées sur le sol chinois. À cette époque, la Chine, fragmentée et en pleine recomposition politique, servait de terre d’accueil à divers courants internationaux, y compris le sionisme.

Contrairement à une idée largement répandue, ce soutien n’était pas motivé par une quelconque volonté de protéger les Juifs persécutés, mais par une proximité stratégique avec l’idéologie sioniste. Pékin n’a pas simplement toléré ces mouvements : elle leur a offert un terreau fertile pour se structurer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Chine, alors nationaliste, aurait même apporté un soutien militaire et financier à certaines factions sionistes, bien avant que le conflit israélo-palestinien ne devienne un enjeu planétaire.

Au fil du temps, la République populaire de Chine a su doser savamment sa position. Officiellement, elle soutient la cause palestinienne et appelle à une solution à deux États. Mais dans les faits, elle ménage Israël. En 1989, Pékin annonçait une initiative pour la paix au Moyen-Orient, une tentative louable de diplomatie proactive. Mais cette proposition intervenait dans un contexte où la Chine cherchait surtout à se positionner comme une alternative crédible aux grandes puissances occidentales.

Aujourd’hui encore, la Chine évite soigneusement de désigner le Hamas comme organisation terroriste, contrairement aux États-Unis et à l’Union européenne. Ce « flou diplomatique » n’est pas anodin : il permet à Pékin de dialoguer avec toutes les parties, tout en conservant une posture d’acteur équilibré dans le conflit israélo-palestinien.

Pour comprendre cette stratégie, il faut replacer la politique étrangère chinoise dans son projet hégémonique global. Pékin vise clairement à devenir la première puissance mondiale d’ici 2049, année du centenaire de la République populaire. Pour ce faire, elle combine puissance dure (armée, économie, technologie) et puissance douce (diplomatie, culture, influence).

Ce jeu d’équilibriste entre soutien à la Palestine dans les discours et coopération stratégique avec Israël dans les faits reflète cette volonté de construire un nouveau système mondial, moins dominé par les États-Unis, mais sans provoquer frontalement ses adversaires.

Depuis les années 1950, Israël voit dans la Chine une opportunité géopolitique. Dès les débuts de la guerre froide, des échanges secrets ont été établis entre les deux pays. Israël, conscient de la montée en puissance asiatique, a tout fait pour nouer des ponts avec Pékin. Résultat : les relations sino-israéliennes seraient aujourd’hui florissantes sur le plan économique et technologique.

Les entreprises chinoises, pour la plupart détenues par l’État, investissent massivement dans les infrastructures israéliennes, y compris dans les colonies implantées en Cisjordanie. Un exemple frappant : la société chinoise Tenova, spécialisée dans les produits laitiers, est active dans les zones de colonisation. Autrement dit, la Chine participe indirectement au financement d’un système considéré par une partie de la communauté internationale comme illégal.

La grande absente de cette équation reste la Palestine. Certes, la Chine évoque régulièrement les droits du peuple palestinien dans les enceintes internationales. Elle appelle à la libération des otages, soutient les négociations de paix, mais se garde bien de dénoncer les violations du droit international. Pire encore, les prisonniers palestiniens ne sont presque jamais mentionnés dans les déclarations chinoises, même quand Pékin prend position sur le conflit.

Cela s’explique en partie par un calcul froid : critiquer Israël frontalement, c’est risquer de compromettre des accords économiques. Et surtout, cela ne sert pas le dessein global de la Chine : apparaître comme une puissance pondérée, capable de parler à tout le monde, même aux adversaires déclarés des États-Unis.

Le podcast aborde également une dimension peu évoquée : la manière dont certaines élites chinoises participent à une relecture de l’histoire juive et sioniste. Le récit officiel tend parfois à glorifier le « génie juif », à souligner les convergences civilisationnelles entre les deux peuples, dans une logique de rapprochement culturel et idéologique.

Il ne s’agit pas d’un simple exercice académique. Derrière cette narration, on retrouve une volonté de créer un espace de dialogue favorable aux intérêts israéliens. Ce récit, habilement diffusé, gomme les aspérités historiques, minimise la question palestinienne, et présente Israël comme un modèle de résilience, d’innovation et de modernité.

Mais c’est peut-être sur la question des colonies que la position chinoise devient la plus problématique. En investissant dans les territoires occupés, Pékin ne se contente pas d’un silence diplomatique : elle cautionne de facto une politique d’annexion. Plusieurs chercheurs israéliens eux-mêmes reconnaissent que certaines zones de colonisation sont perçues par les élites chinoises comme des entités étatiques, et non comme des territoires disputés.

Cette ambiguïté renforce le sentiment d’abandon parmi les défenseurs de la cause palestinienne. Car si même la Chine, censée être un rempart face à l’hégémonie américaine, renonce à défendre les droits fondamentaux des Palestiniens, alors qui le fera ?

L’exemple chinois illustre une tendance plus large dans les relations internationales contemporaines : la diplomatie à géométrie variable. Chaque acteur compose avec ses intérêts, ses alliances du moment, et ses ambitions stratégiques. La Chine, puissance montante, ne fait pas exception. Elle joue sur tous les tableaux, investit partout, parle à tous, mais évite soigneusement de prendre position là où cela pourrait lui coûter trop cher.

Cette stratégie porte ses fruits : elle renforce l’influence de Pékin dans les enceintes internationales, attire les investissements et positionne la Chine comme une alternative au leadership occidental. Mais elle laisse aussi un goût amer à ceux qui attendaient de Pékin un soutien franc à la cause palestinienne.

L’image de la Chine en tant que puissance neutre, solidaire des peuples opprimés et porteuse d’un ordre mondial plus juste, s’effrite à la lumière de ses choix diplomatiques réels. Le soutien implicite au sionisme, les investissements dans les colonies israéliennes, et le silence sur les prisonniers palestiniens démontrent que Pékin agit avant tout en fonction de ses intérêts stratégiques.

La cause palestinienne, réduite à une variable d’ajustement dans les calculs d’une superpuissance émergente, illustre les limites de la realpolitik. Et rappelle une vérité crue mais nécessaire : dans le grand jeu des puissances, les droits des peuples ne pèsent jamais autant que les contrats d’infrastructure.

Chine, Israël, sionisme, Palestine, colonies, relations internationales, diplomatie chinoise, géopolitique, Nakba, investissements chinois





Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls… En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 24 Juillet 2025
Dans la même rubrique :