Chômage : le HCP applique-t-il au Maroc une vieille recette statistique devenue norme mondiale ?

« Oui, tu es au chômage… mais statistiquement, tu n’es peut-être plus un vrai chômeur. »


Rédigé par le Vendredi 14 Aout 2026

« Tu n’as pas d’emploi. Tu veux travailler. Tu es disponible. Mais tu as cessé de chercher ? Désolé : tu es au chômage dans la vraie vie, mais plus forcément dans le chiffre du chômage. » ?



La nouvelle méthode du HCP fait chuter mécaniquement le taux de chômage mesuré au sens strict et provoque une vive controverse. Manipulation statistique ou mise aux normes internationale ? La chronologie raconte une histoire beaucoup plus ancienne, qui commence bien avant le Maroc — et même bien avant Obama.

Depuis quelques semaines, un chiffre agite le débat public marocain : celui du chômage. Avec sa nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre, baptisée EMO 2026, le Haut-Commissariat au Plan a profondément modifié la manière de mesurer le marché du travail. Le changement est suffisamment important pour produire une rupture avec les séries auxquelles responsables politiques, économistes, journalistes et citoyens étaient habitués.

Au deuxième trimestre 2026, le HCP fait ainsi apparaître un taux de chômage au sens strict sensiblement inférieur aux anciens niveaux publiés, tout en introduisant parallèlement des indicateurs beaucoup plus larges de sous-utilisation de la main-d’œuvre.

D’où la polémique : aurait-on changé le thermomètre au moment où la température devenait politiquement embarrassante ?

La question mérite mieux qu'un procès d'intention. Car derrière la réforme du HCP se cache une histoire statistique vieille de plusieurs décennies.

Ce qui a réellement changé au Maroc

Avec l’EMO 2026, le HCP adopte désormais ce qu’il appelle le « chômage au sens strict ». Pour appartenir à cette catégorie, une personne doit remplir simultanément trois conditions : ne pas avoir d’emploi, être disponible pour travailler et avoir effectué des démarches actives de recherche d’emploi.

C'est ce troisième critère qui change profondément la photographie sociale.

Une personne qui souhaite travailler et qui serait disponible immédiatement, mais qui a cessé de chercher parce qu'elle considère qu'il n'existe aucune opportunité pour elle, n'est plus nécessairement comptabilisée parmi les chômeurs au sens strict.

Elle ne disparaît cependant pas des statistiques. Elle rejoint notamment une catégorie appelée « main-d'œuvre potentielle », elle-même intégrée à des indicateurs plus larges de sous-utilisation du travail. Au premier trimestre 2026, le HCP recensait ainsi 1,253 million de chômeurs au sens strict, mais également 884.000 personnes appartenant à la main-d'œuvre potentielle.

Autrement dit, le débat ne porte pas seulement sur les chiffres. Il porte sur le chiffre que l'on choisit de mettre en avant.

Une invention du HCP ? Non

Le HCP ne cache d'ailleurs pas la philosophie de sa réforme. Il explique avoir voulu aligner son dispositif sur les normes statistiques internationales récentes élaborées sous l'égide de l'Organisation internationale du travail.

La grande rupture internationale remonte à octobre 2013, lors de la 19e Conférence internationale des statisticiens du travail. Cette conférence adopte une nouvelle architecture de mesure du travail, de l'emploi et de la sous-utilisation de la main-d'œuvre.

Le raisonnement est intéressant : plutôt que de demander au seul taux de chômage de résumer toute la détresse du marché du travail, les statisticiens distinguent plusieurs situations.

Il y a les chômeurs qui recherchent activement un emploi. Il y a ceux qui voudraient travailler mais ont renoncé à chercher. Il y a ceux qui cherchent mais ne sont momentanément pas disponibles. Il y a encore les travailleurs qui occupent un emploi mais travaillent moins qu'ils ne le souhaiteraient.

Cette architecture permet donc théoriquement une description plus fine, et non plus indulgente, de la réalité sociale.

Les normes ont ensuite été amendées et précisées, notamment lors de la 21e Conférence internationale des statisticiens du travail en 2023.

Et Obama dans tout cela ? C'est ici qu'une confusion historique intéressante mérite d'être dissipée.

La réforme internationale décisive de l'OIT a effectivement été adoptée en 2013, alors que Barack Obama était président des États-Unis. Mais cela ne signifie absolument pas qu'Obama ait inventé cette façon de calculer le chômage.

Aux États-Unis, le principe selon lequel une personne sans emploi doit avoir activement recherché du travail pour être comptabilisée parmi les chômeurs officiels est beaucoup plus ancien.

Le Bureau of Labor Statistics américain rappelle que, depuis 1967, une personne doit notamment avoir effectué une recherche active d'emploi au cours des quatre semaines précédentes pour être classée comme chômeur.

Barack Obama avait alors cinq ans.

La grande modernisation suivante du système statistique américain est intervenue dans les années 1990, bien avant son arrivée à la Maison-Blanche.

Le modèle américain repose d'ailleurs depuis longtemps sur une idée essentielle : ne pas publier un seul thermomètre. À côté du taux officiel de chômage existent des mesures plus larges, capables d'intégrer notamment les personnes marginalement rattachées au marché du travail ou contraintes au temps partiel.

En clair, la recette est ancienne ; sa généralisation internationale est plus récente.

1967, 2013, 2026 : la longue chronologie du chômage

La chronologie permet donc de sortir de la polémique immédiate.

1967 : les États-Unis consolident le principe de recherche active dans leur définition statistique du chômage.

2013 : l'OIT adopte, lors de la 19e Conférence internationale des statisticiens du travail, une architecture beaucoup plus complète distinguant chômage, emploi et différentes formes de sous-utilisation du travail.

2023 : ces normes sont de nouveau précisées et amendées.

2026 : le Maroc bascule vers l'EMO et rapproche son système statistique de cette architecture internationale.

Le HCP ne semble donc pas avoir inventé une méthode pour embellir opportunément les chiffres marocains. Il applique une réforme méthodologique dont les racines sont anciennes et dont l'adoption internationale est documentée.

Une réforme légitime peut néanmoins produire une illusion politique Cela ne signifie pas que toute critique soit infondée. Car une norme statistique peut être techniquement correcte tout en produisant une perception politiquement trompeuse lorsqu'elle est mal expliquée.

Prenons le cas d'un Marocain sans emploi depuis deux ans. Il souhaite travailler, accepterait un emploi demain matin, mais a arrêté d'envoyer des CV parce qu'il estime que cela ne sert plus à rien.

Dans la vie réelle, il se considère probablement comme chômeur.
Dans la nouvelle grille statistique, il peut ne plus appartenir au chômage strict.
C'est précisément pour cela que la publication simultanée des autres indicateurs devient indispensable.

Le HCP a d'ailleurs engagé une rétropolation des données de 2017 à 2025 selon la méthodologie EMO afin de reconstruire des séries comparables. Il souligne lui-même que le passage de l'ancienne Enquête nationale sur l'emploi à l'EMO constitue un développement méthodologique et conceptuel majeur.

Voilà peut-être le véritable débat.

Il ne faudrait pas demander : « Le nouveau taux de chômage est-il faux ? »
Mais plutôt : « Le taux de chômage strict suffit-il encore à raconter le chômage marocain ? »

Et probablement que non.

Car lorsqu'un pays compte simultanément des chômeurs déclarés, des travailleurs découragés, des jeunes qui ne cherchent plus, des personnes sous-employées et une population importante située aux frontières du marché du travail, un chiffre unique ne peut plus suffire.

La réforme du HCP peut donc être méthodologiquement légitime.

Mais à une condition : que le Maroc ne remplace pas un mauvais thermomètre par un thermomètre plus élégant, en oubliant de montrer les autres cadrans.
La transparence statistique ne consiste pas seulement à appliquer les normes internationales.

Elle consiste aussi à expliquer aux citoyens ce qui est désormais compté, ce qui ne l'est plus et où sont passés ceux qui ont disparu du chiffre principal.

Et c’est peut-être là que cette réforme statistique rencontre sa limite politique. Car derrière les catégories, les normes du BIT et les raffinements méthodologiques, il reste une réalité beaucoup plus simple : celle de celui qui se lève chaque matin sans travail.

Il cherche, puis cherche moins. Il envoie des CV, attend des réponses qui ne viennent pas, frappe aux portes, puis finit parfois par renoncer. Non pas parce qu’il ne veut plus travailler, mais parce qu’il ne croit plus pouvoir trouver.

Et c’est précisément à ce moment-là que la statistique peut commencer à ne plus l’appeler chômeur.

Le paradoxe est cruel : plus le découragement devient profond, plus certains demandeurs d’emploi peuvent s’éloigner du taux de chômage officiel.

Alors, au prochain Marocain sans emploi qui vous dira : « Je suis au chômage », la statistique pourra presque répondre : « Oui, tu es au chômage… mais tu n’es plus un vrai chômeur. »

Du moins, pas au sens strict.

Et c’est peut-être tout le problème : on peut changer la définition du chômage. On ne change pas, avec une définition, la vie de celui qui n’a toujours pas trouvé de travail.

Moralité : autrefois, il fallait trouver un emploi pour sortir du chômage. Désormais, dans certaines statistiques, il peut suffire d’arrêter d’en chercher un.




Vendredi 14 Aout 2026
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