À la lumière des constats de la juridiction financière, Abdessamad Alhyan appelle à un basculement culturel : quitter la logique des annonces pour entrer dans celle des résultats mesurables. Dans un entretien relayé par l’hebdomadaire Challenge, il estime que le rapport dépasse le cadre technique du contrôle pour devenir un baromètre de l’efficacité publique, à un moment où les attentes sociales restent élevées.
L’institution constitutionnelle chargée du contrôle des finances publiques joue, selon lui, un rôle clé dans l’évaluation des politiques publiques. Ses rapports doivent être perçus comme des instruments d’aide à la décision. Le message transversal de l’édition 2024-2025 est clair : passer d’une logique de moyens à une logique d’impact réel sur le citoyen. Cette exigence s’inscrit dans le prolongement des orientations exprimées par Mohammed VI lors de l’ouverture de la session parlementaire, plaçant l’efficacité de l’action publique au cœur des priorités nationales.
Pour le président de TIZI Maroc, l’avertissement adressé aux responsables publics repose sur trois leviers. D’abord, rompre avec une culture dominée par la communication. La Cour évoque explicitement « l’effet d’annonce », révélateur de programmations parfois déconnectées des capacités réelles d’exécution. Ensuite, replacer le citoyen au centre de l’évaluation : l’impact concret sur la vie quotidienne doit devenir le critère principal de performance. Enfin, il alerte sur le risque d’érosion de la confiance institutionnelle à l’approche d’échéances électorales, dans un contexte marqué par des avancées diplomatiques sur la question du Sahara et une attente accrue de cohérence interne.
Le faible taux d’achèvement des contrats-programmes État-Régions illustre les limites du modèle territorial actuel. À fin avril 2024, seuls 9 % des projets programmés pour la période 2020-2022 étaient achevés. Ce chiffre met en évidence une programmation jugée peu réaliste et une planification insuffisamment alignée sur les capacités effectives d’exécution. Le diagnostic rejoint celui de la Cour, qui pointe une planification déconnectée des moyens réels et des capacités locales.
Pour Abdessamad Alhyan, réforme institutionnelle et montée en compétences territoriales doivent avancer ensemble. Opposer ces deux dimensions reviendrait à reproduire les mêmes blocages. Il s’agit au contraire d’articuler architecture institutionnelle et renforcement des capacités locales pour garantir l’efficacité réelle des politiques publiques sur le terrain.
La coordination interministérielle, souvent critiquée, ne serait que la partie visible d’un problème plus profond. L’absence de systèmes d’information intégrés et le manque d’un cadre unifié d’évaluation des investissements publics limitent la convergence des actions publiques. L’enjeu dépasse la simple coordination administrative : il s’agit de transformer la gouvernance elle-même en dotant l’administration d’outils de pilotage robustes, humains, institutionnels et numériques.
Concernant la mise en œuvre des recommandations, le rapport indique que 18 % de celles programmées avant fin 2024 ont été pleinement exécutées. Ce taux doit toutefois être nuancé : environ 40 % des recommandations programmées avant fin 2025 seraient mises en œuvre selon des données actualisées. Abdessamad Alhyan évoque la complexité de certaines réformes structurelles, notamment les retraites ou la régionalisation avancée, mais pointe également des blocages préoccupants : 37 % des recommandations reportées n’ont enregistré aucun progrès concret, sans explication des institutions concernées, révélant un déficit de redevabilité.
Au-delà des chiffres, le rapport met en évidence des fragilités persistantes dans la mise en œuvre des politiques publiques et des déséquilibres territoriaux qui freinent l’impact des réformes. Dans un Maroc engagé dans des transformations économiques et institutionnelles profondes, la capacité à transformer les politiques en résultats tangibles devient un impératif démocratique autant qu’un levier de développement.
Le rapport 2024-2025 agit comme un miroir exigeant. Il rappelle que la modernisation de l’État ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, à travers une gouvernance responsable, une territorialisation efficace et une culture du résultat tournée vers le citoyen.