Les créances en souffrance pèsent. À fin 2025, leur taux atteint 8,2% dans le secteur bancaire marocain, pour un encours dépassant les 100 milliards de dirhams. Un niveau que le Wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, juge élevé au regard des standards internationaux. Derrière ce chiffre, une réalité simple : des ressources immobilisées, et autant de crédits qui tardent à irriguer l’économie réelle.
Ce n’est pas la première fois que le sujet revient sur la table. Mais cette fois, le ton change. L’urgence est plus palpable. « Tant que ces créances restent dans les bilans, elles limitent la capacité des banques à financer davantage », a-t-il insisté lors d’un séminaire organisé avec le ministère de la Justice. Dans un contexte où les entreprises cherchent de l’oxygène et où l’investissement doit repartir, chaque dirham compte.
Un marché secondaire pour desserrer l’étau
La réponse s’organise autour d’un levier encore peu exploité au Maroc : un marché secondaire des créances en souffrance. L’idée est connue ailleurs. Elle consiste à permettre aux banques de céder ces actifs à des tiers, souvent spécialisés, afin d’assainir leurs bilans et de récupérer rapidement de la liquidité.
Le chantier avance. Un projet de loi est en préparation pour encadrer ces opérations. Élaboré avec l’appui de la Société financière internationale (IFC), il prévoit de simplifier les procédures de cession, tout en assurant le transfert automatique des garanties associées. Un point sensible. Car céder une créance, ce n’est pas seulement transférer une dette, c’est aussi transmettre un ensemble de droits, parfois complexes.
Le texte insiste également sur la protection des débiteurs, notamment en matière de données personnelles. Un équilibre délicat à trouver, entre efficacité économique et respect des droits. Sur ce point, les autorités semblent vouloir éviter les dérives observées dans d’autres marchés.
Réformes juridiques et virage numérique
En parallèle, Bank Al-Maghrib a déjà ajusté son dispositif. En décembre 2025, la circulaire sur la classification des créances a été revue. Une nouvelle catégorie, dite « sensible », a été introduite. Les conditions de restructuration ont été durcies, et la définition du défaut élargie. Objectif : renforcer la discipline et améliorer la transparence dans la gestion du risque de crédit.
Sur le terrain judiciaire, les défis restent nombreux. Le secrétaire général du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, Mounir Mountassir Bilah, a dressé un tableau sans fard : difficultés à établir le montant exact des dettes, débats sur la valeur des relevés bancaires, complexité des calculs d’intérêts et des garanties. Autant de points de friction qui ralentissent les procédures.
Le numérique pourrait changer la donne. Des plateformes de ventes aux enchères en ligne sont à l’étude. Des outils de calcul des intérêts destinés aux juges et experts commencent à émerger. Même le paiement des frais judiciaires se digitalise progressivement. Des avancées techniques, certes, mais qui peuvent faire gagner un temps précieux.
Vers une culture du règlement amiable
Autre évolution notable : l’adoption d’un code déontologique par les banques, sous l’égide de Bank Al-Maghrib. Il met l’accent sur la transparence dans le recouvrement, avant toute action judiciaire. Et surtout, il privilégie les solutions amiables. Un changement de culture, discret mais significatif.
Car derrière les chiffres, il y a aussi des trajectoires d’entreprises, parfois fragiles, et des ménages sous pression. Le traitement des créances en souffrance ne peut pas être uniquement technique. Il touche à la confiance, ce ciment invisible du système financier.
Le chantier est vaste, et rien ne garantit des résultats immédiats. Mais une chose est claire : en s’attaquant à ces 100 milliards de dirhams immobilisés, Bank Al-Maghrib ne cherche pas seulement à assainir les bilans. Elle tente de rouvrir un canal essentiel celui du crédit au moment où l’économie marocaine en a le plus besoin.