Crise énergétique : le Maroc mieux armé qu’il n’y paraît

Dans cette crise énergétique mondiale, le Royaume ne risque en aucun cas la crise cardiaque


Rédigé par le Dimanche 22 Mars 2026

​Le Maroc importe près de 90 % de ses besoins énergétiques. Sur le papier, un tel niveau de dépendance suffirait à le placer parmi les pays les plus vulnérables à une crise majeure du pétrole ou du gaz. Mais la réalité est plus nuancée. Car derrière cette fragilité apparente, le Royaume dispose aussi de plusieurs amortisseurs : réserves de change solides, transferts de la diaspora largement ancrés en Europe, accès à une ligne de crédit flexible du FMI, et surtout un atout stratégique rarement mis en avant dans ce type de comparaison : le phosphate. En cas de fermeture du détroit d’Ormuz ou de nouveau choc énergétique mondial, le Maroc souffrirait, c’est certain. Mais il ne tomberait pas dans la même catégorie de danger que les économies déjà sous tension chronique.



Le premier constat, il faut l’assumer sans détour : oui, le Maroc est structurellement très exposé au risque énergétique.

Depuis l’arrêt de sa seule raffinerie en 2015, tous les produits pétroliers sont importés. Le pays dépend donc de l’extérieur pour faire tourner son transport, une partie de son industrie, sa logistique et, par ricochet, une bonne partie de sa mécanique des prix. Dans une période de tensions internationales, cette dépendance n’est pas un détail technique. C’est une donnée de souveraineté. Un pays qui importe près de 90 % de son énergie reste mécaniquement vulnérable à une flambée du baril, à une perturbation logistique ou à une crise géopolitique majeure dans le Golfe.

Mais c’est précisément là qu’il faut sortir des raisonnements automatiques. Tous les pays importateurs ne se ressemblent pas.

Tous n’encaissent pas un choc de la même manière. Et tous ne présentent pas la même qualité de défense macroéconomique. Si l’on applique la logique macroéconomique sur le degré d’exposition d’un côté, capacité d’absorption de l’autre — le Maroc ne se situe pas dans la zone rouge des économies les plus fragiles. Il apparaît plutôt dans une zone intermédiaire : très exposé, mais relativement équipé pour tenir. En d’autres termes, le Royaume n’a pas le profil d’un pays à l’abri, mais pas non plus celui d’un pays prêt à basculer dans une crise de balance des paiements dès le premier choc venu.

Pourquoi ? D’abord parce que la structure des approvisionnements compte autant que leur volume. Le Maroc n’est pas exclusivement branché sur le Golfe. Il a renforcé ces dernières années ses achats de produits énergétiques russes, qu’il s’agisse de diesel, de charbon ou de gaz transitant indirectement par l’Espagne.

Dans un scénario de fermeture d’Ormuz, ce paramètre devient essentiel. Ce qui pouvait être vu, hier encore, comme une dépendance opportuniste à des flux décotés devient aujourd’hui un levier de diversification. Le lien énergétique avec la Russie n’efface pas le risque global, mais il réduit la vulnérabilité à un choc spécifiquement centré sur le Golfe. C’est un point clé : la dépendance marocaine est forte, mais elle n’est pas uniforme.

Ensuite, il y a la question des transferts financiers. Beaucoup de pays fragiles combinent dépendance énergétique et dépendance aux remises de travailleurs expatriés dans le Golfe. Cela crée un double piège : quand la région vacille, les prix de l’énergie montent et les flux financiers peuvent se contracter.

Le Maroc, lui, se distingue nettement sur ce terrain. Les transferts des Marocains du monde représentent certes une part très importante de l’économie, mais ils proviennent en immense majorité de l’Europe, pas des monarchies pétrolières. La France, l’Espagne, l’Italie, la Belgique ou les Pays-Bas pèsent bien davantage dans cette équation que Riyad, Doha ou Abou Dhabi. C’est un détail en apparence, mais c’est en réalité une protection majeure. Une crise à Ormuz peut renchérir l’énergie ; elle ne coupe pas le lien économique entre les diasporas marocaines et l’Europe.

Le troisième élément, ce sont les marges de sécurité financières. Elles ne sont pas spectaculaires, mais elles existent. Les réserves de change marocaines offrent plusieurs mois de couverture d’importations, ce qui permet d’absorber un choc sans entrer immédiatement dans une logique de panique. Le déficit courant reste contenu à un niveau gérable pour une économie émergente. La dette extérieure, même si elle mérite évidemment surveillance, ne ressemble pas à une bombe à retardement. Surtout, le Maroc bénéficie d’un filet que beaucoup de pays aimeraient avoir : une Ligne de crédit modulable du FMI. Ce type de dispositif n’est pas accordé à des économies perçues comme instables ou désorganisées. Il signale au contraire qu’aux yeux des grandes institutions, le pays dispose de fondamentaux suffisamment robustes pour faire face à un stress ponctuel sans basculer immédiatement dans une crise de solvabilité.

Et puis il y a le facteur que beaucoup oublient : le phosphate. Dans l’imaginaire public, il reste souvent cantonné au registre minier. En réalité, il constitue aussi un amortisseur stratégique. Car dans une crise énergétique mondiale, le gaz naturel devient plus cher, les engrais suivent, et les acteurs disposant d’une puissance phosphatière renforcent leur position. Le Maroc, via l’OCP, peut alors bénéficier d’un effet de couverture partielle. Autrement dit, ce que le pays perd d’un côté par la facture énergétique, il peut en récupérer une partie par la dynamique de ses exportations phosphatières et dérivées. Ce n’est pas un bouclier absolu, mais c’est un avantage comparatif rare.

Il faut donc éviter deux erreurs symétriques :

La première consisterait à dire : “le Maroc importe presque toute son énergie, donc il est en danger extrême.” C’est excessif.
La seconde serait de conclure : “le Maroc a des réserves, du phosphate et le FMI derrière lui, donc il n’a rien à craindre.” Ce serait tout aussi faux.

Le vrai risque n’est probablement pas celui d’un effondrement financier brutal. Le vrai risque est beaucoup plus concret, beaucoup plus politique, beaucoup plus social : l’inflation importée. Une envolée durable des prix de l’énergie se traduirait par une pression accrue sur le butane, sur le transport, sur les coûts de production, sur la logistique, puis sur les prix alimentaires. Et là, ce n’est plus seulement une affaire de macroéconomie. C’est une question de pouvoir d’achat, de cohésion sociale et de stabilité budgétaire.

​Au fond, le Maroc n’est ni un pays protégé, ni un pays condamné

Il est dans cette zone grise des économies qui peuvent absorber un choc, mais pas sans douleur. Sa force n’est pas de nier sa dépendance ; elle est de disposer encore de quelques leviers pour l’amortir.

Dans une crise énergétique mondiale, le Royaume ne risque en aucun cas la crise cardiaque. Mais il lui faudrait, plus que jamais, gouverner vite, cibler juste et éviter qu’un choc pétrolier externe ne se transforme, à l’intérieur, en crise sociale diffuse. C’est là que se jouera la vraie résistance du pays.




Dimanche 22 Mars 2026
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