De Tindouf à la prison : l’étrange destin de Latifa Dib, ancienne voix du Polisario


Rédigé par La rédaction le Mercredi 17 Juin 2026

​Pendant des années, l’avocate algérienne Latifa Dib a incarné sur les plateaux de télévision l’un des visages les plus offensifs de la défense du Polisario et de la critique du Maroc. Aujourd’hui, son nom revient dans l’actualité pour une tout autre raison : sa condamnation par la justice algérienne après une série de déclarations mettant en cause les conditions de son séjour à Tindouf et les comportements qu’elle dit avoir subis dans les camps. Au-delà du destin personnel d’une figure médiatique, l’affaire soulève des interrogations plus larges sur la liberté de parole en Algérie, la réalité des rapports de force autour du Polisario et les zones d’ombre qui continuent d’entourer les camps de Tindouf.



De porte-voix du Polisario à accusatrice des camps de Tindouf

Pour le public marocain, le nom de Latifa Dib n’était pas inconnu. Ses interventions médiatiques, souvent relayées sur les réseaux sociaux, la plaçaient parmi les personnalités algériennes les plus engagées contre les positions défendues par Rabat sur la question du Sahara.

Son discours était clair, assumé, parfois virulent. Elle défendait régulièrement les thèses du Polisario et contestait les arguments marocains. Dans un paysage médiatique algérien où certains sujets bénéficient d’un traitement particulièrement sensible, elle apparaissait comme une alliée fidèle de la ligne officielle.

Puis survient ce déplacement à Tindouf.

Selon ses propres déclarations, l’avocate aurait participé à une visite à la tête d’une association féminine. À son retour, le ton change brutalement. Les témoignages qu’elle publie évoquent des pressions, des intimidations, une retenue temporaire dans un hôtel ainsi qu’une expulsion qu’elle attribue à des responsables liés au Polisario.

Que s’est-il réellement passé durant ce séjour ?

C’est précisément là que commence la controverse. Les faits rapportés reposent essentiellement sur ses déclarations publiques et continuent de faire débat. Les autorités concernées n’ont pas validé publiquement cette version des événements. Pourtant, le simple fait qu’une personnalité jusque-là perçue comme proche du discours dominant formule de telles accusations a créé un malaise évident.

Au Maroc, beaucoup ont observé cette évolution avec étonnement. Non parce qu’elle confirmerait automatiquement toutes les critiques adressées depuis des années aux camps de Tindouf, mais parce qu’elle émane d’une personnalité qui, jusqu’alors, rejetait systématiquement ces critiques.

Lorsqu’un opposant critique un système, la réaction est prévisible. Lorsqu’un ancien soutien formule les mêmes interrogations, l’impact devient tout autre.

La suite est connue. Après avoir publiquement interpellé le président Abdelmadjid Tebboune et le chef d’état-major Saïd Chengriha, Latifa Dib se retrouve poursuivie devant la justice algérienne pour des contenus considérés comme portant atteinte aux institutions et à l’intérêt national.

La condamnation prononcée est lourde : plusieurs années de prison ferme accompagnées d'une amende. Divers médias ont également rapporté sa radiation du barreau.

Certes comme d'habitude, les autorités algériennes peuvent faire valoir que tout État dispose d’un arsenal juridique destiné à protéger ses institutions contre ce qu’il considère comme des accusations infondées ou des atteintes à la sécurité nationale. Cette argumentation existe dans de nombreux pays, sous des formes différentes.
Les défenseurs de la décision judiciaire rappellent également que la popularité médiatique d’une personnalité ne saurait lui accorder une immunité particulière devant la loi.

Mais, les critiques soulignent toutefois un paradoxe difficile à ignorer.

Pourquoi une personnalité aussi médiatisée, longtemps en phase avec les positions officielles, devient-elle soudainement problématique dès lors qu’elle remet en cause certains acteurs ou certaines pratiques ?

Cette question dépasse largement le cas de Latifa Dib.

Elle touche au fonctionnement général de l’espace public algérien. Depuis plusieurs années, des organisations internationales, des observateurs et des médias étrangers évoquent régulièrement les limites rencontrées par certains journalistes, militants ou personnalités lorsqu’ils abordent des sujets considérés comme stratégiques.

Dans ce contexte, l’affaire Dib apparaît comme un épisode supplémentaire d’un débat déjà ancien : jusqu’où peut aller la critique lorsqu’elle touche des dossiers jugés sensibles par le pouvoir ?

Pour les Marocains, un autre aspect de cette affaire attire particulièrement l’attention.

Depuis des décennies, Rabat affirme que les camps de Tindouf demeurent insuffisamment transparents sur plusieurs questions liées à leur gestion, à leur gouvernance ou encore à la situation réelle de leurs populations.

Les responsables du Polisario rejettent régulièrement ces accusations et dénoncent ce qu’ils considèrent comme une campagne de dénigrement.

Or, dans le cas présent, les critiques ne proviennent pas d’un responsable marocain, d’un diplomate occidental ou d’un observateur étranger. Elles proviennent d’une personnalité algérienne qui, jusqu’à récemment, soutenait ouvertement la cause séparatiste.

Cette particularité explique en grande partie l’écho de l’affaire et nourrit des interrogations.

Pourquoi une simple visite aurait-elle débouché sur une telle rupture ?
Pourquoi les accusations formulées ont-elles suscité une réaction aussi forte ?
Pourquoi cette affaire continue-t-elle d’alimenter les discussions au sein même de l’opinion algérienne ?

Autant de questions qui demeurent ouvertes.

Dans les cafés marocains comme sur les réseaux sociaux, beaucoup y voient la confirmation de ce que Rabat affirme depuis longtemps concernant les difficultés d’accès à certaines réalités du terrain. 

Une affaire personnelle devenue symbole politique et l’histoire de Latifa Dib dépasse désormais son propre parcours.

Elle raconte quelque chose de plus large sur les rapports entre engagement politique, médiatisation et pouvoir. Elle montre aussi à quel point les lignes peuvent bouger rapidement lorsqu’un acteur change de position ou remet en question certaines certitudes.

Dans le monde médiatique contemporain, la célébrité offre parfois une protection apparente. Mais cette protection peut s’évaporer très vite lorsque les intérêts politiques deviennent plus importants que la visibilité publique.

Le cas de cette avocate algérienne illustre également une réalité souvent observée dans les systèmes fortement polarisés : les critiques sont plus facilement acceptées lorsqu’elles visent l’adversaire que lorsqu’elles touchent son propre camp.

C’est probablement ce qui rend cette affaire aussi singulière.

Hier, Latifa Dib attaquait le Maroc au nom de convictions qu’elle affichait publiquement. Aujourd’hui, elle affirme avoir été victime d’abus dans un environnement qu’elle défendait elle-même. Cette inversion des rôles frappe les esprits. Elle nourrit les débats sans pour autant apporter toutes les réponses.




Mercredi 17 Juin 2026
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