De l’aiguille à l’IA : ce que le Maâlam peut encore nous apprendre


Par Dr Az-Eddine Bennani

À mesure que l’intelligence artificielle s’installe dans nos vies, une inquiétude sourde traverse la société marocaine. Elle ne concerne pas seulement l’emploi ou la technologie, mais quelque chose de plus profond : la perte du sens de la transmission.

Beaucoup, jeunes et moins jeunes, s’interrogent sur ce que nous transmettons encore, sur ce qui se perd silencieusement – les gestes, les métiers, les savoirs patients, les librairies, les kiosques, le rapport au papier, au livre, au temps long.

C’est dans ce contexte qu’est né Wald Maâlam – De l’aiguille à l’intelligence artificielle. Ce livre n’est ni un manifeste contre l’IA, ni une célébration naïve du progrès technologique. Il est le prolongement naturel d’un parcours intellectuel et humain consacré depuis des années à une question centrale : comment penser l’intelligence artificielle sans renoncer à notre humanité, à notre culture et à notre responsabilité collective ?



La figure du Maâlam, maître artisan marocain, s’est imposée comme évidence.

Le Maâlam n’enseigne pas seulement une technique ; il transmet une manière d’être au monde. Il apprend par le geste, par l’exemple, par la répétition, par l’erreur acceptée.

Il inscrit l’apprentissage dans le temps long, dans le corps, dans la relation. Le Wald Maâlam, fils de l’artisan, n’hérite pas d’un simple savoir-faire, mais d’un devoir de continuité.

Dans mes articles et ouvrages consacrés à l’intelligence artificielle, à la gouvernance numérique et à la souveraineté cognitive, j’ai souvent insisté sur un point : l’IA n’est jamais neutre.

Elle est le produit de modèles, de données, de visions du monde. Elle reflète ce que nous valorisons, ce que nous accélérons, ce que nous oublions. Or, une société qui rompt avec ses logiques de transmission devient vulnérable, non seulement technologiquement, mais culturellement et cognitivement.

Wald Maâlam propose un renversement de regard. Plutôt que de se demander ce que l’IA va remplacer, il invite à se demander ce qu’elle doit prolonger.

Là où l’algorithme optimise, le Maâlam rappelle la valeur du sens. Là où la machine prédit, le geste artisanal enseigne la responsabilité. Là où la technologie standardise, la transmission humaine singularise.

Ce livre dialogue directement avec mes travaux sur la souveraineté cognitive.

Une nation qui délègue entièrement sa mémoire, son apprentissage et ses décisions à des systèmes qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne maîtrise pas et qu’elle n’a pas contribué à concevoir, s’expose à une forme de dépendance silencieuse.

À l’inverse, une société qui articule innovation technologique et héritage vivant peut faire de l’IA un outil d’émancipation plutôt qu’un facteur d’effacement.

Il ne s’agit donc pas d’opposer tradition et modernité. Il s’agit de les articuler. Le Maâlam n’est pas un vestige du passé ; il est une figure d’avenir. Il nous rappelle que toute intelligence – humaine ou artificielle – n’a de valeur que si elle est transmise avec discernement, inscrite dans une éthique et orientée vers le bien commun.

À l’heure où le Maroc s’engage dans des stratégies numériques ambitieuses, il est essentiel que le débat sur l’IA ne soit pas confisqué par les seuls experts techniques ou importé clé en main d’autres contextes.

Wald Maâlam s’inscrit dans cette volonté : penser l’intelligence artificielle à partir de nos réalités, de notre culture, de nos métiers, de notre rapport au savoir.

Ce livre est une invitation. Une invitation à ralentir pour mieux comprendre. À transmettre avant d’automatiser. À ne pas perdre, dans la vitesse des machines, ce qui fait civilisation.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Lundi 5 Janvier 2026

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