De l’indice de maturité IA marocain à un indice européen de souveraineté numérique et cognitive : la vision portée par l’OIA


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Depuis plusieurs années, les débats autour de l’intelligence artificielle sont dominés par une approche essentiellement technologique. Les discussions portent principalement sur les infrastructures, les centres de données, les capacités de calcul, les semi-conducteurs, le cloud souverain ou encore les grands modèles de langage.

Cette approche est évidemment importante. Aucun pays ne peut aujourd’hui ignorer les enjeux liés aux infrastructures numériques stratégiques. Mais réduire la souveraineté numérique à ces seules dimensions techniques serait une erreur majeure.

Car l’intelligence artificielle ne transforme pas uniquement les machines. Elle transforme également les raisonnements, les modes d’apprentissage, les mécanismes de décision, les chaînes de valeur, les métiers, les rapports humains et même les représentations culturelles des sociétés.



Autrement dit, l’IA constitue désormais un phénomène systémique.

C’est précisément dans cette logique que l’Observatoire de l’Intelligence Artificielle (OIA) a lancé, il y a quelques mois au Maroc, un Indice de maturité IA destiné à évaluer la capacité réelle des organisations et des territoires à intégrer l’intelligence artificielle.

Mais les évolutions géopolitiques récentes, les débats européens sur la souveraineté numérique et l’accélération mondiale de l’IA générative montrent aujourd’hui qu’il devient nécessaire d’aller beaucoup plus loin.

L’enjeu n’est plus uniquement de mesurer l’adoption de l’IA. L’enjeu devient désormais de mesurer la souveraineté cognitive des sociétés.

Un indice né dans le contexte Marocain

Lorsque l’OIA a lancé son Indice de maturité IA au Maroc, l’objectif n’était pas de reproduire les modèles classiques de maturité numérique déjà largement utilisés dans le monde.

Ces modèles évaluent généralement le niveau d’équipement, les infrastructures, le degré d’automatisation, les investissements technologiques, les usages logiciels, la présence du cloud et les capacités de traitement des données.

Or cette vision apparaît aujourd’hui insuffisante.

Une organisation peut disposer d’outils sophistiqués, utiliser des plateformes IA avancées et automatiser certains processus tout en restant profondément dépendante des technologies étrangères, des modèles propriétaires, des plateformes dominantes, des compétences externes et des logiques culturelles importées.

Autrement dit, une organisation peut sembler avancée numériquement tout en étant stratégiquement vulnérable.

C’est pourquoi l’OIA a introduit, dès le départ, une lecture différente fondée sur cinq dimensions : la souveraineté, le capital humain, l’adoption, la gouvernance et l’impact.

Cette approche reposait sur une conviction forte : l’IA ne peut pas être évaluée uniquement à travers les machines ; elle doit être évaluée à travers la capacité humaine et collective à comprendre, gouverner et orienter les transformations qu’elle produit.

Le retour de la question de souveraineté en Europe

Les débats récents en Europe montrent que cette question devient centrale.
La France a récemment lancé une consultation publique sur la souveraineté numérique afin de réfléchir à la manière d’évaluer la contribution réelle des services numériques à l’autonomie stratégique européenne.

Ce déplacement du débat est fondamental.
Pendant longtemps, les politiques numériques européennes se sont concentrées principalement sur la régulation, la protection des données, la conformité juridique, les questions de concurrence et la cybersécurité.

Aujourd’hui, la question devient plus profonde : comment éviter qu’une dépendance technologique ne devienne progressivement une dépendance cognitive ?

Car les grands modèles de langage influencent déjà la manière d’écrire, de chercher, d’apprendre, de produire des connaissances et de prendre des décisions.
L’intelligence artificielle ne produit donc pas uniquement des contenus. Elle influence progressivement les mécanismes mêmes du raisonnement humain.

La souveraineté cognitive : Un enjeu majeur pour l'Europe du XXIe siècle

C’est dans ce contexte que l’OIA propose aujourd’hui d’élargir son approche initiale pour introduire un nouvel outil : l’Indice Européen de Souveraineté Numérique et Cognitive.
Cet indice constitue une évolution naturelle de l’Indice de maturité IA développé au Maroc.
La différence entre les deux approches est fondamentale.

L’Indice de maturité IA cherche principalement à mesurer le niveau d’appropriation de l’IA, les capacités organisationnelles, les usages, la gouvernance, les compétences et l’impact opérationnel.

L’Indice Européen de Souveraineté Numérique et Cognitive cherche, lui, à mesurer l’autonomie stratégique, la résilience cognitive, la maîtrise des dépendances, la création de valeur territoriale, la capacité de gouvernance des connaissances et la capacité des sociétés à conserver leur autonomie intellectuelle.

Autrement dit, il ne s’agit plus uniquement de savoir si l’IA est utilisée, mais plutôt de savoir qui contrôle réellement les connaissances, les modèles, les données, les raisonnements et la chaîne de valeur.

L’Indice de maturité IA lancé par l’OIA au Maroc représentait une première étape importante visant à mesurer la capacité d’appropriation de l’intelligence artificielle.

Mais l’accélération actuelle des transformations numériques impose désormais une nouvelle réflexion à l’échelle européenne.

L’Indice Européen de Souveraineté Numérique et Cognitive proposé aujourd’hui constitue une évolution majeure : plus systémique, plus stratégique, plus géopolitique, plus humaine et plus civilisationnelle.

Il ne s’agit plus seulement d’évaluer la transformation numérique.

Il s’agit désormais d’évaluer la capacité des sociétés européennes et partenaires euro‑méditerranéens à comprendre, gouverner, maîtriser, protéger, transmettre et orienter leur propre avenir numérique.

Car à l’ère de l’intelligence artificielle, la véritable souveraineté sera aussi cognitive.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Jeudi 14 Mai 2026

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