On aurait tort de lire l’accord de défense conclu à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan comme une initiative surgie de nulle part. Il s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus profond : la transformation progressive de la doctrine de sécurité saoudienne.
Depuis la rencontre historique entre le roi Abdelaziz Ibn Saoud et Franklin D. Roosevelt en 1945, la relation avec les États-Unis s’est imposée comme l’un des piliers de la sécurité du Royaume. Cette proximité n’a pourtant jamais constitué une garantie automatique comparable à l’article 5 de l’OTAN. L’Arabie saoudite a simplement longtemps vécu avec la conviction que la puissance américaine resterait, en dernier ressort, son principal filet de sécurité.
Les attaques contre les installations d’Aramco à Abqaiq et Khurais, en septembre 2019, ont profondément ébranlé cette certitude.
En quelques heures, environ 5,7 millions de barils par jour de capacité de production furent temporairement interrompus, soit près de la moitié de la production saoudienne de l’époque et environ 5 % de l’offre pétrolière mondiale.
Washington renforça alors sa présence militaire et prit différentes mesures, mais les États-Unis ne choisirent pas l’option d’une confrontation militaire directe et massive avec l’Iran.
À Riyad, le message fut difficile à ignorer : l’alliance américaine demeure essentielle, mais elle ne constitue pas une assurance tous risques.
Depuis, la politique extérieure saoudienne est devenue plus pragmatique.
Riyad a renoué le dialogue avec Téhéran, puis rétabli ses relations diplomatiques avec l’Iran sous médiation chinoise en mars 2023. Dans le même temps, le Royaume a maintenu sa coopération militaire avec Washington, approfondi ses relations avec Pékin et multiplié les ouvertures vers l’Inde, la Russie, la Turquie et le Pakistan.
Il ne s’agit pas de remplacer un protecteur par un autre. Il s’agit de répartir les risques.
L’Arabie saoudite ne semble pas vouloir sortir de l’ombrelle américaine. Elle cherche plutôt à ne plus placer l’intégralité de sa sécurité entre les mains d’une seule capitale.
C’est dans cette logique qu’il faut lire l’accord de La Mecque.
Un accord signé au moment où la région redevient dangereuse
Le calendrier n’est pas anodin.
L’accord intervient dans un environnement régional particulièrement tendu, alors que Riyad redoute de nouvelles menaces susceptibles de provenir de groupes armés liés à l’Iran en Irak ou au Yémen.
Il répond donc simultanément à une transformation stratégique engagée depuis plusieurs années et à une inquiétude beaucoup plus immédiate.
Dans sa formulation politique, le principe est spectaculaire : une attaque contre l’un des trois États serait considérée comme une attaque contre les trois.
Mais cette phrase ne dit pas encore ce que sera réellement le dispositif.
Quelle forme d’assistance chaque pays devra-t-il fournir ?
Une aide militaire sera-t-elle automatique ?
Une décision distincte devra-t-elle être prise à Riyad, Ankara et Islamabad ?
Et surtout : qui déterminera qu’une attaque répond effectivement aux critères permettant d’activer la solidarité militaire ?
La réponse à ces questions fera la différence entre un engagement politique fortement symbolique et une véritable architecture de défense collective.
En attendant, Riyad obtient déjà quelque chose de précieux : davantage d’incertitude dans les calculs de ses adversaires potentiels.
Ne plus dépendre d’une seule garantie. Sur le papier, la complémentarité des trois pays est impressionnante.
L’Arabie saoudite apporte ses ressources financières, sa position géographique, son poids politique et religieux.
La Turquie dispose de la deuxième armée de l’OTAN par le nombre de militaires actifs, d’une industrie de défense qui s’est considérablement développée et d’une véritable expérience opérationnelle.
Le Pakistan, enfin, est une puissance nucléaire, dispose d’importantes capacités balistiques, terrestres et aériennes et possède l’une des armées les plus importantes du monde.
À première vue, l’addition est séduisante. Mais elle contient aussi un paradoxe.
Un accord présenté comme la démonstration de la montée en puissance diplomatique de Riyad peut également être interprété comme l’aveu que les garanties sur lesquelles le Royaume s’est reposé pendant des décennies ne lui semblent plus suffisantes.
Les États cherchent rarement de nouvelles assurances lorsque les anciennes leur paraissent totalement satisfaisantes.
L’accord de La Mecque est donc à la fois un signe de puissance et le produit d’une inquiétude.
Surtout, il matérialise une nouvelle philosophie saoudienne : ne jamais placer toutes ses garanties de sécurité entre les mains d’un seul partenaire.
Le Pakistan : la puissance nucléaire est là, mais jusqu’où ira Islamabad ?
La présence du Pakistan donne évidemment au dispositif une dimension supplémentaire.
Les relations entre Islamabad et Riyad ne datent pas d’hier. Elles couvrent depuis des décennies la coopération militaire, l’entraînement, l’énergie, les investissements, les aides économiques et des relations particulièrement étroites entre les appareils militaires.
L’accord de La Mecque s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement du rapprochement militaire formalisé entre les deux pays en septembre 2025.
Politiquement, la présence d’Islamabad renforce donc la dissuasion saoudienne.
Un adversaire potentiel ne doit plus seulement anticiper la réaction de Riyad. Il doit également intégrer dans son calcul l’hypothèse d’une implication pakistanaise et turque.
Mais c’est précisément lorsque l’on passe des textes aux guerres que les difficultés commencent.
Le Pakistan a ses propres contraintes stratégiques.
La Chine est son partenaire majeur. Le corridor économique Chine-Pakistan représente un enjeu considérable. Islamabad doit également gérer ses relations avec les États-Unis, son face-à-face permanent avec l’Inde, ses difficultés sécuritaires au Baloutchistan et, surtout, une longue frontière commune avec l’Iran.
Entrer en guerre pour défendre l’Arabie saoudite ne sera donc jamais une décision abstraite.
L’histoire l’a déjà montré.
Le précédent du Yémen reste dans les mémoires
En 2015, au début de l’intervention militaire saoudienne au Yémen, Riyad souhaitait obtenir une participation pakistanaise. Le Parlement pakistanais choisit finalement la neutralité et refusa d’engager son pays dans la guerre, tout en affirmant que le Pakistan se tenait prêt à défendre le territoire saoudien en cas de menace directe.
Cet épisode reste extrêmement instructif.
La relation avec Riyad était déjà étroite, mais elle ne suffisait pas à conduire Islamabad dans une guerre susceptible de compromettre ses propres intérêts régionaux.
Il serait néanmoins trompeur de transposer mécaniquement 2015 à 2026.
Le contexte a changé. Il existe désormais un engagement de défense formalisé.
La vraie question devient donc : jusqu’où cet engagement survivra-t-il lorsque le coût de son application commencera à augmenter ?
Riyad bénéficie-t-il désormais d’une « garantie nucléaire » pakistanaise ?
C’est ici qu’une extrême prudence s’impose. La présence d’une puissance nucléaire au sein du dispositif produit inévitablement une forme d’ambiguïté stratégique.
Mais cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite se retrouve automatiquement placée sous un « parapluie nucléaire pakistanais ».
La dissuasion nucléaire élargie ne se résume pas à la signature d’un accord avec une puissance atomique. Elle suppose une doctrine, des procédures de commandement, des mécanismes de contrôle et, surtout, un engagement politique crédible : dans une situation extrême, l’État nucléaire serait-il réellement prêt à prendre un risque existentiel pour défendre son allié ?
À ce stade, rien de ce qui est publiquement connu ne permet de qualifier l’accord de La Mecque de garantie nucléaire offerte par Islamabad à Riyad.
Les trois pays ont d’ailleurs insisté sur le caractère défensif et non nucléaire de l’accord. Reste que le flou possède lui-même une valeur stratégique.
Un adversaire qui ignore jusqu’où pourrait aller le Pakistan est obligé d’intégrer cette incertitude dans son calcul. Et obliger l’adversaire à douter constitue déjà une forme de dissuasion.
La Turquie : partenaire militaire solide, allié à géométrie variable
La Turquie apporte au dispositif une tout autre dimension.
Membre de l’OTAN, dotée d’une armée considérable, Ankara a également bâti en une quinzaine d’années une industrie de défense qui s’impose désormais sur plusieurs marchés internationaux.
Ses drones sont devenus l’un de ses produits d’exportation les plus emblématiques. La Turquie développe parallèlement ses capacités dans les missiles, les bâtiments militaires, les véhicules blindés, la guerre électronique et l’aéronautique.
Ses engagements en Syrie, en Irak, en Libye et sur d’autres théâtres lui ont également apporté une expérience opérationnelle précieuse.
Pour Riyad, l’intérêt est évident.
Vision 2030 prévoit de développer une industrie de défense nationale et de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs occidentaux. Ankara peut offrir des technologies, des partenariats industriels et des conditions de coopération différentes de celles proposées par Washington ou les capitales européennes.
Mais il serait naïf d’en déduire que la Turquie devient un allié automatique de l’Arabie saoudite.
La politique étrangère turque repose largement sur le pragmatisme et la capacité à modifier ses positions en fonction de l’évolution de ses intérêts.
Ankara s’est violemment opposée aux Émirats arabes unis avant de renouer avec eux.
Ses relations avec Riyad ont connu une crise majeure après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul en 2018, avant de connaître une spectaculaire normalisation.
La Turquie a également traversé plusieurs années de confrontation avec l’Égypte avant de rétablir le dialogue.
Cela ne signifie pas qu’Ankara serait un partenaire « peu fiable ». Cela signifie simplement qu’elle raisonne en État. ET ses intérêts peuvent évoluer.
Et c’est précisément là que se situe une différence potentielle avec Riyad : l’Arabie saoudite cherche des garanties ; la Turquie cherchera toujours à préserver sa liberté de manœuvre.
Tant que les intérêts convergent, cette contradiction reste invisible. Une crise sérieuse pourrait la faire apparaître.
Abou Dhabi en arrière-plan : concurrence ne veut pas dire rupture
Il est également difficile d’analyser la nouvelle stratégie saoudienne sans regarder du côté des Émirats arabes unis. Pendant plusieurs années, Riyad et Abou Dhabi ont donné l’image d’un axe extrêmement solide, notamment au début de la montée en puissance de Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed.
La suite a montré que la proximité politique n’efface pas la divergence des intérêts.
Au Yémen, les priorités saoudiennes et émiraties n’ont pas toujours coïncidé. Les deux capitales ont entretenu des réseaux de partenaires locaux différents et développé des approches parfois concurrentes.
La rivalité est également économique.
Riyad veut devenir le principal centre économique régional et a adopté des politiques visant notamment à attirer sur son territoire les sièges régionaux des grandes entreprises internationales.
Dubaï et Abou Dhabi disposent de plusieurs décennies d’avance comme places financières, commerciales, logistiques, touristiques et aériennes.
Mais compétition ne signifie pas hostilité. Les liens économiques et stratégiques restent considérables.
Rien ne permet donc d’affirmer que l’accord de La Mecque aurait été conçu contre les Émirats.
On peut néanmoins y voir un signal indirect : Riyad est désormais capable de bâtir ses propres réseaux de puissance en dehors du seul cadre des alliances du Golfe.
Et le Qatar ? Le cas qatari est différent.
Le sommet d’Al-Ula de janvier 2021 a mis fin à la période de blocus ouverte en 2017 et les relations entre Doha et ses voisins ont été normalisées.
Rien, aujourd’hui, ne permet sérieusement d’identifier le Qatar comme une cible directe ou indirecte du nouvel accord.
Mais la région demeure traversée par une compétition permanente de prestige et d’influence.
Malgré sa petite taille, le Qatar a construit un poids international considérable grâce au gaz naturel liquéfié, à ses investissements, à Al Jazeera, à sa relation avec Washington et Ankara et à sa capacité à jouer les intermédiaires dans plusieurs crises internationales.
L’Arabie saoudite, de son côté, entend naturellement occuper la place correspondant à sa dimension géographique, économique, religieuse et politique.
L’accord de La Mecque participe donc aussi d’une bataille régionale pour le statut et la capacité à agréger des partenaires autour de soi, sans nécessairement être dirigé contre un autre État du Golfe.
Mohammed ben Salmane : sans sécurité, Vision 2030 devient beaucoup plus difficile
La politique extérieure ne suffit pas à expliquer l’accord. Il faut aussi regarder l’Arabie saoudite de l’intérieur.
Mohammed ben Salmane a lié son avenir politique à un projet de transformation économique et sociale sans équivalent récent dans l’histoire du Royaume.
Vision 2030, Neom, The Line, Qiddiya, la mer Rouge, la transformation de Riyad, le tourisme, le sport international, le divertissement et la croissance du Fonds public d’investissement composent un projet extrêmement ambitieux.
Mais tout cela repose sur une condition première : la stabilité.
L’investisseur auquel Riyad demande d’engager des milliards doit pouvoir raisonnablement penser que ses installations ne seront pas régulièrement menacées par des drones ou des missiles.
Le touriste international doit considérer le Royaume comme une destination sûre.
Les marchés doivent croire à la continuité de fonctionnement des ports, aéroports, infrastructures énergétiques et grands projets.
La sécurité extérieure est donc devenue l’un des fondements du modèle économique de Mohammed ben Salmane.
Et la stabilité a elle aussi un prix et la transformation saoudienne coûte extrêmement cher.
Le budget 2026 prévoit environ 1 313 milliards de riyals de dépenses pour 1 147 milliards de recettes, soit un déficit proche de 165 milliards de riyals, correspondant à environ 3,3 % du PIB.
Cela ne signifie aucunement que l’Arabie saoudite se trouve au bord d’une crise financière.
Le Royaume dispose d’actifs considérables, d’importantes réserves et d’une capacité élevée à emprunter et investir. Mais ces chiffres rappellent une évidence : même pour l’Arabie saoudite, les ressources ne sont pas infinies.
Il faut financer simultanément les mégaprojets, la diversification économique, les infrastructures, la défense, le tourisme, le sport et les investissements internationaux.
La stabilité régionale devient donc également une nécessité financière.
Une grave crise sécuritaire ne menace pas seulement les frontières. Elle augmente la prime de risque, affecte les décisions des investisseurs, le tourisme et les marchés et renchérit potentiellement le financement de la transformation économique.
Concentration du pouvoir : la force du système est aussi sa vulnérabilité
La transformation menée par Mohammed ben Salmane ne concerne pas uniquement l’économie. Elle s’est accompagnée d’une profonde concentration du pouvoir.
Depuis son ascension, les grandes décisions politiques, économiques et sécuritaires ont été regroupées autour du prince héritier et de son entourage d’une manière sans précédent dans l’histoire récente du Royaume.
La campagne du Ritz-Carlton de novembre 2017 fut l’un des moments les plus spectaculaires de cette recomposition. Princes, anciens ministres et hommes d’affaires furent détenus et plusieurs dossiers se conclurent par d’importants arrangements financiers et transferts d’actifs au bénéfice de l’État.
Les autorités saoudiennes présentèrent l’opération comme une vaste offensive anticorruption. Des organisations internationales de défense des droits humains critiquèrent parallèlement les méthodes utilisées et l’absence de transparence judiciaire dans plusieurs dossiers.
Au cours des années suivantes, des militants, religieux, opposants et critiques du pouvoir ont également été arrêtés, des cas abondamment documentés par différentes organisations internationales.
Il serait toutefois hasardeux d’en déduire que Mohammed ben Salmane serait « détesté par la majorité des Saoudiens ».
Il n’existe pas en Arabie saoudite de système d’enquêtes politiques totalement libre et indépendant permettant d’établir scientifiquement une telle affirmation.
Parallèlement, certaines catégories de la population, notamment parmi les jeunes, accueillent favorablement une partie des transformations sociales, culturelles et économiques engagées sous son autorité.
La vraie question n’est donc probablement pas celle de sa popularité.
Elle concerne la nature même du système qui s’est construit autour de lui.
Plus le pouvoir se concentre, plus les succès deviennent ceux du dirigeant.
Mais les échecs également.
Une crise économique, l’échec d’un mégaprojet ou une dégradation sécuritaire serait beaucoup plus difficile à dissocier personnellement de Mohammed ben Salmane que dans un système où les responsabilités seraient davantage distribuées.
La marginalisation des anciens centres de pouvoir ne signifie pas non plus nécessairement la disparition complète de leurs intérêts ou de leurs réseaux, même si les informations publiques ne permettent pas d’en mesurer aujourd’hui le poids réel.
Dans ce contexte, la capacité du prince héritier à projeter une image de puissance, de maîtrise et de protection du territoire participe également à la solidité de son projet intérieur.
L’accord de La Mecque sert incontestablement cette image.
Le Royaume n’apparaît plus seulement comme un État en attente d’une protection extérieure. Il devient le centre d’un dispositif réunissant deux puissances militaires comme la Turquie et le Pakistan.
Mais la projection extérieure de puissance n’efface pas automatiquement les fragilités intérieures. Elle peut même rendre le maintien de la stabilité encore plus indispensable.
Trois pays, trois projets : là se trouve peut-être la vraie faiblesse
C’est probablement la question la plus importante.
L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ne participent pas à cet accord pour des raisons identiques. Riyad recherche avant tout la sécurité, la dissuasion, la diversification des partenariats et la protection de son projet économique.
Ankara y voit un moyen d’étendre son influence, de développer ses marchés de défense, de capter davantage d’investissements saoudiens et de renforcer son implantation dans le Golfe et le monde musulman.
Islamabad recherche des investissements, de l’énergie, des relations économiques privilégiées avec le Golfe et le maintien de son poids militaire et politique dans le monde musulman.
Les intérêts communs sont donc considérables.
Mais intérêts communs ne signifie pas destin commun.
Et cette distinction devient cruciale le jour où une alliance doit réellement entrer en guerre.
Que se passerait-il si l’Arabie saoudite subissait une attaque qu’elle attribuerait à l’Iran ou à une organisation armée proche de Téhéran ? Et si Ankara ou Islamabad contestaient cette interprétation ?
Que ferait le Pakistan si une intervention risquait de provoquer une confrontation avec son voisin iranien ? Qui décide que la clause de défense collective est activée ?
La seule qualification de Riyad suffit-elle ? Ankara et Islamabad doivent-elles approuver la définition de l’agresseur ? Et qu’en est-il des groupes non étatiques ?
Une attaque lancée depuis le Yémen ou l’Irak par une organisation soutenue par l’Iran constitue-t-elle juridiquement et politiquement une attaque iranienne ?
Quid des cyberattaques ? Des attaques maritimes ? Du sabotage d’une infrastructure énergétique ?
Ces questions ne sont pas secondaires.
Elles constituent le cœur de tout système de défense collective. C’est leur réponse qui dira si l’accord de La Mecque est une véritable alliance militaire ou un cadre politique suffisamment souple pour permettre à chaque capitale d’interpréter ses obligations.
Pourquoi parler aujourd’hui d’un « OTAN islamique » serait excessif
La formule est tentante. Elle est aussi prématurée.
La puissance de l’OTAN ne tient pas simplement à son article 5.
Elle repose sur plus de sept décennies d’intégration militaire : commandements communs, centres opérationnels, planification permanente, exercices, normes techniques compatibles, partage de renseignements, communications sécurisées, bases, forces pré-identifiées et scénarios de guerre préparés à l’avance.
Rien ne permet encore d’affirmer qu’un dispositif comparable existe derrière l’accord signé à La Mecque.
Pour transformer une déclaration de solidarité en véritable défense collective, les trois États devront répondre à des questions particulièrement sensibles.
Quelle chaîne de commandement ?
Quelles règles d’engagement ?
Quel partage du renseignement ?
Quel financement ?
Qui décide d’une opération ?
Quelle répartition des moyens ?
Et les divergences pourraient apparaître rapidement.
La Turquie, membre de l’OTAN et probablement le pays disposant de l’expérience opérationnelle la plus large parmi les trois, accepterait-elle une architecture dans laquelle elle ne disposerait pas d’un rôle central ?
Le Pakistan accepterait-il de placer une partie de ses capacités sous un dispositif de commandement partagé ?
Et qui aurait le dernier mot lorsqu’il ne s’agira plus de publier un communiqué, mais de décider d’une guerre ?
La réponse à ces questions pèsera beaucoup plus lourd que les photographies officielles prises le jour de la signature.
Que dit réellement l’accord à Washington, Téhéran et au Golfe ?
L’intérêt politique de l’accord tient aussi à la multiplicité des messages qu’il permet d’envoyer.
À l’Iran, officiellement, aucun message hostile n’est revendiqué. Les trois signataires insistent sur son caractère défensif.
Mais en matière de dissuasion, l’effet existe : tout adversaire potentiel de Riyad doit désormais intégrer dans ses calculs l’hypothèse d’une réaction turque ou pakistanaise.
Cette incertitude augmente potentiellement le coût d’une attaque.
Pour les États-Unis, le message est plus subtil.
Riyad n’abandonne pas Washington.
Il indique simplement qu’il veut des alternatives.
La nouvelle équation n’est pas : « les États-Unis ou la Turquie et le Pakistan ».
Elle devient : « les États-Unis, mais aussi la Turquie, le Pakistan et d’autres partenaires ».
À Abou Dhabi, l’accord peut être lu comme la démonstration que l’Arabie saoudite sait construire des réseaux stratégiques autonomes en dehors des cadres traditionnels du Golfe, sans qu’il existe pour autant de preuve qu’il soit dirigé contre les Émirats.
Concernant Doha, les éléments disponibles sont encore plus faibles. Rien ne justifie de présenter le Qatar comme une cible du dispositif. Mais l’accord participe plus largement d’une compétition régionale pour le prestige, l’influence et la capacité à fédérer des partenaires.
Enfin, sur le plan intérieur, l’image est forte.
Riyad peut présenter une Arabie saoudite qui n’est ni isolée ni dépendante d’un seul protecteur, mais capable de réunir autour d’elle deux grandes puissances militaires musulmanes. L’accord exerce donc déjà une fonction politique avant même d’avoir connu son premier véritable test militaire.
C’est aussi son principal défi.
À un moment donné, le symbole devra démontrer qu’il existe derrière lui une capacité d’action et une volonté politique réelles.
Depuis la rencontre historique entre le roi Abdelaziz Ibn Saoud et Franklin D. Roosevelt en 1945, la relation avec les États-Unis s’est imposée comme l’un des piliers de la sécurité du Royaume. Cette proximité n’a pourtant jamais constitué une garantie automatique comparable à l’article 5 de l’OTAN. L’Arabie saoudite a simplement longtemps vécu avec la conviction que la puissance américaine resterait, en dernier ressort, son principal filet de sécurité.
Les attaques contre les installations d’Aramco à Abqaiq et Khurais, en septembre 2019, ont profondément ébranlé cette certitude.
En quelques heures, environ 5,7 millions de barils par jour de capacité de production furent temporairement interrompus, soit près de la moitié de la production saoudienne de l’époque et environ 5 % de l’offre pétrolière mondiale.
Washington renforça alors sa présence militaire et prit différentes mesures, mais les États-Unis ne choisirent pas l’option d’une confrontation militaire directe et massive avec l’Iran.
À Riyad, le message fut difficile à ignorer : l’alliance américaine demeure essentielle, mais elle ne constitue pas une assurance tous risques.
Depuis, la politique extérieure saoudienne est devenue plus pragmatique.
Riyad a renoué le dialogue avec Téhéran, puis rétabli ses relations diplomatiques avec l’Iran sous médiation chinoise en mars 2023. Dans le même temps, le Royaume a maintenu sa coopération militaire avec Washington, approfondi ses relations avec Pékin et multiplié les ouvertures vers l’Inde, la Russie, la Turquie et le Pakistan.
Il ne s’agit pas de remplacer un protecteur par un autre. Il s’agit de répartir les risques.
L’Arabie saoudite ne semble pas vouloir sortir de l’ombrelle américaine. Elle cherche plutôt à ne plus placer l’intégralité de sa sécurité entre les mains d’une seule capitale.
C’est dans cette logique qu’il faut lire l’accord de La Mecque.
Un accord signé au moment où la région redevient dangereuse
Le calendrier n’est pas anodin.
L’accord intervient dans un environnement régional particulièrement tendu, alors que Riyad redoute de nouvelles menaces susceptibles de provenir de groupes armés liés à l’Iran en Irak ou au Yémen.
Il répond donc simultanément à une transformation stratégique engagée depuis plusieurs années et à une inquiétude beaucoup plus immédiate.
Dans sa formulation politique, le principe est spectaculaire : une attaque contre l’un des trois États serait considérée comme une attaque contre les trois.
Mais cette phrase ne dit pas encore ce que sera réellement le dispositif.
Quelle forme d’assistance chaque pays devra-t-il fournir ?
Une aide militaire sera-t-elle automatique ?
Une décision distincte devra-t-elle être prise à Riyad, Ankara et Islamabad ?
Et surtout : qui déterminera qu’une attaque répond effectivement aux critères permettant d’activer la solidarité militaire ?
La réponse à ces questions fera la différence entre un engagement politique fortement symbolique et une véritable architecture de défense collective.
En attendant, Riyad obtient déjà quelque chose de précieux : davantage d’incertitude dans les calculs de ses adversaires potentiels.
Ne plus dépendre d’une seule garantie. Sur le papier, la complémentarité des trois pays est impressionnante.
L’Arabie saoudite apporte ses ressources financières, sa position géographique, son poids politique et religieux.
La Turquie dispose de la deuxième armée de l’OTAN par le nombre de militaires actifs, d’une industrie de défense qui s’est considérablement développée et d’une véritable expérience opérationnelle.
Le Pakistan, enfin, est une puissance nucléaire, dispose d’importantes capacités balistiques, terrestres et aériennes et possède l’une des armées les plus importantes du monde.
À première vue, l’addition est séduisante. Mais elle contient aussi un paradoxe.
Un accord présenté comme la démonstration de la montée en puissance diplomatique de Riyad peut également être interprété comme l’aveu que les garanties sur lesquelles le Royaume s’est reposé pendant des décennies ne lui semblent plus suffisantes.
Les États cherchent rarement de nouvelles assurances lorsque les anciennes leur paraissent totalement satisfaisantes.
L’accord de La Mecque est donc à la fois un signe de puissance et le produit d’une inquiétude.
Surtout, il matérialise une nouvelle philosophie saoudienne : ne jamais placer toutes ses garanties de sécurité entre les mains d’un seul partenaire.
Le Pakistan : la puissance nucléaire est là, mais jusqu’où ira Islamabad ?
La présence du Pakistan donne évidemment au dispositif une dimension supplémentaire.
Les relations entre Islamabad et Riyad ne datent pas d’hier. Elles couvrent depuis des décennies la coopération militaire, l’entraînement, l’énergie, les investissements, les aides économiques et des relations particulièrement étroites entre les appareils militaires.
L’accord de La Mecque s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement du rapprochement militaire formalisé entre les deux pays en septembre 2025.
Politiquement, la présence d’Islamabad renforce donc la dissuasion saoudienne.
Un adversaire potentiel ne doit plus seulement anticiper la réaction de Riyad. Il doit également intégrer dans son calcul l’hypothèse d’une implication pakistanaise et turque.
Mais c’est précisément lorsque l’on passe des textes aux guerres que les difficultés commencent.
Le Pakistan a ses propres contraintes stratégiques.
La Chine est son partenaire majeur. Le corridor économique Chine-Pakistan représente un enjeu considérable. Islamabad doit également gérer ses relations avec les États-Unis, son face-à-face permanent avec l’Inde, ses difficultés sécuritaires au Baloutchistan et, surtout, une longue frontière commune avec l’Iran.
Entrer en guerre pour défendre l’Arabie saoudite ne sera donc jamais une décision abstraite.
L’histoire l’a déjà montré.
Le précédent du Yémen reste dans les mémoires
En 2015, au début de l’intervention militaire saoudienne au Yémen, Riyad souhaitait obtenir une participation pakistanaise. Le Parlement pakistanais choisit finalement la neutralité et refusa d’engager son pays dans la guerre, tout en affirmant que le Pakistan se tenait prêt à défendre le territoire saoudien en cas de menace directe.
Cet épisode reste extrêmement instructif.
La relation avec Riyad était déjà étroite, mais elle ne suffisait pas à conduire Islamabad dans une guerre susceptible de compromettre ses propres intérêts régionaux.
Il serait néanmoins trompeur de transposer mécaniquement 2015 à 2026.
Le contexte a changé. Il existe désormais un engagement de défense formalisé.
La vraie question devient donc : jusqu’où cet engagement survivra-t-il lorsque le coût de son application commencera à augmenter ?
Riyad bénéficie-t-il désormais d’une « garantie nucléaire » pakistanaise ?
C’est ici qu’une extrême prudence s’impose. La présence d’une puissance nucléaire au sein du dispositif produit inévitablement une forme d’ambiguïté stratégique.
Mais cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite se retrouve automatiquement placée sous un « parapluie nucléaire pakistanais ».
La dissuasion nucléaire élargie ne se résume pas à la signature d’un accord avec une puissance atomique. Elle suppose une doctrine, des procédures de commandement, des mécanismes de contrôle et, surtout, un engagement politique crédible : dans une situation extrême, l’État nucléaire serait-il réellement prêt à prendre un risque existentiel pour défendre son allié ?
À ce stade, rien de ce qui est publiquement connu ne permet de qualifier l’accord de La Mecque de garantie nucléaire offerte par Islamabad à Riyad.
Les trois pays ont d’ailleurs insisté sur le caractère défensif et non nucléaire de l’accord. Reste que le flou possède lui-même une valeur stratégique.
Un adversaire qui ignore jusqu’où pourrait aller le Pakistan est obligé d’intégrer cette incertitude dans son calcul. Et obliger l’adversaire à douter constitue déjà une forme de dissuasion.
La Turquie : partenaire militaire solide, allié à géométrie variable
La Turquie apporte au dispositif une tout autre dimension.
Membre de l’OTAN, dotée d’une armée considérable, Ankara a également bâti en une quinzaine d’années une industrie de défense qui s’impose désormais sur plusieurs marchés internationaux.
Ses drones sont devenus l’un de ses produits d’exportation les plus emblématiques. La Turquie développe parallèlement ses capacités dans les missiles, les bâtiments militaires, les véhicules blindés, la guerre électronique et l’aéronautique.
Ses engagements en Syrie, en Irak, en Libye et sur d’autres théâtres lui ont également apporté une expérience opérationnelle précieuse.
Pour Riyad, l’intérêt est évident.
Vision 2030 prévoit de développer une industrie de défense nationale et de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs occidentaux. Ankara peut offrir des technologies, des partenariats industriels et des conditions de coopération différentes de celles proposées par Washington ou les capitales européennes.
Mais il serait naïf d’en déduire que la Turquie devient un allié automatique de l’Arabie saoudite.
La politique étrangère turque repose largement sur le pragmatisme et la capacité à modifier ses positions en fonction de l’évolution de ses intérêts.
Ankara s’est violemment opposée aux Émirats arabes unis avant de renouer avec eux.
Ses relations avec Riyad ont connu une crise majeure après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul en 2018, avant de connaître une spectaculaire normalisation.
La Turquie a également traversé plusieurs années de confrontation avec l’Égypte avant de rétablir le dialogue.
Cela ne signifie pas qu’Ankara serait un partenaire « peu fiable ». Cela signifie simplement qu’elle raisonne en État. ET ses intérêts peuvent évoluer.
Et c’est précisément là que se situe une différence potentielle avec Riyad : l’Arabie saoudite cherche des garanties ; la Turquie cherchera toujours à préserver sa liberté de manœuvre.
Tant que les intérêts convergent, cette contradiction reste invisible. Une crise sérieuse pourrait la faire apparaître.
Abou Dhabi en arrière-plan : concurrence ne veut pas dire rupture
Il est également difficile d’analyser la nouvelle stratégie saoudienne sans regarder du côté des Émirats arabes unis. Pendant plusieurs années, Riyad et Abou Dhabi ont donné l’image d’un axe extrêmement solide, notamment au début de la montée en puissance de Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed.
La suite a montré que la proximité politique n’efface pas la divergence des intérêts.
Au Yémen, les priorités saoudiennes et émiraties n’ont pas toujours coïncidé. Les deux capitales ont entretenu des réseaux de partenaires locaux différents et développé des approches parfois concurrentes.
La rivalité est également économique.
Riyad veut devenir le principal centre économique régional et a adopté des politiques visant notamment à attirer sur son territoire les sièges régionaux des grandes entreprises internationales.
Dubaï et Abou Dhabi disposent de plusieurs décennies d’avance comme places financières, commerciales, logistiques, touristiques et aériennes.
Mais compétition ne signifie pas hostilité. Les liens économiques et stratégiques restent considérables.
Rien ne permet donc d’affirmer que l’accord de La Mecque aurait été conçu contre les Émirats.
On peut néanmoins y voir un signal indirect : Riyad est désormais capable de bâtir ses propres réseaux de puissance en dehors du seul cadre des alliances du Golfe.
Et le Qatar ? Le cas qatari est différent.
Le sommet d’Al-Ula de janvier 2021 a mis fin à la période de blocus ouverte en 2017 et les relations entre Doha et ses voisins ont été normalisées.
Rien, aujourd’hui, ne permet sérieusement d’identifier le Qatar comme une cible directe ou indirecte du nouvel accord.
Mais la région demeure traversée par une compétition permanente de prestige et d’influence.
Malgré sa petite taille, le Qatar a construit un poids international considérable grâce au gaz naturel liquéfié, à ses investissements, à Al Jazeera, à sa relation avec Washington et Ankara et à sa capacité à jouer les intermédiaires dans plusieurs crises internationales.
L’Arabie saoudite, de son côté, entend naturellement occuper la place correspondant à sa dimension géographique, économique, religieuse et politique.
L’accord de La Mecque participe donc aussi d’une bataille régionale pour le statut et la capacité à agréger des partenaires autour de soi, sans nécessairement être dirigé contre un autre État du Golfe.
Mohammed ben Salmane : sans sécurité, Vision 2030 devient beaucoup plus difficile
La politique extérieure ne suffit pas à expliquer l’accord. Il faut aussi regarder l’Arabie saoudite de l’intérieur.
Mohammed ben Salmane a lié son avenir politique à un projet de transformation économique et sociale sans équivalent récent dans l’histoire du Royaume.
Vision 2030, Neom, The Line, Qiddiya, la mer Rouge, la transformation de Riyad, le tourisme, le sport international, le divertissement et la croissance du Fonds public d’investissement composent un projet extrêmement ambitieux.
Mais tout cela repose sur une condition première : la stabilité.
L’investisseur auquel Riyad demande d’engager des milliards doit pouvoir raisonnablement penser que ses installations ne seront pas régulièrement menacées par des drones ou des missiles.
Le touriste international doit considérer le Royaume comme une destination sûre.
Les marchés doivent croire à la continuité de fonctionnement des ports, aéroports, infrastructures énergétiques et grands projets.
La sécurité extérieure est donc devenue l’un des fondements du modèle économique de Mohammed ben Salmane.
Et la stabilité a elle aussi un prix et la transformation saoudienne coûte extrêmement cher.
Le budget 2026 prévoit environ 1 313 milliards de riyals de dépenses pour 1 147 milliards de recettes, soit un déficit proche de 165 milliards de riyals, correspondant à environ 3,3 % du PIB.
Cela ne signifie aucunement que l’Arabie saoudite se trouve au bord d’une crise financière.
Le Royaume dispose d’actifs considérables, d’importantes réserves et d’une capacité élevée à emprunter et investir. Mais ces chiffres rappellent une évidence : même pour l’Arabie saoudite, les ressources ne sont pas infinies.
Il faut financer simultanément les mégaprojets, la diversification économique, les infrastructures, la défense, le tourisme, le sport et les investissements internationaux.
La stabilité régionale devient donc également une nécessité financière.
Une grave crise sécuritaire ne menace pas seulement les frontières. Elle augmente la prime de risque, affecte les décisions des investisseurs, le tourisme et les marchés et renchérit potentiellement le financement de la transformation économique.
Concentration du pouvoir : la force du système est aussi sa vulnérabilité
La transformation menée par Mohammed ben Salmane ne concerne pas uniquement l’économie. Elle s’est accompagnée d’une profonde concentration du pouvoir.
Depuis son ascension, les grandes décisions politiques, économiques et sécuritaires ont été regroupées autour du prince héritier et de son entourage d’une manière sans précédent dans l’histoire récente du Royaume.
La campagne du Ritz-Carlton de novembre 2017 fut l’un des moments les plus spectaculaires de cette recomposition. Princes, anciens ministres et hommes d’affaires furent détenus et plusieurs dossiers se conclurent par d’importants arrangements financiers et transferts d’actifs au bénéfice de l’État.
Les autorités saoudiennes présentèrent l’opération comme une vaste offensive anticorruption. Des organisations internationales de défense des droits humains critiquèrent parallèlement les méthodes utilisées et l’absence de transparence judiciaire dans plusieurs dossiers.
Au cours des années suivantes, des militants, religieux, opposants et critiques du pouvoir ont également été arrêtés, des cas abondamment documentés par différentes organisations internationales.
Il serait toutefois hasardeux d’en déduire que Mohammed ben Salmane serait « détesté par la majorité des Saoudiens ».
Il n’existe pas en Arabie saoudite de système d’enquêtes politiques totalement libre et indépendant permettant d’établir scientifiquement une telle affirmation.
Parallèlement, certaines catégories de la population, notamment parmi les jeunes, accueillent favorablement une partie des transformations sociales, culturelles et économiques engagées sous son autorité.
La vraie question n’est donc probablement pas celle de sa popularité.
Elle concerne la nature même du système qui s’est construit autour de lui.
Plus le pouvoir se concentre, plus les succès deviennent ceux du dirigeant.
Mais les échecs également.
Une crise économique, l’échec d’un mégaprojet ou une dégradation sécuritaire serait beaucoup plus difficile à dissocier personnellement de Mohammed ben Salmane que dans un système où les responsabilités seraient davantage distribuées.
La marginalisation des anciens centres de pouvoir ne signifie pas non plus nécessairement la disparition complète de leurs intérêts ou de leurs réseaux, même si les informations publiques ne permettent pas d’en mesurer aujourd’hui le poids réel.
Dans ce contexte, la capacité du prince héritier à projeter une image de puissance, de maîtrise et de protection du territoire participe également à la solidité de son projet intérieur.
L’accord de La Mecque sert incontestablement cette image.
Le Royaume n’apparaît plus seulement comme un État en attente d’une protection extérieure. Il devient le centre d’un dispositif réunissant deux puissances militaires comme la Turquie et le Pakistan.
Mais la projection extérieure de puissance n’efface pas automatiquement les fragilités intérieures. Elle peut même rendre le maintien de la stabilité encore plus indispensable.
Trois pays, trois projets : là se trouve peut-être la vraie faiblesse
C’est probablement la question la plus importante.
L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ne participent pas à cet accord pour des raisons identiques. Riyad recherche avant tout la sécurité, la dissuasion, la diversification des partenariats et la protection de son projet économique.
Ankara y voit un moyen d’étendre son influence, de développer ses marchés de défense, de capter davantage d’investissements saoudiens et de renforcer son implantation dans le Golfe et le monde musulman.
Islamabad recherche des investissements, de l’énergie, des relations économiques privilégiées avec le Golfe et le maintien de son poids militaire et politique dans le monde musulman.
Les intérêts communs sont donc considérables.
Mais intérêts communs ne signifie pas destin commun.
Et cette distinction devient cruciale le jour où une alliance doit réellement entrer en guerre.
Que se passerait-il si l’Arabie saoudite subissait une attaque qu’elle attribuerait à l’Iran ou à une organisation armée proche de Téhéran ? Et si Ankara ou Islamabad contestaient cette interprétation ?
Que ferait le Pakistan si une intervention risquait de provoquer une confrontation avec son voisin iranien ? Qui décide que la clause de défense collective est activée ?
La seule qualification de Riyad suffit-elle ? Ankara et Islamabad doivent-elles approuver la définition de l’agresseur ? Et qu’en est-il des groupes non étatiques ?
Une attaque lancée depuis le Yémen ou l’Irak par une organisation soutenue par l’Iran constitue-t-elle juridiquement et politiquement une attaque iranienne ?
Quid des cyberattaques ? Des attaques maritimes ? Du sabotage d’une infrastructure énergétique ?
Ces questions ne sont pas secondaires.
Elles constituent le cœur de tout système de défense collective. C’est leur réponse qui dira si l’accord de La Mecque est une véritable alliance militaire ou un cadre politique suffisamment souple pour permettre à chaque capitale d’interpréter ses obligations.
Pourquoi parler aujourd’hui d’un « OTAN islamique » serait excessif
La formule est tentante. Elle est aussi prématurée.
La puissance de l’OTAN ne tient pas simplement à son article 5.
Elle repose sur plus de sept décennies d’intégration militaire : commandements communs, centres opérationnels, planification permanente, exercices, normes techniques compatibles, partage de renseignements, communications sécurisées, bases, forces pré-identifiées et scénarios de guerre préparés à l’avance.
Rien ne permet encore d’affirmer qu’un dispositif comparable existe derrière l’accord signé à La Mecque.
Pour transformer une déclaration de solidarité en véritable défense collective, les trois États devront répondre à des questions particulièrement sensibles.
Quelle chaîne de commandement ?
Quelles règles d’engagement ?
Quel partage du renseignement ?
Quel financement ?
Qui décide d’une opération ?
Quelle répartition des moyens ?
Et les divergences pourraient apparaître rapidement.
La Turquie, membre de l’OTAN et probablement le pays disposant de l’expérience opérationnelle la plus large parmi les trois, accepterait-elle une architecture dans laquelle elle ne disposerait pas d’un rôle central ?
Le Pakistan accepterait-il de placer une partie de ses capacités sous un dispositif de commandement partagé ?
Et qui aurait le dernier mot lorsqu’il ne s’agira plus de publier un communiqué, mais de décider d’une guerre ?
La réponse à ces questions pèsera beaucoup plus lourd que les photographies officielles prises le jour de la signature.
Que dit réellement l’accord à Washington, Téhéran et au Golfe ?
L’intérêt politique de l’accord tient aussi à la multiplicité des messages qu’il permet d’envoyer.
À l’Iran, officiellement, aucun message hostile n’est revendiqué. Les trois signataires insistent sur son caractère défensif.
Mais en matière de dissuasion, l’effet existe : tout adversaire potentiel de Riyad doit désormais intégrer dans ses calculs l’hypothèse d’une réaction turque ou pakistanaise.
Cette incertitude augmente potentiellement le coût d’une attaque.
Pour les États-Unis, le message est plus subtil.
Riyad n’abandonne pas Washington.
Il indique simplement qu’il veut des alternatives.
La nouvelle équation n’est pas : « les États-Unis ou la Turquie et le Pakistan ».
Elle devient : « les États-Unis, mais aussi la Turquie, le Pakistan et d’autres partenaires ».
À Abou Dhabi, l’accord peut être lu comme la démonstration que l’Arabie saoudite sait construire des réseaux stratégiques autonomes en dehors des cadres traditionnels du Golfe, sans qu’il existe pour autant de preuve qu’il soit dirigé contre les Émirats.
Concernant Doha, les éléments disponibles sont encore plus faibles. Rien ne justifie de présenter le Qatar comme une cible du dispositif. Mais l’accord participe plus largement d’une compétition régionale pour le prestige, l’influence et la capacité à fédérer des partenaires.
Enfin, sur le plan intérieur, l’image est forte.
Riyad peut présenter une Arabie saoudite qui n’est ni isolée ni dépendante d’un seul protecteur, mais capable de réunir autour d’elle deux grandes puissances militaires musulmanes. L’accord exerce donc déjà une fonction politique avant même d’avoir connu son premier véritable test militaire.
C’est aussi son principal défi.
À un moment donné, le symbole devra démontrer qu’il existe derrière lui une capacité d’action et une volonté politique réelles.
L’Arabie saoudite a-t-elle construit une alliance, ou acheté du temps et des options ?
Réduire l’accord de La Mecque à une simple opération de communication serait une erreur.
Riyad obtient de véritables avantages.
Le Royaume approfondit sa coopération militaire avec Ankara et Islamabad, diversifie ses sources de technologie et d’armement, augmente l’incertitude chez ses adversaires et renforce sa position de négociation aussi bien envers Washington que Téhéran et ses partenaires régionaux.
Mais un accord ne supprime pas la géographie. Ni les intérêts nationaux.
La Turquie restera une puissance avec ses propres relations avec l’OTAN, Washington, Moscou, Téhéran et les États du Golfe.
Le Pakistan restera une puissance nucléaire dont la relation stratégique centrale avec la Chine devra cohabiter avec ses rapports difficiles avec l’Inde, sa frontière iranienne, ses relations américaines et ses propres vulnérabilités intérieures.
Et l’Arabie saoudite, malgré sa stratégie de diversification, demeurera profondément liée au système sécuritaire, financier et économique occidental.
L’accord de La Mecque ne marque donc probablement pas la naissance immédiate d’un « OTAN islamique ». Il exprime quelque chose de plus subtil : une nouvelle doctrine saoudienne.
Ne pas dépendre d’un seul garant.
Ne jamais confier sa sécurité à une seule capitale.
Multiplier les options avant que la crise n’arrive.
Sous cet angle, Mohammed ben Salmane ne cherche pas seulement des alliés. Il cherche une marge de sécurité suffisante pour protéger un projet économique et politique devenu tellement vaste qu’une grande crise régionale pourrait lui coûter extrêmement cher.
Mais les alliances ne se testent ni dans les palais, ni sur les photographies officielles, ni dans les communiqués de clôture.
Elles se testent lorsque le coût de leur respect devient supérieur au coût de leur abandon.
Le jour où l’Arabie saoudite connaîtra une véritable crise militaire, la question ne sera plus de savoir ce qui a été écrit à La Mecque.
Elle sera beaucoup plus simple : que feront Ankara et Islamabad lorsqu’elles recevront un appel de Riyad leur demandant de passer de la solidarité politique à l’engagement militaire ?
Et surtout, les trois capitales donneront-elles encore le même sens au mot « défense » lorsque celui-ci commencera à coûter des soldats, des intérêts économiques, des alliances et des relations avec d’autres puissances ?
C’est seulement à ce moment-là que l’on saura si Mohammed ben Salmane a réellement construit une nouvelle protection stratégique autour du Royaume, ou si l’accord de La Mecque est avant tout un réseau d’intérêts et d’options qui restera solide tant que les intérêts de ses membres continueront de converger.
Car une alliance ne se mesure pas au nombre de signatures apposées au bas d’un texte. Elle se mesure au prix que chacun est réellement prêt à payer le jour où il faut l’appliquer.
Riyad obtient de véritables avantages.
Le Royaume approfondit sa coopération militaire avec Ankara et Islamabad, diversifie ses sources de technologie et d’armement, augmente l’incertitude chez ses adversaires et renforce sa position de négociation aussi bien envers Washington que Téhéran et ses partenaires régionaux.
Mais un accord ne supprime pas la géographie. Ni les intérêts nationaux.
La Turquie restera une puissance avec ses propres relations avec l’OTAN, Washington, Moscou, Téhéran et les États du Golfe.
Le Pakistan restera une puissance nucléaire dont la relation stratégique centrale avec la Chine devra cohabiter avec ses rapports difficiles avec l’Inde, sa frontière iranienne, ses relations américaines et ses propres vulnérabilités intérieures.
Et l’Arabie saoudite, malgré sa stratégie de diversification, demeurera profondément liée au système sécuritaire, financier et économique occidental.
L’accord de La Mecque ne marque donc probablement pas la naissance immédiate d’un « OTAN islamique ». Il exprime quelque chose de plus subtil : une nouvelle doctrine saoudienne.
Ne pas dépendre d’un seul garant.
Ne jamais confier sa sécurité à une seule capitale.
Multiplier les options avant que la crise n’arrive.
Sous cet angle, Mohammed ben Salmane ne cherche pas seulement des alliés. Il cherche une marge de sécurité suffisante pour protéger un projet économique et politique devenu tellement vaste qu’une grande crise régionale pourrait lui coûter extrêmement cher.
Mais les alliances ne se testent ni dans les palais, ni sur les photographies officielles, ni dans les communiqués de clôture.
Elles se testent lorsque le coût de leur respect devient supérieur au coût de leur abandon.
Le jour où l’Arabie saoudite connaîtra une véritable crise militaire, la question ne sera plus de savoir ce qui a été écrit à La Mecque.
Elle sera beaucoup plus simple : que feront Ankara et Islamabad lorsqu’elles recevront un appel de Riyad leur demandant de passer de la solidarité politique à l’engagement militaire ?
Et surtout, les trois capitales donneront-elles encore le même sens au mot « défense » lorsque celui-ci commencera à coûter des soldats, des intérêts économiques, des alliances et des relations avec d’autres puissances ?
C’est seulement à ce moment-là que l’on saura si Mohammed ben Salmane a réellement construit une nouvelle protection stratégique autour du Royaume, ou si l’accord de La Mecque est avant tout un réseau d’intérêts et d’options qui restera solide tant que les intérêts de ses membres continueront de converger.
Car une alliance ne se mesure pas au nombre de signatures apposées au bas d’un texte. Elle se mesure au prix que chacun est réellement prêt à payer le jour où il faut l’appliquer.