De l’ordinateur classique au modèle NVIDIA : quel choix stratégique pour le Maroc ?


Par Dr Az-Eddine Bennani

Pendant longtemps, l’ordinateur a été conçu comme une machine rationnelle, obéissante et prévisible. Entrées, mémoire, calcul, contrôle, sorties : ce schéma fondateur, enseigné dans les universités marocaines depuis des décennies, a structuré notre rapport au numérique. Il reste aujourd’hui au cœur des systèmes d’information publics et privés, des applications de gestion et de l’administration électronique.

Mais l’intelligence artificielle a changé la nature même des machines. Les architectures portées par NVIDIA ne sont plus pensées pour exécuter des instructions séquentielles, mais pour traiter massivement des données, entraîner des modèles et produire des résultats probabilistes. Ce basculement n’est pas seulement technologique. Il est politique, économique et culturel.



La force de NVIDIA ne réside pas uniquement dans la puissance de ses processeurs.

Elle tient à un modèle industriel devenu dominant, qui impose ses standards au deep learning mondial.

Les grands modèles de langage, les systèmes de vision artificielle, la robotique avancée ou la simulation reposent désormais sur ces architectures. De fait, une dépendance structurelle s’installe pour tous les pays qui n’en maîtrisent ni la logique ni les usages.

Pour le Maroc, la question essentielle n’est donc pas de savoir s’il faut utiliser ces technologies. Elles sont devenues incontournables. La vraie question est ailleurs : que fait-on de cette puissance de calcul, et au service de quels objectifs ?

Dans l’ordinateur classique, la machine exécute un programme écrit par l’homme. Dans l’IA moderne, la machine apprend à partir de données. Celui qui contrôle les données, les corpus linguistiques, les scénarios d’usage et les finalités contrôle la représentation du réel produite par les modèles.

Importer des architectures sans maîtriser les contenus revient à externaliser une part de notre souveraineté cognitive.

Or le Maroc dispose d’atouts réels :

Des chercheurs et ingénieurs de haut niveau, des données linguistiques et culturelles uniques, des besoins concrets en santé, agriculture, éducation, administration et services publics. L’enjeu n’est pas de rivaliser industriellement avec NVIDIA, ce qui serait illusoire, mais de refuser une posture passive de simple consommateur de technologies étrangères.

La comparaison entre l’ordinateur d’hier et l’IA d’aujourd’hui met en lumière une responsabilité nouvelle. Il ne suffit plus d’investir dans des infrastructures ou de signer des partenariats technologiques.

Il faut définir une stratégie nationale claire sur les usages de l’IA, la gouvernance des données, la valorisation des compétences locales et la finalité sociale des modèles déployés.

Les machines peuvent être globales.

Les standards peuvent être internationaux. Mais les choix doivent rester nationaux. L’avenir de l’intelligence artificielle au Maroc ne se jouera pas dans la course à la puissance brute, mais dans la capacité à décider ce que les machines apprennent, produisent et représentent de notre société.

Cette discussion conduit naturellement à une question décisive, souvent invoquée mais rarement posée dans sa rigueur : la souveraineté numérique et de l’intelligence artificielle est-elle réellement respectée dans les faits ?

Souveraineté numérique et IA : la promesse est-elle respectée ?

La souveraineté numérique et de l’intelligence artificielle est aujourd’hui omniprésente dans les discours publics. Elle est invoquée dans les stratégies nationales, les communiqués institutionnels et les annonces de partenariats technologiques.

Mais une question simple mérite d’être posée : cette souveraineté est-elle réellement respectée dans les faits ?

Si l’on observe les architectures dominantes de l’IA, l’essentiel de la chaîne de valeur demeure contrôlé par des acteurs qui conçoivent le matériel, les plateformes et, de plus en plus, les briques logicielles critiques. Cette réalité crée une dépendance structurelle qui dépasse la simple question d’achat de matériel.

La souveraineté ne se limite pas à l’hébergement des données ou à la localisation des serveurs. Elle concerne la capacité à définir ce que les systèmes apprennent, comment ils apprennent, et dans quel cadre normatif et culturel ils opèrent.

Or, dans la majorité des cas, les modèles utilisés sont conçus, entraînés et optimisés selon des logiques exogènes, qui reflètent d’autres priorités économiques, sociales et culturelles.

Dans ce contexte, peut-on réellement parler de souveraineté lorsque des données nationales alimentent des architectures et des modèles dont la gouvernance échappe au pays ? Peut-on parler d’autonomie stratégique lorsque les décisions algorithmiques reposent sur des cadres techniques et cognitifs définis ailleurs ?

Pour que la souveraineté devienne opérationnelle, elle doit se traduire par des mécanismes concrets : gouvernance des données stratégiques, règles claires de partage et de protection, valorisation des compétences locales, capacités d’évaluation indépendante des systèmes, et orientation des usages vers des priorités nationales mesurables.

La souveraineté numérique et IA n’implique pas l’autarcie. Aucun pays ne peut développer seul l’ensemble des briques de l’IA. En revanche, elle implique une capacité de négociation, de choix et d’arbitrage : des partenariats équilibrés, des transferts de compétences, et une co-construction réelle des modèles et des usages.

Au fond, la question décisive est simple : qui définit le sens, les limites et les objectifs de l’intelligence artificielle au Maroc ? C’est à ce niveau que la souveraineté numérique cesse d’être un slogan et devient un projet.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Lundi 9 Février 2026

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