Débat sur 2M : des Bleus en politique


Par Aziz Boucetta.

Ce fut plus un pugilat qu’un débat, davantage une confrontation entre deux pratiques de la politique qu’entre deux cultures politiques. Le débat qui a opposé Nabil Benabdallah à un jeune du RNI sur 2M la semaine dernière (image) affirme et confirme ce qu’on savait déjà, en l’occurrence le fossé, la faille, le précipice entre les partis du mouvement national (plus le PJD) et les autres, qui devraient se reconnaître.



Chez ces gens-là, de ces partis-là, Messieurs, on ne défend pas des idées ou des idéologies, non, on fait allégeance à un homme, un homme et son système (là, en revanche, on retrouve le PJD).

Chez ces gens-là, Messieurs, on n’a pas une idée claire de ce qu’on veut pour le pays mais des projets pleins la tête sur les ambitions des pairs.

Chez ces gens-là, on ne cherche pas à débattre avec l’adversaire, mais à l’abattre.

Dans la Rome antique, un patricien n’affrontait pas directement un chef de l’autre camp, il lui envoyait ses sicaires ou un gladiateur ; chez ces gens-là, aujourd’hui, chez nous, en politique, on fait à peu près pareil.
 

Il y avait un profond malaise à suivre ce débat… non pas que Nabil Benabdallah soit exempt de critiques ou qu’il détienne la science infuse ou même une vérité qu’il diffuse, mais l’homme a un passé politique et la pratique qui va avec, il se fonde sur une expérience qui l’a conduit à travailler avec des icônes comme Feus Yata, Boucetta, El Youssoufi ; et au-delà de cela, il est connu pour avoir le courage de ses opinions, ce qui lui avait attiré des remontrances écrites dont on ne se relève habituellement pas sous nos cieux, mais auxquelles il a étrangement survécu.

Cela forge un caractère et force le respect, et cela, quand on est un homme ou une femme politique, crée une sorte de considération que le jeune RNIste n’a aucunement considéré.


Ce jeune homme, membre du parti menant et dominant la majorité, est arrivé sur le plateau arme au poing, fiel aux lèvres, sourcil froncé et doigt accusateur pointé.

Préparé à en découdre et à combattre, non à débattre. « Va pas si vite, Ssi Nabil », « tu profères des mensonges, Ssi Nabil », « les Marocains n’acceptent plus ce type de discours », avant d’œuvrer à asséner une estocade qui n’est jamais arrivée.

Alors il réessayé, encore et encore avant de réussir… à jeter le discrédit sur sa propre « appartenance politique ».

A sa décharge, on peut dire que le jeune manque d’expérience du débat à ce niveau, car certaines de ses interpellations de Nabil Benabdallah étaient pertinentes (santé, al Hoceima, …) et manquaient juste de la profondeur requise et de la sérénité qui procure l’assurance pour les lancer.

Ce qui porte l’attention sur la qualité de la formation des jeunes au sein du RNI, essentiellement de la Jeunesse de ce parti qui n’est peut-être pas une coquille vide (l’expression leur déplaît fortement, NDLA) mais qui manque singulièrement d’ancrage théorique, de positionnement idéologique et de formation politique.

Dire que le RNI est un parti social-démocrate et s’en suffire est un peu court, jeune homme…

Il manque à ce pays le débat politique, le vrai, avec des personnels politiques défendant leurs idées et leurs camps, leurs positions et leurs valeurs, quand il y en a ! Le problème au Maroc consiste en ce que les responsables partisans ou gouvernementaux qui peuvent enrichir le débat sont soit des technocrates lisses, dépourvus de toute âme politique et qui, en conséquence, craignent la confrontation publique et fuient les plateaux, soit des politiques aguerris mais qui, étonnamment, refusent la prise de risque.


Imaginez… au sein de notre classe politique, seuls de très rares responsables acceptent de s’exprimer, osent s’exposer :

Les ministres Mehdi Bensaïd et Ryad Mezzour acceptent de parler de tout, à chaque fois qu’ils sont sollicités, et on peut leur ajouter Nizar Baraka (mais seulement sur les questions techniques de son département, pour la politique, il reste prudent, trop prudent) ; les autres demeurent silencieux et réservés, timorés.

Et parmi les dirigeants politiques non gouvernementaux, Driss el Azami el Idrissi (quand les médias l’invitent), Mohamed Ouzzine et Nabil Benabdallah sont les rares à accepter de monter aux créneaux et de prendre des risques.

Plus encore... au sein de notre classe politique, rares sont les partis qui ont un ancrage connu, une idéologie identifiée.

Quand on dit USFP, on pense socialisme (même si c’est ancien…), quand on parle du PPS, on évoque le progressisme et une certaine forme de rigueur intellectuelle, quand on pense Istiqlal, on est sur le nationalisme et l’égalitarisme (même si ce n’est plus qu’un slogan), quand on dit PJD, on pense religion (même si c’est interdit) et Benkirane (même si c’est personnalisé), quand on parle du MP, on revient à la ruralité… mais quand on dit PAM, à quoi pense-t-on au juste, sinon à l’antagonisme au PJD ? et quand le RNI surgit dans une discussion, quelles idées viennent à l’esprit en dehors des « affaires »… ne parlons même pas de l’UC, du MDS, du PML et de tous les autres combos de lettres qui donnent des acronymes de noms de partis…


Cela nous amène à reconsidérer les critiques adressées à M. Benabdallah, qui en est à son 4ème mandat à la tête du PPS.

Nous autres Marocains avons importé le concept des deux mandats qui, pourtant, nulle part, ne s’applique aux partis politiques.

Dans les vieilles démocraties occidentales, bien des dirigeants sont restés plus que deux mandats, à partir du moment où ils bénéficiaient d’un soutien interne de leurs militants et de leurs bases ; si ces militants décident de maintenir leur chef en place, c’est en conscience et sous leur responsabilité.

Et si ce chef apporte de la valeur ajoutée au débat politique national, ce qui est le cas de Nabil Benabdallah, malgré le pouvoir personnalisé qu’il a fait sien au sein du PPS, il n’y a pas de mal.

Pour le RNI, il est en train de devenir un parti qui compte sur la scène politique marocaine ; il existe depuis un demi-siècle, il a participé à pratiquement tous les gouvernements, il a dirigé l’actuel et a posé ses règles et imposé sa présence.

Mais il reste désespérément dépourvu d’une idéologie et d’un positionnement clairs qu’il inculquerait à ses jeunes bases et à sa Jeunesse.

Des noms émergent déjà, comme Yassine Oukacha, marqué territorialement comme président de commune et qui vient d’être promu chef du groupe parlementaire de son parti, mais ces profils gagneraient à contribuer à l’établissement d’une doctrine qui serait propre au RNI, d’une pensée qu’il pourrait infuser dans ses rangs, d’un dogme qu’il ferait sien.
 

Dans l’attente, la prestation du jeune homme du RNI face à Nabil Benabdallah n’a pas servi l’antagonisme politique et le débat public, et il faut rendre hommage aux efforts de 2M pour ancrer ces face-à-face télévisés dans la culture et la pratique politiques marocaines.
 

PAR AZIZ BOUCETTA/PANORAPOST.MA



Lundi 30 Mars 2026

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