Démocratie fatiguée ici et ailleurs : dans quels pays de l’OCDE vote-t-on encore le plus ?

Pourquoi certaines démocraties mobilisent encore, et d’autres beaucoup moins. Et le Maroc, dans tout cela ? Il ne fait pas exception.


Rédigé par La rédaction le Lundi 22 Juin 2026

On parle beaucoup, ces derniers temps, du futur taux de participation aux prochaines élections législatives de septembre 2026. Des inscrits et des non-inscrits. De l’abstention, du vote blanc, du désintérêt supposé des jeunes, de la mobilisation incertaine des villes et de la fidélité électorale que l’on prête encore, parfois un peu vite, au monde rural.



Participation électorale : ce que les démocraties de l’OCDE peuvent apprendre au Maroc

Derrière les pronostics, les sondages virtuels, enquêtes non officielles et les conversations de café, une question plus profonde se pose : qui vote encore, qui ne vote plus, et que dit réellement ce choix ou ce renoncement de l’état de notre démocratie ?

Avant de conclure que le Maroc serait un cas à part, il peut être utile de regarder ailleurs. Du côté des pays de l’OCDE, certaines démocraties continuent de mobiliser massivement leurs citoyens ; d’autres voient une part considérable de leur électorat rester à distance des urnes. Et l’on découvre vite qu’un taux de participation ne raconte jamais toute l’histoire : il y a les inscrits, les citoyens en âge de voter, les absents, les bulletins blancs, et surtout cette confiance, parfois fragile, qui transforme ou non une opinion en bulletin de vote.

Qui vote le plus, qui vote le moins : ces démocraties de l’OCDE où la fatigue électorale s’installe

Il y a les démocraties où l’on vote parce que l’on y croit encore. Et celles où l’on vote parce qu’il faut le faire. Entre les deux, il y a une zone grise, de plus en plus large : celle des citoyens qui regardent les campagnes, commentent les débats, s’indignent sur les réseaux sociaux… mais ne se déplacent plus jusqu’à l’urne.

L’image est parfois trompeuse. Un pays peut afficher soixante ou soixante-dix pour cent de participation parmi les électeurs inscrits, tout en laissant sur le bord du chemin une part importante des adultes en âge de voter. C’est tout l’intérêt de distinguer deux réalités : le taux de participation rapporté aux inscrits, celui qui fait les gros titres le soir du scrutin, et le taux rapporté à la population en âge de voter. Dans le second calcul, les non-inscrits ne disparaissent plus du tableau.

Dans l’OCDE, les champions de la mobilisation électorale sont connus. L’Australie, la Belgique ou le Luxembourg affichent régulièrement des niveaux très élevés, mais il faut le dire franchement : le vote obligatoire y pèse lourd. Il ne garantit pas l’enthousiasme démocratique ; il organise simplement une présence massive à l’urne. La nuance est essentielle. Voter sous la contrainte ne signifie pas forcément adhérer, mais ne pas voter du tout signifie souvent s’effacer du rapport de force collectif.

D’autres pays obtiennent de hauts niveaux de participation sans avoir besoin de cette béquille juridique. L’Allemagne, par exemple, a enregistré 82,5 % de participation aux législatives fédérales de février 2025, contre 76,4 % en 2021. Plus de soixante millions d’électeurs étaient appelés aux urnes ; près de 10,6 millions ne se sont pas déplacés. Le chiffre est élevé, mais il rappelle aussi qu’une démocratie même robuste ne mobilise jamais tout son peuple.

Les pays nordiques restent, globalement, dans le haut du classement. Le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande ou l’Islande continuent de bénéficier d’une culture civique où voter demeure un geste socialement valorisé. Les institutions y sont souvent plus lisibles, les services publics plus présents, les partis mieux ancrés localement. Cela ne veut pas dire que ces démocraties sont immunisées contre la défiance ou la polarisation. Simplement, le réflexe électoral n’y a pas encore été abandonné.

À l’autre bout, la Suisse constitue le cas le plus spectaculaire. Lors des élections fédérales de 2023, seuls 46,6 % des électeurs ont voté. Vu de l’étranger, le diagnostic semble évident : démocratie épuisée. Ce serait pourtant une lecture trop rapide. Les Suisses sont invités à voter très fréquemment, notamment par référendum, à tous les niveaux institutionnels. Cette répétition peut banaliser le scrutin parlementaire. Surtout, la Suisse demeure l’un des pays de l’OCDE où la confiance dans le gouvernement est parmi les plus élevées. Faible participation ne veut donc pas toujours dire rejet du système.

Mais ailleurs, le malaise est plus net. Au Royaume-Uni, les législatives de 2024 ont mobilisé moins de six électeurs inscrits sur dix. En France, la dissolution de 2024 a provoqué un sursaut, avec environ deux tiers des inscrits mobilisés au second tour. C’était beaucoup mieux qu’en 2022, mais ce regain doit être lu pour ce qu’il était : une élection vécue comme exceptionnelle, presque dramatique. Il ne prouve pas que la confiance est revenue. Il prouve plutôt que les citoyens votent davantage quand ils ont le sentiment que quelque chose de décisif est en jeu.

L’Italie reste elle aussi dans cette zone de fragilité. Sa participation législative de 2022, autour de 64 %, a marqué un recul historique. Le Japon, malgré une vie politique stable et une administration électorale solide, affiche également une mobilisation plus faible que plusieurs démocraties européennes du Nord. Le phénomène dépasse donc les seules démocraties en crise ouverte. Il touche aussi les pays où l’élection semble prévisible, où l’alternance paraît improbable ou où les citoyens ont le sentiment que les grands choix se décident ailleurs : dans les marchés, les institutions supranationales, les cours constitutionnelles, les algorithmes ou les états-majors partisans.

C’est là que la formule de « démocratie fatiguée » prend son sens. Pas une démocratie morte. Pas une dictature déguisée. Mais une démocratie où l’électeur doute de l’utilité de son bulletin.

La fatigue électorale naît rarement d’une seule cause. Elle se nourrit de promesses non tenues, de l’impression que les responsables politiques se ressemblent tous, de l’affaiblissement des partis de terrain, du coût de la vie, de la défiance envers les médias et de la violence verbale devenue ordinaire. Elle frappe plus durement les jeunes, les catégories populaires et les citoyens éloignés des centres urbains et administratifs. Ceux qui votent le moins sont souvent ceux qui ont le plus de raisons de croire que leur voix pèse peu.

Le danger n’est pas seulement l’abstention. C’est l’inégalité politique qu’elle fabrique. Quand les diplômés, les retraités et les catégories les plus organisées votent davantage que les jeunes ou les plus précaires, le Parlement finit inévitablement par refléter davantage les premiers que les seconds. Une démocratie peut conserver ses élections, ses institutions et ses rituels, tout en devenant socialement moins représentative.

Le vrai sujet n’est donc pas de faire la morale aux abstentionnistes. Il est de rendre le vote à nouveau utile, compréhensible et crédible. Une démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté de déposer un bulletin dans une urne. Elle se mesure à la conviction partagée que ce bulletin peut encore déplacer quelque chose.

​Et le Maroc, dans tout cela ? Il ne fait pas exception.

Lui aussi connaît, à sa manière, cette démocratie fatiguée : celle où l’on débat beaucoup de politique, où l’on critique les partis, où l’on attend énormément de l’État, mais où une part considérable des citoyens ne franchit même pas la première marche du vote, celle de l’inscription sur les listes électorales.

À quelques mois des législatives du 23 septembre 2026, le constat est rude. Près de douze millions de Marocains en âge de voter resteraient hors des listes électorales. Ce n’est pas un détail administratif. C’est une masse civique silencieuse, un pays électoral qui existe dans la société mais pas dans les urnes.

Et parmi ceux qui sont inscrits, rien ne permet d’affirmer qu’ils se déplaceront tous. En 2021, la participation officielle avait atteint 50,18 % des inscrits. Pour 2026, le scénario le plus vraisemblable reste donc celui d’une mobilisation autour de la moitié du corps électoral enregistré, sauf campagne exceptionnelle, choc politique ou véritable sentiment que l’élection peut changer la vie quotidienne.

Le problème est là : si près d’un citoyen potentiellement électeur sur deux ne s’inscrit pas, puis si seulement un inscrit sur deux vote, ce ne sont plus seulement les abstentionnistes qui parlent. C’est la représentation elle-même qui se rétrécit. Un Parlement peut être légalement élu, parfaitement conforme aux règles, tout en ne reposant que sur une minorité limitée de la population adulte.

La fatigue démocratique marocaine ne signifie pas que les Marocains se désintéressent du pays. Ils parlent politique, suivent les prix, l’école, la santé, l’emploi, l’eau, la justice sociale. Mais beaucoup doutent encore que leur bulletin puisse peser face à l’ampleur des problèmes.

Le défi de septembre 2026 ne sera donc pas seulement de compter les voix. Il sera de convaincre ceux qui ne s’inscrivent plus, ceux qui n’y croient plus, que l’urne n’est pas un décor de démocratie : elle reste l’un des rares endroits où le citoyen peut, concrètement, reprendre sa part de pouvoir.




Lundi 22 Juin 2026
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