Des archives américaines aux ambitions marocaines

Les Alliés et la Conférence d’Anfa — janvier 1943..


La Conférence d’Anfa, tenue à Casablanca en janvier 1943, demeure l’une des grandes séquences diplomatiques de la Seconde Guerre mondiale. Mais pour le Maroc, elle fut bien davantage qu’un rendez-vous militaire entre Alliés. Elle constitua aussi un moment politique décisif, au cours duquel le Sultan Mohammed Ben Youssef chercha à faire entendre, avec prudence mais détermination, la voix d’un Maroc aspirant à reprendre pleinement son destin national.



Mohamed Oubihi, professeur d’histoire contemporaine à la faculté des lettres et sciences humaines de Rabat.

C’est ce que rappelle le troisième épisode de l’émission « نبض الأرشيف », consacré au thème : « Les Alliés et la Conférence d’Anfa : correspondances entre le Sultan Mohammed Ben Youssef et Franklin Roosevelt ». L’épisode s’inscrit dans le cadre du rappel des 250 ans de relations maroco-américaines, en revenant sur une phase où l’histoire militaire mondiale a croisé les premières formulations diplomatiques de la cause nationale marocaine.

Les relations entre le Maroc et les États-Unis figurent parmi les plus anciennes de l’histoire diplomatique américaine. Elles remontent à la reconnaissance précoce de l’indépendance américaine par le Maroc en 1777, sous le règne du Sultan Mohammed Ben Abdallah, puis à la signature du traité de 1786, considéré comme l’un des plus anciens traités américains encore en vigueur. Ce texte consacrait notamment la liberté de circulation des navires américains dans les ports marocains et la sécurité de la navigation face aux attaques maritimes.

Ce lien s’est renforcé au XIXe siècle lorsque le Sultan Moulay Slimane offrit, en 1821, un bâtiment à Tanger au gouvernement américain pour y installer sa représentation diplomatique. Tanger était alors l’un des grands centres diplomatiques du Maroc.

Mais c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que cette relation a pris une dimension plus stratégique. En novembre 1942, les forces alliées débarquèrent sur les côtes atlantiques marocaines dans le cadre de l’opération Torch, notamment à Mehdia, Fedala et Safi, afin de contrer l’expansion nazie et d’affaiblir l’autorité du régime de Vichy au Maroc.

Anfa, le tournant diplomatique oublié :

Dans ce contexte, Casablanca accueillit en janvier 1943 la Conférence d’Anfa, qui permit aux Alliés de coordonner leur stratégie militaire. Mais l’événement offrit aussi une occasion rare au Sultan Mohammed Ben Youssef : rencontrer le président américain Franklin Roosevelt et ouvrir une voie de dialogue directe avec Washington.

L’épisode souligne que de nombreuses sources historiques ont évoqué cette rencontre, sans toujours accorder suffisamment d’attention aux correspondances échangées entre le Sultan et Roosevelt. Or ces lettres, révélées par les archives américaines, éclairent une séquence essentielle : celle d’un souverain cherchant à dépasser les limites imposées par le protectorat français et à inscrire la question marocaine dans le nouvel ordre international en gestation.

Dans sa lettre du 20 novembre 1942, le Sultan Mohammed Ben Youssef s’adressa à Roosevelt dans un moment particulièrement sensible : la libération progressive de la France, l’affaiblissement du régime de Vichy et la montée en puissance américaine. La lettre affirmait la légitimité politique du Makhzen, tout en exprimant une ouverture mesurée vers les États-Unis et leurs principes libéraux.

Le Sultan y posait également les bases d’une coopération avec les Américains, à condition que soient respectées l’autorité, la religion et les traditions marocaines. Cette formulation, prudente mais significative, traduisait une volonté de construire une relation directe avec une grande puissance, sans rompre brutalement avec la France.

Le 4 février 1943, après leur rencontre à Anfa, Roosevelt répondit au Sultan dans une lettre marquée par un ton personnel et chaleureux. Il y exprimait sa gratitude pour les présents reçus, mais aussi son souhait de revoir le souverain marocain et d’évoquer avec lui “de nombreuses questions relatives à l’avenir”.

La lettre allait plus loin qu’un simple échange protocolaire. Roosevelt invita le Sultan à se rendre à Washington après la guerre et évoqua un “avenir prometteur” pour le Maroc, avec l’appui sincère du peuple américain. Ces mots, replacés dans le contexte de la guerre et de l’après-guerre à venir, portaient une forte charge politique. Ils laissaient entrevoir une compréhension américaine des aspirations marocaines à l’émancipation.

Casablanca 1943 : la rencontre Sultan-Roosevelt qui annonçait le Maroc indépendant

Ces correspondances montrent que la marche vers l’indépendance ne s’est pas jouée seulement dans la confrontation directe avec les autorités du protectorat. Elle s’est aussi construite dans une diplomatie de précision, attentive aux rapports de force internationaux.

Le Sultan Mohammed Ben Youssef avait compris que la guerre mondiale bouleversait les équilibres. Le Pacte de l’Atlantique, signé en 1941 par Roosevelt et Churchill, affirmait déjà le droit des peuples à choisir la forme de gouvernement sous laquelle ils souhaitaient vivre. Le Sultan a su s’appuyer sur cette doctrine pour préparer, en douceur mais avec constance, l’internationalisation de la cause marocaine.

La Conférence d’Anfa apparaît ainsi comme une double rupture : militaire pour les Alliés, politique pour le Maroc. Elle a donné au Royaume une occasion d’inscrire sa cause dans le langage nouveau de l’après-guerre : souveraineté, autodétermination, relations directes avec les puissances mondiales.

Relire aujourd’hui ces échanges ne revient donc pas à célébrer seulement une archive. C’est comprendre comment, derrière les grandes conférences de guerre, se jouait déjà l’avenir d’un pays. À Anfa, le Maroc n’était pas seulement un territoire stratégique pour les Alliés. Il devenait progressivement un acteur qui préparait, par la diplomatie, le chemin de son indépendance.


Mardi 19 Mai 2026

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