Développement humain et analphabétisme : le paradoxe marocain qu’il faut désormais dépasser


24,8 % d’analphabétisme et 120e rang mondial en développement humain : malgré les progrès accomplis, le Maroc doit désormais faire de l’investissement dans le capital humain une priorité nationale.



Par Abdelghani El Arrasse

Le Maroc change. Il construit, investit, industrialise et modernise ses infrastructures à un rythme que peu d’observateurs peuvent aujourd’hui contester.

Routes, autoroutes, ports de dimension mondiale, aéroports, lignes ferroviaires, zones industrielles, énergies renouvelables, infrastructures hydriques, protection sociale, investissements dans la santé et l’éducation : en deux décennies, le Royaume a profondément transformé son visage économique et territorial.

Et pourtant, à la lecture de certains indicateurs de développement humain, une question s’impose : pourquoi les performances de notre capital humain ne progressent-elles pas encore au même rythme que nos infrastructures ?

 Un progrès incontestable, mais un classement qui interpelle

Le Rapport mondial sur le développement humain 2025 du PNUD apporte d’abord une bonne nouvelle qu’il faut reconnaître : avec un IDH de 0,710, le Maroc intègre pour la première fois la catégorie des pays à « développement humain élevé ».

Depuis 1990, son indice a progressé de 55,7 %. C’est considérable.

Mais derrière cette évolution positive demeure une réalité qui doit nous interpeller : le Royaume reste classé 120e sur 193 pays.

Pour un pays qui nourrit légitimement l’ambition de devenir une puissance économique, industrielle et technologique émergente, ce classement reste en décalage avec les progrès réalisés dans de nombreux autres domaines.

 24,8 % d’analphabétisme : un chiffre difficilement acceptable

Les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024 sont encore plus interpellants.

Le taux d’analphabétisme des personnes âgées de 10 ans et plus s’établit à 24,8 %, contre 32,2 % en 2014. La progression est donc réelle et doit être reconnue.

Mais les disparités demeurent considérables : l’analphabétisme touche encore 38 % de la population rurale et 32,4 % des femmes.

Il faut toutefois apporter une nuance essentielle : une partie importante de ce taux constitue un héritage historique. L’analphabétisme n’est plus que de 3 % parmi les 15-24 ans, alors qu’il atteint 51 % chez les personnes de 50 ans et plus.

Cela démontre que les efforts de généralisation de la scolarisation ont produit des résultats. Mais cela montre également l’ampleur du défi qu’il reste à relever.

 La vraie question : quelle efficacité de la dépense publique ?

Il serait injuste d’affirmer que rien n’a été fait. Beaucoup a été fait.

Mais c’est précisément parce que l’État a mobilisé pendant des décennies des moyens considérables que nous devons aujourd’hui poser une question économique essentielle :

avons-nous obtenu, en matière de capital humain, des résultats à la hauteur des ressources mobilisées ?

Le débat ne devrait plus porter uniquement sur le montant des budgets consacrés à l’éducation, à l’alphabétisation ou aux politiques sociales. Il doit désormais porter sur leur impact réel et mesurable.

Combien dépensons-nous ? Pour quels résultats ? Quels programmes fonctionnent réellement ? Lesquels doivent être corrigés ? Quels territoires accusent les retards les plus importants ?

Nous devons progressivement passer d’une culture des moyens à une culture des résultats.

 Le capital humain : grand défi du prochain gouvernement

Le prochain gouvernement devra naturellement répondre à de nombreuses priorités : emploi, croissance, pouvoir d’achat, eau, santé, logement, investissement et compétitivité.

Mais le développement humain ne doit plus être considéré comme une politique sociale parmi d’autres.

 Il doit devenir une politique économique centrale.

Car l’analphabétisme et l’insuffisance des compétences limitent directement l’employabilité, la productivité, l’entrepreneuriat, l’accès au numérique, l’inclusion financière et la mobilité sociale.

À l’heure de l’intelligence artificielle et de la transformation numérique, leur coût économique risque même de devenir plus important.

 Un objectif national : passer sous les 10 % 

Le Maroc dispose déjà d’une stratégie nationale d’alphabétisation. Il ne s’agit donc pas d’ajouter une nouvelle stratégie aux précédentes, mais d’accélérer, d’évaluer et de mieux cibler les politiques existantes.

Le prochain gouvernement devrait se fixer un objectif national ambitieux et mesurable : ramener l’analphabétisme sous la barre des 10 % dans un horizon réaliste, avec des objectifs intermédiaires par région et par territoire.

Cela suppose notamment de concentrer davantage les moyens sur le monde rural, les femmes et les populations les plus vulnérables ; de territorialiser les objectifs ; d’évaluer indépendamment les programmes ; et de lier progressivement les financements aux résultats obtenus.

 Lire et écrire ne suffisent plus

L’alphabétisation du XXIe siècle ne peut plus se limiter à apprendre à lire, écrire et compter.

Elle doit devenir fonctionnelle, numérique, financière et économique.

Une personne alphabétisée doit pouvoir utiliser les services administratifs numériques, comprendre des documents bancaires, accéder à une formation, gérer une petite activité économique ou améliorer son employabilité.

L’alphabétisation doit devenir une porte d’entrée vers l’autonomie économique et sociale.

 Empêcher l’analphabétisme de demain

Il faut également agir simultanément sur deux fronts.

Pour les adultes, il faut accélérer la résorption du stock historique d’analphabétisme.

Pour les nouvelles générations, il faut empêcher qu’un nouveau stock se constitue.

La lutte contre le décrochage scolaire doit donc devenir indissociable de la stratégie nationale d’alphabétisation.

Chaque enfant qui quitte prématurément l’école sans maîtriser les compétences fondamentales représente potentiellement un problème social et économique que la collectivité devra traiter quelques années plus tard.

 Prévenir coûte moins cher que réparer.

 Après les infrastructures, le temps du capital humain

Le Maroc a démontré qu’il savait concevoir et réaliser de grands projets structurants.

Tanger Med, les autoroutes, la grande vitesse ferroviaire, les plateformes industrielles, les infrastructures énergétiques et les grands chantiers hydriques témoignent d’une véritable capacité nationale de transformation.

 Pourquoi ne pas appliquer cette même culture du résultat au développement humain ?

Il ne s’agit surtout pas d’opposer infrastructures et capital humain. Les deux sont complémentaires et se renforcent mutuellement.

Un port moderne sans compétences pour exploiter les opportunités qu’il génère ne produit pas tout son potentiel. Une industrie sans main-d’œuvre suffisamment qualifiée perd en compétitivité. Une administration entièrement numérisée peut laisser des citoyens à l’écart s’ils ne disposent pas des compétences nécessaires pour accéder à ses services.

 Faire du prochain mandat celui de l’investissement dans l’Homme

Le Maroc de 2030 et de 2035 se construit aujourd’hui.

Notre pays peut légitimement être fier du chemin parcouru. Mais reconnaître les progrès accomplis ne doit jamais empêcher de regarder lucidement ce qui reste à faire.

L’entrée du Maroc dans la catégorie des pays à développement humain élevé constitue une étape encourageante. Elle ne doit pas être considérée comme un point d’arrivée, mais comme le point de départ d’une nouvelle ambition nationale.

Après avoir investi massivement dans les infrastructures physiques, le prochain grand chantier devrait être celui de l’intelligence, du savoir, des compétences et de la qualification du citoyen marocain.

Le prochain gouvernement devrait en faire l’une de ses priorités majeures et fixer des objectifs chiffrés dont les résultats seraient évalués et rendus publics régulièrement.

Car les routes, les ports, les aéroports, les barrages et les usines construisent la puissance économique d’un pays.

 
Mais c’est son capital humain qui transforme cette puissance en croissance durable, en emplois, en mobilité sociale et en prospérité partagée.


Lundi 17 Aout 2026

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