Dire non, dire oui : servir le Maroc sans posture

Pour une parole intellectuelle constructive, fidèle au pays et utile au débat public


Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.

La tribune de mon collègue Hamid Bouchikhi, « Le dilemme de l’intellectuel marocain », publiée dans TelQuel, rubrique Opinions, le 1er juillet 2026, m’a donné envie de m’inscrire, à mon tour, dans ce débat. Je le fais avec respect, avec prudence, et surtout avec le souci de contribuer positivement à une réflexion qui concerne notre pays à toutes et à tous. Je ne le fais ni pour donner des leçons, ni pour juger des parcours, ni pour opposer ceux qui sont dedans à ceux qui sont dehors.

Je le fais parce qu’une parole intellectuelle n’a de sens que si elle accepte, à certains moments, de sortir du silence pour éclairer, relier et construire.



Je dois d’abord dire une chose simple. Je ne m’exprime presque jamais sur ce sujet.

Pendant toute ma carrière, aussi bien professionnelle qu’académique, j’ai suivi le Maroc avec attention, avec affection et avec exigence.

J’ai vu un pays changer profondément. J’ai vu, ce dernier quart de siècle, des progrès considérables dans de nombreux domaines : les infrastructures, la formation, l’ouverture internationale, les compétences, les territoires, les entreprises, la place des jeunes, la présence des femmes, l’ambition collective et la confiance dans l’avenir. Tout n’est jamais achevé dans un pays vivant.

Mais il serait injuste de ne pas reconnaître le chemin parcouru.

Depuis l’étranger, et en ce qui me concerne depuis environ un demi-siècle, je me suis toujours efforcé de rester lié au Maroc sans transformer ce lien en posture. J’ai travaillé, enseigné, appris, transmis et observé. Lorsque l’on me sollicitait dans mes domaines d’expertise, de formation et d’expérience, j’essayais d’apporter ma contribution.

Je l’ai fait modestement, chaque fois que cela m’était possible, sans chercher à occuper l’espace public sur des sujets qui dépassaient mon champ de compétence. Pour moi, servir son pays ne consiste pas seulement à parler de lui. Cela consiste aussi à savoir quand parler, sur quoi parler, et à partir de quelle expérience réelle.

C’est précisément pour cela que la tribune de Hamid Bouchikhi m’a interpellé. Elle pose une question qui dépasse les personnes. Elle interroge la place de l’intellectuel marocain dans une société qui avance, se transforme et cherche en permanence l’équilibre entre mémoire, ambition, fidélité et modernité. Cette question mérite d’être abordée sans procès, sans soupçon généralisé et sans caricature.

Le Maroc n’a pas besoin d’une parole qui divise artificiellement. Il a besoin d’une parole qui aide à mieux comprendre les responsabilités de chacun.

Dire non a souvent été, dans l’histoire des intellectuels, une nécessité morale. Dire non peut être un acte de lucidité, de courage et de fidélité à des principes. Mais dire non ne devrait jamais devenir une identité fermée. Il arrive que le refus protège.

Il arrive aussi qu’il installe. Il arrive qu’il ouvre un chemin. Il arrive aussi qu’il enferme celui qui le prononce dans une posture dont il devient difficile de sortir sans donner l’impression de se renier. C’est là que commence, à mon sens, le véritable dilemme : comment passer du refus à la contribution sans perdre sa cohérence ?

Hamid Bouchikhi et moi appartenons, chacun avec son histoire, à cette diaspora marocaine de France qui a longtemps observé le Maroc depuis l’extérieur sans jamais le quitter intérieurement.

Dès notre arrivée en France, nous avons rencontré certains intellectuels marocains qui disaient non à beaucoup de choses. Ils le faisaient parfois avec force, parfois avec talent, souvent avec sincérité.

Leur parole appartenait à une époque, à des blessures, à des attentes et à des combats qu’il ne faut pas simplifier. Mais le temps passe, les pays évoluent, les responsabilités changent, et la question du passage du non au oui devient alors essentielle.

Lorsque des femmes et des hommes qui ont longtemps exprimé une distance critique acceptent ensuite de contribuer depuis une responsabilité, une institution, une commission, une université, une entreprise, une association ou un espace public reconnu, il ne faut pas y voir automatiquement une contradiction.

Au contraire, cela peut être une bonne chose. Un pays a besoin de toutes ses compétences. Il a besoin de celles et ceux qui savent penser, agir, transmettre, arbitrer, relier et construire. Il a besoin aussi de sa diaspora, non comme réserve de critiques ou de nostalgies, mais comme force d’expérience, de comparaison et d’engagement.

La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut rester dehors ou entrer dans l’action. La vraie question est plus simple et plus exigeante : lorsque l’on passe du non au oui, à quoi dit-on oui ? Dit-on oui à une responsabilité utile ? Dit-on oui à une mission qui permet de servir le pays ? Dit-on oui à une contribution claire, assumée et mesurable ?

Ou dit-on oui seulement à un poste, à un statut, à une reconnaissance ou à une visibilité ? Cette question ne vise personne. Elle nous concerne tous, car chacun peut être tenté, un jour, de confondre l’intérêt général avec la satisfaction personnelle.

Je préfère formuler cette interrogation de manière positive.

Le Maroc a besoin d’intellectuels capables de dire non lorsque le non protège une exigence, et capables de dire oui lorsque le oui permet de construire. Il a besoin d’intellectuels qui ne se définissent ni par le refus permanent ni par l’adhésion automatique.

Il a besoin d’hommes et de femmes capables d’assumer publiquement la continuité de leur parole : voici ce que je pensais hier, voici ce que j’ai compris depuis, voici pourquoi j’accepte aujourd’hui de contribuer, voici ce que je veux apporter, voici les limites que je me donne.

Cette cohérence est importante, non pour surveiller les consciences, mais pour renforcer la confiance. Une société progresse mieux lorsque les paroles publiques sont lisibles. Un pays avance mieux lorsque celles et ceux qui parlent de lui expliquent d’où ils parlent, avec quelle expérience, avec quelle responsabilité et avec quelle volonté de servir.

Le citoyen n’attend pas la perfection. Il attend de la clarté, de la sincérité et de la constance. Il accepte que les personnes évoluent. Il comprend que les trajectoires changent. Mais il a besoin de sentir que l’évolution n’est pas seulement opportunité, mais maturation.

En ce sens, la diaspora marocaine de France a une responsabilité particulière. Elle a vécu l’éloignement, la comparaison, parfois la solitude, souvent l’attachement profond au pays d’origine. Elle sait que l’on peut aimer le Maroc depuis Paris, Lyon, Lille, Marseille ou ailleurs, mais elle sait aussi que l’amour du pays ne suffit pas. Il faut traduire cet amour en actes utiles.

Il faut éviter la facilité du commentaire permanent. Il faut accepter que le Maroc réel soit plus complexe que le Maroc imaginé depuis l’étranger. Il faut surtout reconnaître que celles et ceux qui travaillent au pays, au quotidien, portent des contraintes que l’on ne voit pas toujours à distance.

C’est pourquoi je crois à une parole de la diaspora qui soit à la fois libre et humble. Libre, parce que la distance donne parfois le recul nécessaire pour comparer, alerter, proposer. Humble, parce que la distance ne donne pas automatiquement la légitimité de juger celles et ceux qui agissent sur place.

Entre le silence et la leçon, il existe une troisième voie : la contribution. C’est cette voie que j’ai toujours essayé de suivre, à ma mesure, lorsque l’on me demandait d’intervenir dans mes domaines de compétence.

​Le Maroc a accompli de grands progrès ce dernier quart de siècle.

Le dire n’interdit pas de souhaiter mieux. Reconnaître les avancées n’empêche pas d’identifier les chantiers encore ouverts. Être constructif ne signifie pas être complaisant. Être positif ne signifie pas renoncer à l’exigence.

C’est même l’inverse : plus on reconnaît ce qui a été bâti, plus on doit se demander comment consolider, transmettre et améliorer. La critique utile est celle qui part du réel, respecte les efforts accomplis et propose des chemins praticables.

Le débat ouvert par Hamid Bouchikhi peut donc être fécond s’il nous aide à dépasser les oppositions faciles. L’intellectuel marocain n’a pas à choisir entre refus stérile et approbation silencieuse. Il peut être une présence responsable. Il peut aider à nommer les problèmes sans humilier les personnes.

Il peut valoriser les réussites sans nier les difficultés. Il peut rappeler l’histoire sans bloquer l’avenir. Il peut accompagner les transformations sans se transformer lui-même en simple commentateur de ces transformations.

Je crois que le Maroc a besoin aujourd’hui d’intellectuels bâtisseurs. Des intellectuels capables de relier les générations, les territoires, les disciplines, les expériences du dedans et du dehors.

Des intellectuels capables d’écouter avant de parler. Des intellectuels capables de proposer avant de condamner. Des intellectuels capables de reconnaître qu’un pays ne se construit pas seulement avec des idées, mais aussi avec du temps, du travail, des institutions, des compétences, de la patience et de la confiance.

Au fond, la question que je retiens n’est pas : qui a dit non hier et qui dit oui aujourd’hui ? La question est : comment faire en sorte que le non et le oui soient tous les deux au service du Maroc ? Dire non lorsque l’on veut protéger une exigence nationale est utile. Dire oui lorsque l’on accepte de contribuer loyalement est honorable. Ce qui compte, c’est la finalité.

Est-ce pour soi-même ou pour le pays ? Est-ce pour une trajectoire personnelle ou pour une construction collective ? Est-ce pour occuper une place ou pour rendre un service ?

C’est dans cet esprit que je m’inscris dans ce débat. Non pour fermer une discussion, mais pour l’ouvrir autrement. Non pour distribuer les bons et les mauvais points, mais pour rappeler que la parole intellectuelle a une responsabilité particulière lorsqu’elle parle du Maroc. Notre pays appartient à toutes et à tous.

Il mérite des paroles libres, mais aussi justes. Il mérite des désaccords, mais aussi des propositions. Il mérite des mémoires, mais aussi des engagements. Il mérite surtout que chacun, depuis sa place, se demande honnêtement ce qu’il peut apporter à la construction commune.


Mercredi 1 Juillet 2026

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