Dossier spécial : Emploi, quel emploi ? On ne voit rien venir…

Parution ce Weekend du 1er Mai


Rédigé par La rédaction le Mercredi 29 Avril 2026

Le Maroc parle beaucoup de croissance. Il parle d’investissement, d’infrastructures, d’industrie, de Coupe du monde 2030, de transition énergétique, de digitalisation, de régions, de compétitivité. Tout cela est réel. Tout cela compte. Mais une question revient avec insistance, dans les familles, les cafés, les universités, les zones industrielles, les campagnes et les quartiers populaires : où sont les emplois ?



Ce dossier spécial de L’ODJ Économie, daté du 1er mai 2026, part de cette interrogation simple, presque brutale : emploi, quel emploi ?

Car le pays avance, mais beaucoup de Marocains ne voient rien venir. Les chiffres macroéconomiques peuvent rassurer, les projections peuvent séduire, les grands chantiers peuvent impressionner. Mais le marché du travail, lui, reste le juge de paix.

Le paradoxe marocain est désormais bien identifié. Le Maroc investit beaucoup, construit beaucoup, réforme beaucoup. Pourtant, la création d’emplois reste insuffisante, surtout lorsqu’il s’agit d’emplois formels, stables, productifs et correctement rémunérés. La croissance revient, mais elle ne descend pas toujours jusqu’aux ménages. Elle se voit dans les infrastructures, moins dans les fiches de paie.

Le rapport de la Banque mondiale publié en avril 2026 sur la croissance et l’emploi au Maroc apporte une matière précieuse à ce débat. Il ne nie pas les progrès du Royaume : stabilité macroéconomique, modernisation des infrastructures, émergence de nouvelles industries, amélioration du capital humain. Mais il souligne une faiblesse centrale : depuis plus de deux décennies, l’économie marocaine ne crée pas assez d’emplois pour absorber pleinement sa population active potentielle.

Derrière ce constat se cache une réalité plus profonde. Le modèle de croissance marocain a longtemps reposé sur l’accumulation de capital, notamment public. Ce choix a permis de transformer le pays. Mais il n’a pas suffisamment produit de gains de productivité, ni libéré un tissu dense d’entreprises capables de grandir, d’embaucher et de mieux payer. Beaucoup de PME restent petites. Beaucoup de jeunes diplômés restent déclassés. Beaucoup de femmes restent hors du marché du travail. Beaucoup de travailleurs ruraux quittent l’agriculture sans trouver une vraie insertion urbaine. Et l’informel continue d’absorber ceux que le formel ne sait pas accueillir.

Ce dossier ne cherche pas à noircir le tableau. Il refuse aussi le discours facile de l’optimisme automatique. Il pose une question de fond : comment transformer la croissance en emplois visibles ? Comment passer d’un Maroc qui investit à un Maroc qui embauche ? Comment faire émerger des entreprises dynamiques, des salaires plus dignes, des trajectoires professionnelles crédibles, une meilleure participation des femmes et des jeunes ?

Les quinze articles réunis dans ce dossier explorent ces angles : déficit d’emplois, paradoxe de l’investissement, faiblesse du privé, PME bloquées, déclassement des diplômés, NEET, emploi féminin, sécheresse rurale, informel, crédit, concurrence et projections à l’horizon 2035.

En ce 1er mai 2026, journée symbolique du travail, L’ODJ Média ouvre donc un débat nécessaire. Non pas seulement sur le chômage, mais sur la qualité du modèle économique qui produit — ou ne produit pas — l’emploi.

Car une croissance qui ne crée pas assez d’emplois finit toujours par perdre sa force politique. Et un pays qui veut réussir 2030, puis 2035, devra répondre à cette question sans détour : les Marocains verront-ils enfin venir les emplois ?

Sommaire du dossier spécial

Introduction
Croissance, investissement, grands chantiers : pourquoi les emplois restent invisibles ?
 
Maroc : la croissance revient, mais l’emploi reste introuvable 215.000 emplois manquants par an : le chiffre qui dérange Investir beaucoup, employer peu : le paradoxe marocain Public partout, privé trop faible : qui doit vraiment créer l’emploi ? Des entreprises nombreuses, mais trop petites pour embaucher Le “missing middle” marocain : ces PME qui ne grandissent jamais Productivité faible, salaires faibles : le cercle vicieux du travail marocain Les jeunes diplômés face au grand déclassement NEET, chômage, découragement : la jeunesse sortie des radars Femmes et emploi : le plus grand gisement économique inexploité Quand les femmes entreprennent, elles embauchent plus de femmes Sécheresse et exode silencieux : les emplois ruraux disparaissent Informel : l’emploi existe, mais il ne protège pas Crédit, délais de paiement, concurrence : pourquoi les bons employeurs restent bloqués 1,7 million d’emplois possibles d’ici 2035 : scénario réaliste ou promesse technocratique ?
 
 

​Transformer la croissance en emplois visibles : le vrai test marocain d’ici 2035

Au terme de ce dossier, une évidence s’impose : le Maroc n’a pas seulement un défi de croissance. Il a un défi de traduction : 
Traduire les investissements en emplois.
Traduire les infrastructures en mobilité sociale.
Traduire les réformes en opportunités concrètes pour les jeunes, les femmes, les travailleurs ruraux et les classes moyennes fragilisées.

Depuis plus de vingt ans, le Royaume a profondément changé. Routes, ports, industrie automobile, infrastructures ferroviaires, plateformes logistiques, programmes sociaux, montée en puissance des énergies renouvelables : le pays a avancé. Il serait injuste de nier cette transformation. Mais il serait tout aussi dangereux d’ignorer l’autre réalité : beaucoup de Marocains ne ressentent pas encore cette modernisation dans leur propre trajectoire professionnelle.

Le grand malaise du marché du travail marocain vient précisément de ce décalage. Une économie peut croître sans créer assez d’emplois. Elle peut attirer des investissements sans absorber suffisamment sa jeunesse. Elle peut afficher des ambitions internationales tout en laissant s’installer une fatigue sociale silencieuse.

Cette fatigue prend plusieurs visages. Celui du diplômé qui accepte un emploi très en dessous de ses qualifications. Celui de la femme qualifiée qui renonce à travailler faute de conditions adaptées. Celui du jeune NEET qui sort progressivement du radar économique. Celui du petit entrepreneur étranglé par les délais de paiement. Celui du travailleur rural poussé vers les périphéries urbaines après plusieurs saisons de sécheresse. Celui aussi du salarié informel qui travaille sans protection et sans horizon clair.

Le risque est connu : lorsqu’une société cesse de croire que le travail permet réellement d’avancer, la confiance collective se fragilise. Le contrat implicite entre effort et mobilité sociale commence alors à se fissurer.

Pourtant, le Maroc dispose encore d’atouts considérables. Une position géographique stratégique. Une stabilité relative dans une région instable. Une jeunesse nombreuse. Des infrastructures déjà solides. Une capacité industrielle en progression. Une diaspora puissante. Une ouverture internationale réelle. Le problème n’est donc pas l’absence de potentiel. Le problème est la capacité à transformer ce potentiel en emplois massifs, productifs et dignes.

C’est là que le prochain cycle économique marocain sera jugé.

Le pays devra faire des choix clairs.

Continuer à investir, oui, mais avec une obsession nouvelle : l’impact sur l’emploi.
Soutenir les entreprises, oui, mais en privilégiant celles qui créent réellement de la valeur et recrutent durablement.
Réformer le marché du travail, oui, mais sans précariser davantage les travailleurs.
Encourager l’entrepreneuriat, oui, mais au-delà des slogans et des micro-activités de survie.


Le Maroc devra aussi changer son regard sur certaines catégories longtemps sous-utilisées. Les femmes ne sont pas un “sujet social” secondaire : elles représentent un levier économique majeur. Les jeunes ne sont pas un problème démographique : ils sont une force productive potentielle. Le rural ne peut plus être traité comme une périphérie économique condamnée à l’exode.

Enfin, une vérité traverse tout ce dossier : le pays ne pourra pas construire un avenir solide avec une croissance qui reste trop faiblement créatrice d’emplois. Les grands événements, les investissements géants et les indicateurs macroéconomiques ne suffiront pas à eux seuls à stabiliser le contrat social.

D’ici 2035, le Maroc devra répondre à une question historique : veut-il être un pays qui affiche la croissance, ou un pays qui distribue réellement les opportunités ?

Car au fond, le vrai succès économique ne se mesure pas seulement en milliards investis, en kilomètres d’autoroutes ou en taux de croissance. Il se mesure dans la capacité d’un jeune à trouver sa place, d’une femme à travailler dignement, d’une PME à grandir, d’un salarié à vivre correctement de son travail.

C’est là que se jouera la prochaine décennie marocaine. Et c’est peut-être là, finalement, que commence la vraie bataille du développement




Mercredi 29 Avril 2026
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