EMI : Encore une histoire à mourir debout

Avec la collaboration d'un neurologue Marocain


Rédigé par La rédaction le Vendredi 16 Janvier 2026

Un adolescent de 15 ans, déclaré cliniquement mort pendant six minutes, revient avec un récit glaçant : lumière blanche, entités hostiles, sentiment d’humiliation et de terreur. L’histoire, partagée sur Reddit, a fait le tour des réseaux. Faut-il y voir une fenêtre ouverte sur l’au-delà ou le miroir brutal d’un cerveau en détresse ? En tant que neurologue marocain, je regarde ce témoignage avec attention, prudence… et une certaine inquiétude. Car derrière le spectaculaire, il y a une question plus dérangeante : que faisons-nous de ces récits, et que risquent ceux qui les vivent ?



EMI : quand le cerveau frôle la panne générale. Science, croyance et hallucinations : lire les EMI sans perdre le sens critique

Les expériences de mort imminente, ou EMI, fascinent depuis des décennies. Depuis les années 1970, la science tente de comprendre ce qui se joue lorsque le cœur s’arrête, que l’oxygène chute et que le cerveau entre dans une zone critique. On parle ici de personnes déclarées mortes au sens médical, parfois durant quelques minutes, puis réanimées.

Le cas rapporté sur Reddit s’inscrit dans ce cadre. À 15 ans, l’auteur est victime d’une fibrillation ventriculaire, trouble cardiaque grave. Six minutes sans activité cardiaque. Six minutes, c’est long. Pour le cerveau, c’est une éternité. Les premières structures à souffrir sont celles impliquées dans la perception, les émotions, la mémoire. Le cortex visuel, le système limbique, l’hippocampe. Rien d’abstrait : ce sont les zones qui fabriquent nos images intérieures, nos peurs, notre sentiment d’identité.

La lumière blanche décrite au début du récit n’a rien d’exceptionnel du point de vue neurologique. Elle est souvent rapportée dans les EMI, mais aussi lors de syncopes, de crises d’épilepsie ou de fortes hypoxies. Une décharge anarchique des neurones visuels suffit à produire cette sensation d’éblouissement total, enveloppant. Le cerveau, privé d’oxygène, s’emballe avant de s’éteindre.

Là où ce témoignage devient troublant, c’est dans sa bascule. L’accueil apaisant laisse place à des figures hostiles, moqueuses, dominantes. Une descente brutale vers un univers de menace.

Croyances, culture et hallucinations : un mélange instable

L’auteur du témoignage le dit lui-même : il a été éduqué dans la foi chrétienne. Ce détail n’est pas anodin. Les EMI ne surgissent jamais dans un vide culturel. Le cerveau ne crée pas à partir de rien ; il recycle, assemble, déforme. Les figures angéliques, démoniaques, les notions de jugement ou de domination sont profondément ancrées dans l’imaginaire religieux occidental.

En neurologie, nous parlons de constructions hallucinatoires contextualisées. Ce ne sont pas des mensonges, ni des inventions conscientes. Ce sont des expériences vécues comme réelles, parfois plus réelles que la réalité elle-même. Sous stress extrême, le cerveau peut produire des scénarios cohérents, chargés émotionnellement, en s’appuyant sur les croyances préexistantes.

Les créatures décrites comme « maléfiques » et « cruelles », l’idée d’un monde assimilé à un jeu où les âmes seraient réduites à l’esclavage, relèvent davantage de la science-fiction que de l’observation scientifique. Mais les rejeter d’un revers de main serait une erreur. Car pour celui qui les vit, ces images laissent des traces durables.

Les études menées depuis les années 1970 sont claires : environ 10 à 15 % des EMI sont vécues de manière traumatique. Elles peuvent déboucher sur des troubles anxieux sévères, des cauchemars récurrents, parfois un véritable stress post-traumatique. Ce chiffre est souvent passé sous silence, éclipsé par les récits plus « lumineux », plus consolants.

Le danger du sensationnel et des récits bruts

Le problème n’est pas tant le témoignage en lui-même que sa circulation brute, sans filtre, sans contextualisation. Reddit, comme d’autres plateformes, amplifie ce type de récit parce qu’il frappe fort. Lumière, monstres, esclavage des âmes : tous les ingrédients sont réunis pour capter l’attention.

Mais à quel prix ? Pour un lecteur fragilisé, anxieux, croyant ou simplement en quête de sens, ces histoires peuvent agir comme un déclencheur. En consultation, j’ai vu des patients marocains, jeunes ou moins jeunes, développer une peur panique de la mort après avoir consommé ce genre de contenus. Certains finissent par interpréter leurs propres malaises, leurs rêves ou leurs crises d’angoisse comme des signes précurseurs d’un « autre monde » hostile.

Il faut le dire clairement : la science ne valide pas l’existence d’entités conscientes rencontrées lors des EMI. Aucun protocole rigoureux, aucune étude reproductible n’a pu établir une telle hypothèse. Ce que nous observons, en revanche, ce sont des cerveaux en état de survie extrême, produisant des narrations intenses pour donner un sens à l’effondrement biologique.

Le neurologue américain Kevin Nelson résumait cela par une formule simple : « L’EMI n’est pas une fenêtre sur l’au-delà, mais un miroir du cerveau en crise. » Une phrase qui dérange, mais qui a le mérite de poser un cadre.

Foi, science et responsabilité collective

Au Maroc, la question prend une résonance particulière. Nous vivons dans une société où la spiritualité occupe une place centrale, mais où l’angoisse existentielle progresse, notamment chez les jeunes adultes. Parler des EMI sans précaution, c’est risquer de nourrir des lectures littéralistes, anxiogènes, parfois incompatibles avec un Islam de tolérance et d’apaisement.

La tradition islamique, rappelons-le, invite à la retenue sur ce qui relève de l’invisible. Elle insiste sur la miséricorde, sur la responsabilité humaine ici-bas, pas sur la fascination morbide. Réduire la mort à un spectacle neurologique ou, à l’inverse, à un film d’horreur métaphysique, c’est passer à côté de cette sagesse.

Cela ne signifie pas qu’il faille censurer ces témoignages. Ce serait une mauvaise réponse. Mais les accompagner, les analyser, les expliquer. Dire aux lecteurs : ce que vous lisez est une expérience subjective, marquée par une défaillance cérébrale sévère. Elle mérite écoute et empathie, pas sacralisation.

Ce que nous dit vraiment cette histoire

« Encore une histoire à mourir debout ». Le titre sonne presque comme une provocation. Pourtant, cette histoire ne parle pas de l’au-delà. Elle parle de nous. De notre besoin de récits. De notre difficulté à accepter que le cerveau, organe fragile, puisse produire le pire comme le meilleur lorsque tout vacille.

Elle nous rappelle aussi une chose essentielle : survivre à un arrêt cardiaque ne signifie pas sortir indemne. Le cœur repart, parfois, mais l’esprit reste marqué. Ces patients ont besoin de suivi, de parole, parfois de soins psychologiques. Pas de likes, pas de théories complotistes, pas d’instrumentalisation spirituelle.

Donc, contre la fascination naïve pour ces récits bruts, diffusés sans garde-fous. À décharge, aussi, pour ceux qui les racontent, souvent sincères, parfois perdus, cherchant à comprendre ce qu’ils ont vécu.

Entre science et croyance, entre curiosité et responsabilité, il existe une ligne de crête. La tenir, c’est refuser le nihilisme comme le sensationnalisme. C’est rappeler que le cerveau humain, dans ses derniers soubresauts, ne révèle pas forcément un autre monde. Il révèle surtout sa propre vulnérabilité.

Face à ces témoignages, la vraie question n’est peut-être pas « que se passe-t-il après la mort ? », mais « comment accompagner les vivants qui en sont revenus ? ». Là, la science, la foi et la société marocaine ont encore beaucoup à construire, ensemble.




Vendredi 16 Janvier 2026
Dans la même rubrique :