École au Maroc : la grande victoire sur la non-scolarisation

Éducation : Le Maroc réduit son taux de décrochage de 85 % en deux décennies


Rédigé par La rédaction le Vendredi 27 Mars 2026

Le Maroc a bel et bien fait reculer, de façon spectaculaire, le nombre d’enfants et d’adolescents hors de l’école. En vingt-trois ans, on est passé de plus de 2 millions à 570 000. C’est massif. C’est réel. Et c’est suffisamment rare pour être dit sans ironie. Mais une fois l’effet d’annonce dissipé, une autre lecture s’impose : cette avancée ne règle pas tout. Elle déplace le problème. Car faire entrer un enfant à l’école n’assure ni sa réussite, ni sa progression fluide, ni son avenir. Voilà où le débat devient marocain, concret, presque intime pour des milliers de familles.



Une baisse historique de la non-scolarisation, oui. Mais il faut regarder ce que disent vraiment les chiffres

Le chiffre impressionne, et il a de quoi. Selon l’étude de cas consacrée au Maroc dans le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2026 de l’UNESCO, la population des adolescents et des jeunes hors de l’école est passée d’un peu plus de 2 millions en 2000 à 570 000 en 2023, soit une baisse de 72 %. Chez les adolescents en âge de fréquenter le collège, le taux de non-scolarisation a chuté de 42 % à 6 % entre 2000 et 2023. À ce niveau-là, il ne s’agit plus d’une amélioration marginale. C’est un basculement structurel.

Il faut le reconnaître franchement : le Maroc, longtemps critiqué pour ses retards éducatifs, a mené sur ce front une politique d’extension de l’accès à l’école dont les effets sont visibles. L’UNESCO parle d’un rythme de scolarisation “rapide et soutenu” sur plus d’un quart de siècle. Le pays, qui se situait à la fin du XXe siècle sous la moyenne des pays à revenu intermédiaire inférieur, a fini par rejoindre, sur certains indicateurs, les niveaux observés dans les pays à revenu intermédiaire supérieur. Pour un pays marqué par de fortes inégalités territoriales, ce n’est pas anodin.

Mais il faut résister à la tentation de la célébration trop propre. D’abord parce que 570 000, ce n’est pas un résidu statistique. Ce sont encore des centaines de milliers de vies fragilisées. Ensuite parce que la baisse de la non-scolarisation ne dit pas tout de la qualité de l’expérience scolaire. Elle mesure l’entrée ou la présence dans le système. Pas forcément l’apprentissage, encore moins l’égalité réelle devant les chances. Là est le point sensible. Et c’est là, au fond, que commence l’inquiétude.

Infrastructures scolaires, Tayssir, transport : ce que le Maroc a objectivement réussi

Cette amélioration ne tombe pas du ciel. L’UNESCO l’explique par une combinaison d’outils très concrets, presque terre à terre, mais décisifs. Le premier levier a été le maillage territorial. Entre 1999/2000 et 2023/24, le nombre de collèges publics est passé de 941 à 2 024. Dans le même temps, les lycées publics sont passés de 537 à 1 505. Cette poussée de l’offre scolaire a changé la géographie quotidienne de l’école marocaine. Pour beaucoup de familles, surtout hors des grands centres urbains, l’école est devenue plus proche, donc moins improbable.

Le résultat se lit dans l’accès au collège. La proportion des enfants de l’âge officiel inscrits en première année du collège est passée de 50 % en 2000 à 90 % en 2024. Dit autrement : ce qui relevait encore, il y a vingt-cinq ans, d’une demi-promesse nationale est devenu une quasi-norme. C’est considérable, surtout dans un pays où la distance, le transport, l’enclavement et parfois le découragement familial ont longtemps pesé plus lourd que les discours sur “l’école pour tous”.

Deuxième levier : le soutien social. Le programme Tayssir, lancé à titre pilote en 2008 avant d’être élargi, est devenu un outil central de rétention scolaire. D’après l’UNESCO, 3,1 millions d’élèves ont reçu cette aide en 2025. L’idée est simple : quand l’école coûte, même si elle est dite gratuite, il faut réduire le coût de la présence. Cette évidence, le Maroc a fini par l’intégrer dans ses politiques publiques.

Il y a aussi la question de la mobilité, souvent sous-estimée dans les débats urbains. Or pour un collégien ou un lycéen de commune rurale, l’école ne se joue pas seulement dans la salle de classe. Elle se joue sur la route. L’UNESCO relève que le transport scolaire bénéficiait à 111 000 élèves en 2023/24, dont 75 % en milieu rural. Dans le même mouvement, les internats et cantines du secondaire qualifiant ont progressé, avec des établissements d’hébergement qui ont doublé à l’échelle nationale et presque quadruplé dans le rural depuis 2010/11. Cela paraît technique. En réalité, c’est presque une politique de survie scolaire.

Autre point souvent oublié : le système essaie aussi de rattraper ceux qu’il a déjà laissés filer. Le réseau de l’École de la deuxième chance comptait 238 centres à travers le pays et accueillait près de 18 000 inscrits en 2024/25. Parmi eux, 72 % ont été réinsérés, selon l’UNESCO : 16 % vers l’enseignement formel, 21 % vers la formation professionnelle, 35 % vers l’emploi. Là encore, il faut saluer le principe. Une société sérieuse ne traite pas le décrochage comme une faute morale irréversible.

Coût de l’éducation, redoublement, disparités régionales : la victoire reste incomplète

C’est ici que le récit devient moins confortable. Car le rapport de l’UNESCO ne livre pas un conte administratif. Il signale aussi des fragilités lourdes.

La première touche au budget des ménages. La part de l’éducation dans la consommation totale des foyers marocains est passée de 1,6 % en 2001 à 3,7 % en 2014. En parallèle, le poids du privé a progressé dans le secondaire. Cela veut dire une chose très simple : même quand l’accès s’améliore, l’école continue de coûter cher aux familles, directement ou indirectement. Et au Maroc, chacun sait ce que cela signifie dans la vraie vie : fournitures, transport, soutien, logement, parfois cours privés, parfois fatigue financière silencieuse.

Le second point noir, c’est le redoublement, surtout au collège. L’UNESCO note qu’après 2015, le taux de redoublement au secondaire collégial a fortement augmenté pour atteindre 23 % en 2019, avant que la situation ne reste plus favorable au lycée, où il était de 11 % en 2024. Cette donnée mérite mieux qu’une note en bas de page. Car un système qui fait entrer davantage d’élèves mais en bloque une part importante dans les classes intermédiaires risque de produire une inclusion inachevée. On scolarise, oui. On fluidifie moins.

Il faut le dire avec franchise : au Maroc, beaucoup de parents ont le sentiment que l’école garde une porte d’entrée plus large qu’avant, mais un couloir encore étroit ensuite. L’enfant est dans le système, mais il y avance mal. Il répète, décroche mentalement, s’essouffle, ou passe d’un niveau à l’autre sans compétences solides. L’UNESCO le suggère sans brutalité : être à l’école ne signifie pas progresser au bon rythme. Cette nuance est capitale. Elle touche à la crédibilité même de la promesse scolaire.

S’ajoutent à cela les disparités régionales. Le rapport souligne que le décrochage demeure plus marqué dans certaines zones. Autrement dit, la moyenne nationale s’améliore, mais elle peut masquer des fractures locales persistantes. Dans le Maroc réel, celui des reliefs, des douars éloignés, des périphéries urbaines mal desservies, la même réforme n’a pas toujours le même effet. Le risque, ici, n’est pas seulement statistique. Il est politique et social. Lorsqu’un pays avance sans avancer partout, il crée de nouvelles frustrations.

Le vrai tournant : ne plus seulement remplir les classes, mais tenir la promesse scolaire

Le plus intéressant dans cette séquence, c’est peut-être que le Maroc semble avoir compris que la prochaine bataille ne se gagnera pas uniquement à coups de bâtiments, même si ceux-ci restent nécessaires. L’UNESCO mentionne la montée en puissance d’outils de repérage précoce des élèves à risque de décrochage via le système Massar, ainsi que le développement d’unités d’accompagnement psycho-éducatif. Le principe est juste : intervenir avant que l’élève ne disparaisse des radars, et pas après.

Le rapport cite aussi le programme des écoles pionnières, lancé en 2023/24 puis étendu. Il repose sur une logique d’évaluation régulière, de remédiation ciblée et d’implication des parents. L’UNESCO estime que cette approche a déjà amélioré les apprentissages, même si son effet direct sur le décrochage n’est pas encore évalué. On est là face à une inflexion intéressante : passer d’une logique de volume à une logique de suivi. C’est moins visible politiquement qu’une inauguration d’établissement, mais sans doute plus décisif à moyen terme.

Au fond, la question marocaine a changé de visage.
Hier, elle était : comment mettre les enfants à l’école ?
Aujourd’hui, elle devient : comment faire en sorte que les années d’école produisent réellement des acquis, de l’autonomie, une trajectoire ?

Ce déplacement est important. Il dit que le pays n’est plus exactement au même stade de son défi éducatif. C’est une bonne nouvelle. Mais c’est aussi une exigence plus difficile

​Oui, le Maroc a réussi quelque chose de majeur.

Faire reculer la non-scolarisation de plus de 2 millions à 570 000 en vingt-trois ans n’est ni un slogan, ni une illusion d’optique. C’est un résultat national qu’il faut regarder avec sérieux et avec fierté mesurée. Mais un pays qui prend l’école au sérieux ne s’arrête pas au portail. Il regarde ce qui se passe dedans, puis après.

Les familles marocaines, elles, ne demandent pas seulement une place en classe. Elles demandent une école qui tienne sa parole. Et c’est précisément sur ce terrain-là, plus ingrat, moins spectaculaire, que se jouera la vraie suite




Vendredi 27 Mars 2026
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