Écrire pour qui ? Comment et avec quels mots ?




Il y a une question que les rédactions se posent trop rarement, tant elle paraît évidente : pour qui écrivons-nous ?

Pour nos lecteurs fidèles ? Pour ceux qui pensent déjà comme nous ? Pour ceux qui partagent notre vocabulaire, nos références, notre lecture du monde ? Ou pour ceux que nous voudrions atteindre au-delà de notre cercle naturel ?

La question paraît théorique. Elle est en réalité devenue centrale à l’heure de Google, des réseaux sociaux, des moteurs de réponse et de l’intelligence artificielle.

Prenons deux exemples très marocains.

À L’ODJ, devons-nous écrire « Sebta » ou « Ceuta » ? « Sahara marocain » ou « Sahara occidental » ?

Sur le fond, la réponse semble simple. Une rédaction marocaine dispose de son référentiel, de son histoire, de sa sensibilité et de sa ligne éditoriale. Elle peut donc naturellement parler de Sebta et du Sahara marocain.

Mais sur Internet, une autre logique intervient : celle de la recherche.

Un lecteur espagnol tape « Ceuta ». Un lecteur français aussi, le plus souvent. Un anglophone cherchera « Ceuta » ou « Western Sahara ». Un internaute qui découvre le dossier du Sahara tapera spontanément « Sahara occidental ». Non parce qu’il aurait nécessairement choisi un camp, mais parce que ce sont les termes qu’il connaît, qu’il a vus dans la presse internationale, sur Wikipédia, dans les dépêches d’agence ou dans les moteurs de recherche.

Et c’est ici que commence le vrai problème éditorial.

Si je n’utilise que le vocabulaire de ceux qui sont déjà d’accord avec moi, qui vais-je réellement toucher ?

Probablement ceux qui me lisent déjà.
Probablement ceux qui connaissent déjà mes arguments.
Probablement ceux qui n’ont pas besoin d’être convaincus.

Je peux alors produire les analyses les plus brillantes du monde, elles risquent de tourner à l’intérieur d’un même cercle de lecteurs.

C’est le vieux problème du prêche aux convaincus, mais aggravé par les algorithmes.

Google, lui, ne connaît pas nos états d’âme. Il associe des requêtes à des contenus. Il observe les mots tapés, les formulations dominantes, les langues, les habitudes de recherche et les proximités sémantiques. Les moteurs fondés sur l’intelligence artificielle font désormais quelque chose de comparable, mais à une échelle encore plus vaste : ils identifient les termes récurrents, les sources les plus visibles et les formulations les plus répandues.

Autrement dit, la bataille éditoriale commence parfois avant même la lecture de l’article.

Elle commence dans le choix des mots qui permettront à l’article d’exister dans l’espace numérique.

Écrire « Ceuta » ne signifie donc pas nécessairement renoncer à « Sebta ».
Écrire « Sahara occidental » ne signifie pas nécessairement adopter la lecture politique que cette expression peut parfois sous-entendre.

Cela peut simplement vouloir dire : je veux que mon article soit trouvé par celui qui utilise ce mot. Et une fois qu’il est là, je peux lui expliquer ma lecture, mes arguments, mes nuances, mes preuves et mon vocabulaire.

C’est même, à mes yeux, une forme de maturité éditoriale.

La ligne éditoriale ne consiste pas à s’enfermer dans son propre langage. Elle consiste à savoir où l’on veut emmener le lecteur.

Si je veux parler à quelqu’un qui cherche « Ceuta », je dois accepter qu’il n’entre pas dans mon article par le mot « Sebta ».
Si je veux parler à quelqu’un qui cherche « Western Sahara », je dois comprendre qu’il ne tapera probablement pas « Moroccan Sahara ».

La question devient alors moins : « Quel mot est le plus conforme à ma position ? » que : « Avec quel mot vais-je rencontrer celui que je veux convaincre ? »

C’est toute la différence entre écrire pour soi et écrire pour être lu.

Un média n’est pas un tract. Un tract parle à ses partisans.

Un média cherche aussi le lecteur qui doute, qui compare, qui conteste, qui ignore ou qui arrive avec une autre grille de lecture.

Il ne s’agit pas pour autant de sacrifier sa cohérence.

Une rédaction peut parfaitement construire une doctrine claire : employer les deux termes selon les contextes, expliquer les différences, utiliser le vocabulaire international dans les titres lorsque cela améliore la visibilité, puis préciser dans le corps du texte la position éditoriale adoptée.

On peut écrire : « Ceuta, Sebta pour les Marocains ».
On peut écrire : « Sahara occidental, que le Maroc considère comme partie intégrante de son territoire ».

On peut aussi choisir, selon l’angle, de faire coexister les deux expressions dans un même article, non par faiblesse, mais par intelligence de diffusion. Le journalisme numérique oblige ainsi à distinguer deux choses que l’on confond souvent : le mot que je préfère et le mot que le lecteur cherche.

Les deux ne sont pas toujours les mêmes. Et c’est précisément là que commence le métier.

Car écrire, ce n’est pas seulement produire un texte juste. C’est organiser une rencontre.

Une rencontre entre une information, une conviction, une analyse et un lecteur.
Encore faut-il que ce lecteur trouve le chemin jusqu’à nous.

Le paradoxe est presque cruel : si nous refusons d’utiliser le mot qu’il tape, nous pouvons avoir raison dans un article qu’il ne lira jamais.

À l’inverse, si nous acceptons d’entrer dans son univers lexical, nous gagnons peut-être la possibilité de déplacer son regard.

Voilà pourquoi, à l’ère des algorithmes, la question « écrire pour qui ? » devient peut-être plus importante encore que « écrire quoi ? ».

Écrire pour les convaincus est confortable. Écrire pour les autres est plus difficile.

Mais si le journalisme veut encore avoir une fonction d’influence, de pédagogie et de confrontation des idées, il doit accepter cette difficulté.

Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre Ceuta et Sebta, entre Sahara occidental et Sahara marocain.

Le véritable enjeu est de savoir si nous voulons seulement parler à ceux qui nous ressemblent, ou si nous voulons réellement entrer dans la conversation du monde.
Et dans ce cas, il faut parfois accepter d’emprunter les mots des autres pour leur faire entendre les nôtres.

​Que les choses soient donc parfaitement claires : nous sommes un média marocain, et notre position sur les intérêts fondamentaux et la souveraineté du Royaume ne souffre d’aucune ambiguïté. Personne ne peut sérieusement en douter.

Mais il faut distinguer deux registres qui n’obéissent pas exactement aux mêmes impératifs. Les mots de la diplomatie sont des mots politiques, juridiques et de souveraineté. Ils disent une position d’État, défendent des intérêts nationaux et s’inscrivent dans une stratégie diplomatique.

Les mots du journaliste ont aussi une autre fonction : ils doivent permettre à l’information de circuler, d’être trouvée, comprise, référencée et confrontée aux autres récits. Ils sont, en ce sens, plus utilitaires médiatiquement parlant.

Employer « Ceuta » pour être trouvé par celui qui cherche Ceuta ne transforme pas Sebta en autre chose que Sebta. Employer « Sahara occidental » lorsqu’il constitue la porte d’entrée d’une recherche internationale ne signifie nullement renoncer au Sahara marocain.

Nous ne confondons donc ni référencement et conviction, ni vocabulaire de recherche et souveraineté. Nous allons chercher le lecteur avec ses mots pour lui parler ensuite avec les nôtres.

Car, pour nous, au bout de tous les algorithmes, de toutes les requêtes Google et de toutes les batailles sémantiques, deux convictions demeurent sans équivoque : le Sahara est marocain et Sebta est marocaine.

Les mots-clés sont une stratégie de visibilité. La souveraineté, elle, n’est pas un mot-clé.


Samedi 22 Aout 2026

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