Enfin une étude sur le handicap : maintenant que le Maroc sait, que va-t-il faire ?

Troisième enquête nationale sur le handicap, réalisée par le département de Abdeljebbar Rachidi chargé de l'Insertion sociale


Rédigé par La rédaction le Vendredi 4 Septembre 2026

Enfin une étude. Enfin des chiffres. Désormais, nous pourrons difficilement dire que nous ne savions pas. À partir de 2026, la seule question qui vaille sera donc beaucoup plus simple : qu'avons-nous fait de ce que nous savons ?



Le troisième Enquête nationale sur le handicap change sensiblement la photographie sociale du Maroc. La prévalence est estimée à 8,7 %, près de trois ménages sur dix sont concernés, moins d’une personne sur trois dispose d’un diagnostic et le taux d’emploi des personnes en situation de handicap n’est que de 12,7 %. Enfin des chiffres. Beaucoup de chiffres. Mais avec eux arrive une question autrement plus exigeante : maintenant que nous savons, qu’allons-nous faire ?**


Enfin une étude.

L’expression pourrait paraître injuste. Le Maroc n’en est évidemment pas à sa première enquête sur le handicap. Celle de 2026 est précisément la troisième et ces recherches sont réalisées périodiquement. Mais « enfin » prend ici un autre sens : enfin une photographie suffisamment large pour que le handicap cesse d’être regardé seulement comme une affaire de solidarité, d’associations spécialisées, de familles directement concernées ou de quelques administrations.

Le troisième Enquête nationale sur le handicap veut précisément dépasser le simple comptage. Les résutats de l'étude assument une ambition autrement plus intéressante : aller de la connaissance vers la décision publique, de la décision vers l’action, puis de l’action vers l’impact ; autrement dit, passer de la reconnaissance des droits à la mesure de leur effectivité. 

Voilà probablement la phrase la plus importante des seize pages de résultats préliminaires.

Car nous savons faire des lois. Nous savons proclamer des droits. Nous savons produire des stratégies, créer des programmes et annoncer des dispositifs.

La question devient désormais : est-ce que cela fonctionne dans la vraie vie ?

8,7 % : derrière le pourcentage, presque une famille sur trois

Premier chiffre : 8,7 %.

C’est le taux national de prévalence du handicap estimé par l’enquête en 2026, contre 6,8 % en 2014, soit 1,9 point supplémentaire. Mais attention à la comparaison : le document explique lui-même que cette évolution tient notamment à une méthodologie élargie et à des outils de mesure plus précis permettant d’identifier des difficultés fonctionnelles ou des situations moins visibles, y compris lorsqu’elles n’ont jamais été diagnostiquées ou administrativement déclarées. 

Il serait donc intellectuellement hasardeux d’en conclure que le handicap aurait simplement « augmenté » dans les mêmes proportions.

En revanche, un autre chiffre mérite toute notre attention. Environ 29 % des ménages marocains comptent une personne ou davantage en situation de handicap.

Presque une famille sur trois.En 2014, c’était environ une famille sur quatre. 

À partir de là, il faut changer de vocabulaire.

Le handicap n’est pas le problème d’une petite minorité que la majorité aurait généreusement vocation à aider. Il constitue une réalité sociale qui touche directement ou indirectement une fraction considérable de la société marocaine.

Parce que lorsqu'une personne vit avec un handicap, les conséquences peuvent concerner toute la famille : accompagnement, transport, soins, médicaments, disponibilité d'un parent, scolarité, revenu, aménagement du logement…

Le handicap possède donc aussi une économie familiale invisible.

Sept personnes sur dix sans diagnostic.

Voici peut-être le chiffre qui devrait le plus nous interpeller. Seulement 29,7 % des personnes en situation de handicap disposent d’un diagnostic.

À peine trois sur dix. 

Cela signifie mécaniquement qu'une immense majorité des personnes repérées par l'enquête à travers leurs difficultés fonctionnelles ne disposent pas d'un diagnostic.

Et derrière cette statistique surgit une question autrement plus inquiétante : combien de Marocains vivent depuis des années avec une difficulté qui n'a jamais été correctement identifiée ?

Le problème devient particulièrement sensible concernant les troubles neurodéveloppementaux.

L'étude met elle-même en garde contre une interprétation erronée de ses données : la faible présence de certains troubles dans les diagnostics enregistrés ne signifie pas nécessairement qu'ils sont rares au Maroc. Elle peut aussi révéler une faiblesse du dépistage précoce, un manque de ressources spécialisées, des difficultés d'accès au diagnostic ou encore une insuffisance des mécanismes de détection à l'école. 

Autrement dit, cette enquête mesure aussi, indirectement, ce que notre système ne voit pas encore suffisamment.

L'école inclusive ? Regardons le chiffre
Nous parlons depuis des années d'éducation inclusive. Très bien. Regardons maintenant ce que nous disent les données.

Le taux de scolarisation des enfants âgés de 6 à 17 ans présentant des difficultés fonctionnelles atteint environ 65 %. Là encore, l'étude demande de la prudence dans les comparaisons historiques en raison de la nouvelle méthodologie. 

Mais un autre chiffre est beaucoup plus difficile à relativiser.

Parmi les causes déclarées de non-accès à l'école, le refus d'inscription en raison du handicap arrive en première position avec 42,4 %, devant l'incapacité de la famille à assurer un service d'accompagnement, citée à hauteur de 26,9 %. 

Quarante-deux virgule quatre pour cent.

Nous pouvons construire des écoles. Former davantage d'enseignants. Numériser les programmes. Réformer les examens. Mais la première question de l'école inclusive est encore plus élémentaire : l'école marocaine accepte-t-elle effectivement tous les enfants marocains ?

Et puis vient le mur de l'emploi. Si l'école inquiète, l'emploi frappe encore davantage.

Parmi les personnes en situation de handicap âgées de 15 ans et plus, 78,4 % sont économiquement inactives. Seulement 12,7 % occupent un emploi, tandis que 8,9 % sont au chômage. 

Et lorsqu'on introduit le sexe, apparaît une fracture dans la fracture.Le taux d'emploi atteint 23 % chez les hommes en situation de handicap.

Chez les femmes ?4 %. Quatre pour cent.

Il faudra évidemment approfondir ces résultats lorsque les données définitives et détaillées seront disponibles. Mais ce seul chiffre suffit déjà à poser une question politique majeure : que signifie exactement le mot « inclusion » lorsqu'une femme en situation de handicap demeure aussi massivement éloignée de l'emploi ?

L'étude rappelle d'ailleurs que, parmi ceux qui travaillent, 47,5 % exercent à leur propre compte, 42,5 % sont salariés du privé et seulement 6 % travaillent dans le secteur public. 

Nous ne sommes plus ici dans le registre de la compassion. Nous sommes dans celui de l'autonomie économique.

Être couvert ne veut pas nécessairement dire être protégé

Il existe aussi de bonnes nouvelles.

Près des deux tiers des personnes en situation de handicap bénéficieraient d'une protection sociale. L'enquête y voit un progrès important dans le contexte de généralisation de la protection sociale. 

Il faut le reconnaître. Mais quelques lignes plus loin arrive un chiffre qui oblige à nuancer sérieusement cette satisfaction : 65,6 % des personnes interrogées déclarent que les dépenses de médicaments et de pharmacie restent à la charge de la famille.

Voilà toute la différence entre couverture administrative et protection effective. Sur le papier, la couverture progresse. À la pharmacie, la famille continue souvent de payer.

Or le coût réel du handicap ne s'arrête évidemment pas aux médicaments : transport, rééducation, appareillage, accompagnement, aménagements, aides techniques…

Il faudra un jour mesurer ce reste à charge global du handicap pour les ménages marocains.

Le handicap commence parfois devant la porte de chez soi

L'étude montre également que 43,9 % des personnes interrogées estiment que le manque d'accessibilité limite leur participation à la vie quotidienne et sociale ; 40 % ont besoin d'un accompagnement régulier et 34,2 % éprouvent des difficultés à accéder à leur logement sans assistance. 

Autrement dit, le handicap ne réside pas seulement dans une déficience individuelle. Il peut être aggravé par un escalier, un trottoir, une entrée d'immeuble, un autobus inaccessible ou une administration mal conçue.

Et désormais par le numérique.

L'enquête révèle un chiffre étonnant : 64,9 % disposent d'un téléphone, mais seulement 20 % accèdent à Internet et 1,8 % possèdent un ordinateur. 

Au moment où le Maroc dématérialise progressivement ses services publics, l'accessibilité numérique n'est donc plus un supplément de confort. Elle devient un droit d'accès à l'État, à l'information, à l'éducation et à l'emploi.

Enfin une étude. Et maintenant ?

Voilà pourquoi cette enquête ne devrait surtout pas finir sur une étagère, dans un PDF institutionnel ou dans quelques présentations PowerPoint.

Elle devrait devenir un point zéro. À partir de 2026, pourquoi ne pas construire un véritable tableau de bord national public du handicap ?

Dix ou quinze indicateurs suffiraient : diagnostic, scolarisation, refus d'inscription, emploi, emploi féminin, protection sociale, reste à charge, accessibilité des logements et transports, accès numérique, disparités territoriales…

Car celles-ci sont considérables : l'enquête relève une prévalence allant de 14,2 % à Béni Mellal-Khénifra à 2,4 % à Dakhla-Oued Eddahab, cinq régions se situant au-dessus de la moyenne nationale. Elle précise avec raison que ces différences doivent conduire à des politiques davantage territorialisées. 

Publions donc les indicateurs. Région par région. Année après année lorsque les données le permettent. Et demandons aux politiques publiques non plus seulement ce qu'elles promettent, mais ce qu'elles changent réellement.

C'est finalement la grande vertu de cette troisième enquête. Elle ne nous donne pas seulement davantage de chiffres sur le handicap. Elle nous retire progressivement une vieille excuse.

Enfin une étude. Enfin des chiffres. Désormais, nous pourrons difficilement dire que nous ne savions pas. À partir de 2026, la seule question qui vaille sera donc beaucoup plus simple : qu'avons-nous fait de ce que nous savons ?




Vendredi 4 Septembre 2026
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