Entretien avec Mohamed Kenbib : "Histoire du Maroc" une passionante fresque scientifique

Une fresque intellectuelle, une synthèse scientifique, un savoir structuré, un ouvrage pédagogique…


Rédigé par Rédacteur en chef de L'ODJ Média le Vendredi 31 Juillet 2026

L’immense fresque historique qui couvre la période allant de la Préhistoire à nos jours, en explorant les dimensions politiques, économiques, sociales et culturelles, est intitulée Histoire du Maroc.

Publié en trois tomes sous la direction d’Abdeljalil Lahjomri, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, avec le concours de Bachir Tamer, directeur exécutif de l’Académie, cet ouvrage de référence est présenté par Mohamed Kenbib, professeur émérite et membre de l’Académie du Royaume.

Cette œuvre collective est portée par une dizaine d’historiens, de chercheurs et de spécialistes de renom, qui ont contribué à restituer, avec rigueur et profondeur, les grandes séquences de l’histoire du Maroc.

Mohamed Kenbib est un éminent historien à la réputation internationale. Auteur de nombreux ouvrages qui font référence, il est également un conférencier régulièrement invité dans les hauts lieux du savoir, notamment à la Sorbonne, à Oxford et à Princeton.

Dans cet entretien, il présente l’ouvrage Histoire du Maroc, revient sur le rôle de l’historien et décrypte les défis liés au numérique ainsi que les nouveaux enjeux auxquels est confronté l’historien contemporain.

Une fresque passionnante, appelée à répondre à une forte demande sociale, à une époque marquée par la complexité, l’accélération de l’information et la perte des repères.



​ENTRETIEN AVEC MOHAMMED KENBIB autour de l’ouvrage collectif Histoire du Maroc Académie du Royaume du Maroc

MOHAMMED KENBIB
L’Académie du Royaume vient de publier un important ouvrage collectif de référence en trois tomes consacré à l’histoire de notre pays, que vous avez contribué à coordonner. Pourriez-vous évoquer, pour nos lecteurs, la genèse de ce projet, la méthodologie adoptée et le public auquel il s’adresse ?

Cet ouvrage a été conçu à l’initiative de l’Académie du Royaume, sous l’impulsion de son Secrétaire perpétuel, le professeur Abdeljalil Lahjomri. Dans une période marquée par la circulation rapide d’informations fragmentaires, parfois approximatives ou sorties de leur contexte, il nous a paru essentiel de mettre à la disposition des lecteurs un savoir structuré, accessible et fondé sur les acquis les plus récents de la recherche.

Le projet a été guidé par un souci de transmission, de rigueur et de clarté. Il fallait proposer une synthèse scientifiquement exigeante, tout en l’ouvrant à des thématiques parfois absentes des histoires générales : les pratiques culturelles, les modes de vie, les circulations humaines, le patrimoine, mais aussi les transformations du temps présent. Les illustrations et l’iconographie participent également de cette volonté pédagogique.

L’un des principaux fils conducteurs a consisté à mettre en lumière l’enracinement profond de l’histoire du Maroc et les rôles multiples que le Royaume a joués, selon les époques, en Méditerranée, au Sahara, en Afrique, dans l’Atlantique et au-delà. Le travail a été réparti entre des spécialistes de l’Antiquité, du Moyen Âge, des Temps modernes, de l’époque contemporaine et du temps présent.

Le défi était d’éviter deux écueils : réserver l’ouvrage à un cercle restreint de spécialistes ou, à l’inverse, simplifier excessivement l’histoire du Maroc. Il s’adresse donc aux enseignants, aux étudiants et aux chercheurs, mais aussi au grand public, notamment aux jeunes générations, ainsi qu’aux lecteurs étrangers désireux de mieux connaître l’histoire du pays.

Dans son ouvrage L’Histoire du Maghreb, Abdallah Laroui regrettait que les jeunes Maghrébins, négligeant le passé, soient obnubilés par le présent, l’économie, la sociologie ou la politique. Il concluait que « chaque jour davantage, nous nous rendons compte de la nécessité de questionner le passé ». Dans cette Histoire du Maroc, vous avez précisément choisi de conjuguer histoire et présent dans une perspective multidisciplinaire. Pourquoi ce choix ?

Abdallah Laroui rappelait très justement que l’on ne peut comprendre le présent sans interroger les processus historiques qui l’ont façonné. L’histoire ne consiste pas seulement à restituer des événements révolus : elle permet de mettre au jour des continuités, des ruptures, des héritages et des mutations dont les effets demeurent perceptibles dans les sociétés contemporaines.

C’est dans cet esprit que nous avons souhaité articuler le temps long et le temps présent. Le Maroc d’aujourd’hui est le produit d’une histoire millénaire, mais aussi d’interactions permanentes entre les dimensions politiques, sociales, économiques, religieuses, culturelles et territoriales.

Une telle ambition supposait une approche multidisciplinaire. L’histoire dialogue ici avec l’archéologie, l’anthropologie, la sociologie, l’économie, la géographie et l’histoire de l’art. Il ne s’agit pas de diluer la discipline historique, mais d’enrichir ses questionnements et d’élargir les angles à partir desquels l’expérience marocaine peut être appréhendée.

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, le professeur Abdeljalil Lahjomri, présente cet ouvrage comme « une invitation à parcourir les siècles qui ont façonné le Maroc » et comme un outil de transmission du savoir dans un monde en quête de repères. Comment voyez-vous le rôle de l’historien dans cette perspective ?

Appréhender le temps long suppose de s’intéresser aux structures sociales, aux mouvements de population, aux territoires, aux échanges économiques, aux institutions religieuses et savantes, aux langues, aux pratiques culturelles et aux modes de vie. L’histoire de l’alimentation, de l’habillement, de la musique, des villes, des routes, des migrations ou encore des relations entre les différentes composantes de la société permet ainsi d’éclairer des dimensions essentielles de l’expérience historique marocaine.

Il faut également étudier le Maroc dans ses multiples espaces d’interaction : le Maghreb, le Sahara et l’Afrique subsaharienne, la Méditerranée, le monde atlantique et le monde arabo-musulman. Cette ouverture montre que son histoire ne s’est jamais construite dans l’isolement, mais au croisement de circulations humaines, commerciales, intellectuelles et spirituelles.

Les dynasties constituent naturellement une trame essentielle. Elles permettent de suivre les principales étapes de la construction de l’État, les modalités d’exercice du pouvoir, les relations entre les différentes composantes du territoire et l’évolution des rapports avec le monde extérieur. 

Le rôle de l’historien est donc de restituer à la fois les permanences et les mutations, en s’appuyant sur des sources confrontées et contextualisées, sans projeter mécaniquement sur le passé les catégories et les préoccupations du présent.

Quelle période avez-vous personnellement traitée dans cet ouvrage et pour quelles raisons ?

Outre l’introduction générale de l’ouvrage, ma contribution a porté sur les grandes transformations connues par le Maroc à partir de la fin du XVIIIᵉ siècle, et plus particulièrement aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, jusqu’à l’indépendance en 1956.

Le XIXᵉ siècle constitue un moment décisif. Le Royaume doit alors faire face aux mutations de l’économie internationale, à l’intensification des pressions européennes et à la nécessité de réformer ses structures afin de mieux préserver sa souveraineté. Cette volonté s’est notamment traduite par des réformes militaires, fiscales et administratives, qui peuvent être mises en perspective avec les expériences réformatrices conduites à la même époque dans d’autres États, notamment dans l’Empire ottoman.

La période du Protectorat et celle de l’accession à l’indépendance permettent ensuite d’observer les transformations de l’État et de la société, les différentes formes de résistance, l’affirmation du mouvement national ainsi que le rôle central de la monarchie dans la restauration de la souveraineté.

Les régions sahariennes du Maroc ont également été étudiées dans une perspective historique de longue durée. Cette approche met en évidence l’ancienneté et la diversité des liens politiques, humains, économiques, religieux et culturels qui rattachent ces régions à l’ensemble marocain.

Dans votre leçon d’investiture à l’Académie du Royaume, vous avez évoqué l’importance de l’apport de l’École historique de Rabat. Que retenez-vous de cette période particulièrement féconde pour la recherche historique ?

L’École historique de Rabat renvoie moins à une doctrine homogène qu’à une dynamique scientifique, intellectuelle et institutionnelle. Développée autour de la Faculté des lettres et des sciences humaines de Rabat, elle a joué un rôle majeur dans le renouvellement de l’écriture de l’histoire du Maroc.

Son apport essentiel a été de replacer les sources marocaines au cœur de la recherche : archives du Makhzen, manuscrits, chroniques, documents juridiques, correspondances, sources locales et témoignages oraux. Cette démarche a permis de renouveler certaines grilles d’analyse héritées de l’historiographie coloniale et de restituer aux acteurs marocains leur pleine place dans leur propre histoire.

Elle a également contribué à élargir les objets de recherche. À côté de l’histoire politique et diplomatique se sont développées l’histoire sociale, économique, rurale, urbaine et culturelle, ainsi que l’étude des élites, des tribus, des minorités et des différentes composantes de la société marocaine.

Cette période a été féconde parce qu’elle reposait sur une grande exigence méthodologique, une connaissance approfondie des sources marocaines, leur confrontation avec les archives étrangères et un dialogue constant avec les autres traditions historiographiques. La collection Sources inédites de l’histoire du Maroc constitue à cet égard un matériau précieux. L’École de Rabat a formé plusieurs générations de chercheurs et continue d’inspirer les travaux actuels.

Vous écrivez que l’histoire est devenue de plus en plus connectée et que la tendance au « tout numérique » paraît inexorable. Comment avez-vous vécu ces transformations dans votre discipline ?

Le numérique transforme profondément les conditions dans lesquelles les historiens travaillent. Il permet d’accéder à distance à des catalogues, à des fonds d’archives numérisés, à des bibliothèques et à des publications autrefois difficilement accessibles. Il facilite également les échanges entre chercheurs, la constitution de corpus et la comparaison de sources dispersées entre plusieurs pays.

Cette évolution représente un progrès considérable, notamment pour les chercheurs qui ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour consulter des archives à l’étranger. Elle favorise la circulation internationale des savoirs et peut contribuer à mieux faire connaître les travaux produits au Maroc, en arabe comme dans d’autres langues.

Une certaine vigilance reste néanmoins indispensable. La numérisation ne dispense pas du travail minutieux sur les archives : une source accessible en quelques secondes demeure un document qu’il faut identifier, contextualiser, confronter à d’autres sources et soumettre aux règles de la méthode historique. Celle-ci reste fondamentalement critique.

Les outils numériques, y compris ceux relevant de l’intelligence artificielle, peuvent assister le chercheur, mais ils ne doivent se substituer ni à son jugement, ni à sa connaissance des contextes, ni à sa responsabilité intellectuelle. Cette transformation constitue une ouverture remarquable, à condition que la technologie demeure au service de la méthode, de la rigueur et de la transmission du savoir.

Hormis l’intelligence artificielle, quels sont, selon vous, les principaux enjeux et défis à venir pour les historiens ?

Le premier défi concerne les sources elles-mêmes : leur conservation, leur classement, leur accessibilité et, désormais, la préservation des documents numériques. Sans politique durable des archives et sans coopération entre institutions, une partie de la mémoire contemporaine risque de devenir difficilement exploitable.

Le deuxième enjeu est celui de la formation. Face à l’abondance documentaire et à l’accélération de la circulation de l’information, les jeunes chercheurs doivent plus que jamais être formés à la critique des sources, à la comparaison des récits, à la maîtrise des langues et à l’utilisation raisonnée des nouveaux outils.

Les historiens doivent également mieux faire circuler leurs travaux au-delà des cercles universitaires. Il leur revient de transmettre les résultats de la recherche aux enseignants, aux jeunes générations et au grand public, dans un langage accessible sans renoncer à la complexité. Cet effort est essentiel face à la désinformation, aux simplifications et aux instrumentalisations de l’histoire et de la mémoire.

Enfin, il importe de renforcer la présence internationale de la recherche produite au Maroc, dans sa pluralité linguistique, et de préserver l’indépendance intellectuelle des chercheurs. Leur responsabilité n’est pas de produire des certitudes commodes, mais d’établir les faits avec méthode, de confronter les interprétations et d’éclairer la société sur la profondeur et la complexité de son histoire.

C’est précisément à cette exigence de connaissance, de transmission et d’ouverture que cet ouvrage collectif entend contribuer.

Who is ​Mohammed Kenbib ?

Ancien Directeur de l’Institut Royal Pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc

1. Parcours académique et diplômes
1992 Doctorat d’Etat. Université Paris I – Panthéon Sorbonne. Directeur de recherches : Pr Jean-Baptiste Duroselle. Mention : félicitations du jury à l’unanimité.
1980 Doctorat de 3ème Cycle, Université Denis Diderot (anciennement Paris VII). Co-directeurs : Pr Germain Ayache, Pr René Gallissot. Mention : très bien
1975 Diplôme d’Etudes Approfondies, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Rabat (FLSH infra).
1969 Licence Histoire–Géographie, FLSH Rabat. Major de promotion.
1969 Certificat d’archéologie, FLSH. Rabat.

2. Responsabilités administratives et scientifiques
28 juin 2021 Nommé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en juin 2021, directeur de l’Institut Royal pour la Recherche sur l’histoire du Maroc (IRRHM) – Académie du Royaume du Maroc.
2015-à ce jour Membre du Conseil Scientifique des Rendez-Vous de l’histoire de l’Institut du Monde Arabe (Paris).
2004-2008 Directeur scientifique des RDVH de Rabat. Ministère de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur.
1997-2001 Conseiller chargé des Actions culturelles et de la Communication à L’ambassade du Maroc à Paris.
1979-1983 Attaché Culturel à l’Ambassade du Maroc à Paris.
1972-à ce jour Membre du comité éditorial de la revue Hespéris-Tamuda.

3. Enseignement au Maroc et à l’étranger
2001-2013 Professeur à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines de Rabat
2006-2007 Professeur-Visiteur à Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris
2004-2005 Professeur-Visiteur à Peru State College (Nebraska)
2003-2004 Senior Associate Professor à Oxford University
2003-2004 Professeur-Visiteur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne
1987-1988 Fulbright Scholar in Residence (Université de Villanova)
1983-1987 Professeur à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Rabat

4. Principaux ouvrages
1. Juifs et Musulmans au Maroc. Des origines à nos jours (Préface Michel Abitbol et Filali-Ansari, Paris, éd. Tallandier, 2016 ; réédité en 2023)
2. Al-Mahmiyûn, FLSH-Rabat, 2011.
3. Yahûd Al-Maghrib (1912-1948, Préface André Azoulay, trad. Driss Bensaid FLSH-Rabat, 2010.
4. Les fumées de la gloire, (roman) éd. LPA, Casablanca, 2005
5. Les protégés. Contribution à l’histoire contemporaine du Maroc, Préface de Daniel Rivet, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Rabat 1996.
6. Juifs et Musulmans au Maroc, 1859-1948. Contribution à l’histoire des relations inter-communautaires en terre d’Islam, Préface de Jean-Baptiste Duroselle (Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Rabat, 1994).
7. Le Maroc indépendant, 1955-2005 : essai de synthèse, dans le cadre d’élaboration du Rapport « 50 ans de développement humain & Perspectives 2025 », Rabat, 2005.




Vendredi 31 Juillet 2026
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