Un partenaire utile est apprécié. Un partenaire devenu égal peut déranger.
Et si le véritable problème n’était ni la migration, ni les frontières, ni même tel incident diplomatique ? Et si la difficulté essentielle résidait dans l’incapacité d’une partie de l’Espagne politique, médiatique et administrative à imaginer un Maroc développé, souverain, prospère et capable de lui parler d’égal à égal ?
La question mérite d’être posée, sans hostilité envers le peuple espagnol et sans céder aux généralisations faciles. Les sociétés ne possèdent pas une psychologie unique. L’Espagne est diverse, traversée de courants politiques, de sensibilités régionales et d’intérêts contradictoires. Mais les États, eux, portent une mémoire. Et cette mémoire continue parfois d’influencer leur manière de considérer leurs voisins.
Durant les vingt dernières années, le même scénario semble se répéter. Rabat et Madrid se rapprochent. La coopération économique progresse. Les échanges commerciaux atteignent des niveaux records. Les services de sécurité travaillent ensemble. Puis survient une crise : le Sahara, l’accueil discret d’un responsable séparatiste, les frontières de Sebta et Melilla, les migrations ou une déclaration politique maladroite. Soudain, le langage change. La confiance disparaît. Les vieux réflexes remontent à la surface.
L’Espagne ne se comporte alors plus toujours comme un partenaire face à un autre partenaire, mais comme si elle devait rappeler au Maroc sa place. Puis la réalité revient : les intérêts économiques, la sécurité, la lutte contre le terrorisme, les échanges humains et la stabilité régionale imposent l’apaisement. Les sourires réapparaissent, les visites officielles reprennent et l’on annonce un nouveau départ. Jusqu’à la prochaine secousse.
Ce cycle ne peut pas durer éternellement.
Car le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a vingt ou trente ans. Il construit des infrastructures, développe une industrie automobile et aéronautique, investit dans les énergies renouvelables, s’affirme en Afrique et diversifie ses alliances. Il accueille la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, mais ne veut plus être considéré comme le simple voisin du Sud chargé de surveiller les frontières de l’Europe.
C’est peut-être là que se situe le malaise.
L’Espagne semble parfaitement à l’aise avec un Maroc utile : un partenaire commercial, un fournisseur industriel compétitif, un acteur sécuritaire efficace et, surtout, un rempart contre les migrations subsahariennes. Mais est-elle aussi à l’aise avec un Maroc puissant ? Accepte-t-elle réellement un voisin capable de défendre ses propres intérêts, d’imposer ses priorités et de refuser certaines demandes européennes ?
Un partenaire utile est apprécié. Un partenaire devenu égal peut déranger.
La question migratoire révèle particulièrement cette ambiguïté. L’Europe attend du Maroc qu’il contrôle une frontière qui est aussi la sienne, qu’il mobilise ses forces de sécurité et qu’il absorbe une partie croissante de la pression venue du continent africain. Or, au cours des vingt prochaines années, les déséquilibres démographiques, économiques et climatiques risquent d’accentuer les mouvements migratoires.
Le Maroc ne peut pas être éternellement réduit au rôle de gendarme avancé de l’Europe. Il ne doit pas devenir une salle d’attente géante où seraient contenus les drames que les Européens ne veulent plus voir. La coopération migratoire doit reposer sur une responsabilité partagée, des moyens équitables, une politique de développement en Afrique et le respect de la dignité humaine. Elle ne peut pas fonctionner comme une délégation permanente de la peur européenne.
Cela ne signifie pas que l’Espagne souhaiterait nécessairement un Maroc faible ou instable. Une telle affirmation demanderait des preuves. Mais il est permis de constater que certains milieux espagnols semblent mieux accepter un Maroc dépendant qu’un Maroc autonome, un Maroc exécutant qu’un Maroc décidant, un Maroc discret qu’un Maroc ambitieux.
Face à cette situation, que devrait faire Rabat ?
Certainement pas s’excuser de réussir. Le Maroc n’a pas à ralentir son développement pour rassurer son voisin. Il n’a pas à modérer ses ambitions industrielles, africaines, atlantiques ou diplomatiques afin de préserver un équilibre hérité du passé. Il doit poursuivre sa trajectoire, corriger ses faiblesses internes et consolider sa puissance économique, scientifique et sociale.
Mais il ne doit pas davantage tomber dans la provocation ou l’escalade verbale. Les réactions excessives offrent souvent à l’autre partie le prétexte qu’elle attend. La meilleure réponse reste parfois le silence : non pas un silence de faiblesse, mais un silence intelligent, digne et stratégique.
Se taire ne signifie pas renoncer. Cela signifie refuser les polémiques secondaires, ne pas répondre à chaque déclaration, laisser les intérêts profonds reprendre leurs droits et maintenir une ligne claire.
Le Maroc et l’Espagne sont condamnés par la géographie à se parler. Ils ont même vocation à construire ensemble l’un des principaux pôles de prospérité entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique. Mais ce projet suppose une transformation fondamentale : Madrid doit cesser de regarder Rabat à travers le rétroviseur de l’Histoire.
Le Maroc, lui, doit avancer sans arrogance, mais sans complexe. Il ne demande pas la permission de devenir plus fort. Il demande seulement à être traité pour ce qu’il est en train de devenir : non plus un voisin périphérique, mais un partenaire souverain, ambitieux et incontournable.
La question mérite d’être posée, sans hostilité envers le peuple espagnol et sans céder aux généralisations faciles. Les sociétés ne possèdent pas une psychologie unique. L’Espagne est diverse, traversée de courants politiques, de sensibilités régionales et d’intérêts contradictoires. Mais les États, eux, portent une mémoire. Et cette mémoire continue parfois d’influencer leur manière de considérer leurs voisins.
Durant les vingt dernières années, le même scénario semble se répéter. Rabat et Madrid se rapprochent. La coopération économique progresse. Les échanges commerciaux atteignent des niveaux records. Les services de sécurité travaillent ensemble. Puis survient une crise : le Sahara, l’accueil discret d’un responsable séparatiste, les frontières de Sebta et Melilla, les migrations ou une déclaration politique maladroite. Soudain, le langage change. La confiance disparaît. Les vieux réflexes remontent à la surface.
L’Espagne ne se comporte alors plus toujours comme un partenaire face à un autre partenaire, mais comme si elle devait rappeler au Maroc sa place. Puis la réalité revient : les intérêts économiques, la sécurité, la lutte contre le terrorisme, les échanges humains et la stabilité régionale imposent l’apaisement. Les sourires réapparaissent, les visites officielles reprennent et l’on annonce un nouveau départ. Jusqu’à la prochaine secousse.
Ce cycle ne peut pas durer éternellement.
Car le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a vingt ou trente ans. Il construit des infrastructures, développe une industrie automobile et aéronautique, investit dans les énergies renouvelables, s’affirme en Afrique et diversifie ses alliances. Il accueille la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, mais ne veut plus être considéré comme le simple voisin du Sud chargé de surveiller les frontières de l’Europe.
C’est peut-être là que se situe le malaise.
L’Espagne semble parfaitement à l’aise avec un Maroc utile : un partenaire commercial, un fournisseur industriel compétitif, un acteur sécuritaire efficace et, surtout, un rempart contre les migrations subsahariennes. Mais est-elle aussi à l’aise avec un Maroc puissant ? Accepte-t-elle réellement un voisin capable de défendre ses propres intérêts, d’imposer ses priorités et de refuser certaines demandes européennes ?
Un partenaire utile est apprécié. Un partenaire devenu égal peut déranger.
La question migratoire révèle particulièrement cette ambiguïté. L’Europe attend du Maroc qu’il contrôle une frontière qui est aussi la sienne, qu’il mobilise ses forces de sécurité et qu’il absorbe une partie croissante de la pression venue du continent africain. Or, au cours des vingt prochaines années, les déséquilibres démographiques, économiques et climatiques risquent d’accentuer les mouvements migratoires.
Le Maroc ne peut pas être éternellement réduit au rôle de gendarme avancé de l’Europe. Il ne doit pas devenir une salle d’attente géante où seraient contenus les drames que les Européens ne veulent plus voir. La coopération migratoire doit reposer sur une responsabilité partagée, des moyens équitables, une politique de développement en Afrique et le respect de la dignité humaine. Elle ne peut pas fonctionner comme une délégation permanente de la peur européenne.
Cela ne signifie pas que l’Espagne souhaiterait nécessairement un Maroc faible ou instable. Une telle affirmation demanderait des preuves. Mais il est permis de constater que certains milieux espagnols semblent mieux accepter un Maroc dépendant qu’un Maroc autonome, un Maroc exécutant qu’un Maroc décidant, un Maroc discret qu’un Maroc ambitieux.
Face à cette situation, que devrait faire Rabat ?
Certainement pas s’excuser de réussir. Le Maroc n’a pas à ralentir son développement pour rassurer son voisin. Il n’a pas à modérer ses ambitions industrielles, africaines, atlantiques ou diplomatiques afin de préserver un équilibre hérité du passé. Il doit poursuivre sa trajectoire, corriger ses faiblesses internes et consolider sa puissance économique, scientifique et sociale.
Mais il ne doit pas davantage tomber dans la provocation ou l’escalade verbale. Les réactions excessives offrent souvent à l’autre partie le prétexte qu’elle attend. La meilleure réponse reste parfois le silence : non pas un silence de faiblesse, mais un silence intelligent, digne et stratégique.
Se taire ne signifie pas renoncer. Cela signifie refuser les polémiques secondaires, ne pas répondre à chaque déclaration, laisser les intérêts profonds reprendre leurs droits et maintenir une ligne claire.
Le Maroc et l’Espagne sont condamnés par la géographie à se parler. Ils ont même vocation à construire ensemble l’un des principaux pôles de prospérité entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique. Mais ce projet suppose une transformation fondamentale : Madrid doit cesser de regarder Rabat à travers le rétroviseur de l’Histoire.
Le Maroc, lui, doit avancer sans arrogance, mais sans complexe. Il ne demande pas la permission de devenir plus fort. Il demande seulement à être traité pour ce qu’il est en train de devenir : non plus un voisin périphérique, mais un partenaire souverain, ambitieux et incontournable.