États-Unis : une économie sous tension à la veille du discours de l’Union


Rédigé par le Dimanche 22 Février 2026

À la veille du discours sur l’état de l’Union de Donald Trump, l’économie américaine se trouve dans une situation paradoxale, presque inconfortable : elle résiste sans réellement convaincre, elle ralentit sans s’effondrer, et elle inquiète moins par ses chiffres immédiats que par les fragilités structurelles qu’elle accumule. Le président s’apprête à parler à une nation qui travaille, consomme et investit encore, mais dont la confiance économique repose désormais sur des équilibres plus politiques que macroéconomiques.



Une croissance réelle, mais essoufflée

Les États-Unis ne sont pas en récession. Ce point est essentiel. La croissance est toujours là, portée par la consommation intérieure, par un marché du travail relativement solide et par des investissements privés concentrés sur les technologies, l’énergie et la défense. Mais cette croissance ralentit nettement. Les derniers trimestres ont montré une décélération progressive, loin de l’euphorie post-pandémie et des rebonds artificiels liés aux plans de relance successifs.

Ce ralentissement n’est pas seulement conjoncturel. Il est en partie auto-infligé. Les blocages politiques à Washington, les menaces récurrentes de shutdown, les batailles budgétaires entre exécutif et Congrès ont un coût économique réel. À chaque paralysie administrative, ce sont des milliards de dollars de valeur ajoutée perdus, une dépense publique suspendue, des investissements différés et une incertitude accrue pour les acteurs privés.

Si la croissance inquiète, l’inflation, elle, obsède. Après avoir reculé par rapport aux pics historiques de 2022-2023, elle s’est installée dans une zone grise : trop basse pour provoquer une crise sociale immédiate, trop élevée pour permettre un relâchement monétaire. L’inflation dite « sous-jacente » reste obstinément au-dessus de l’objectif de la Réserve fédérale.

Résultat : la Fed est coincée. Elle ne peut ni baisser franchement ses taux sans risquer un retour de flamme inflationniste, ni les maintenir trop longtemps à des niveaux élevés sans étouffer progressivement l’investissement et le crédit. Pour les ménages américains, cela se traduit par un coût du crédit durablement élevé, des prêts immobiliers plus chers et une pression persistante sur le pouvoir d’achat, même en l’absence de flambée spectaculaire des prix.

Le marché du travail : solide en surface, fragile en profondeur

Le chômage reste relativement bas, et c’est l’un des arguments clés que Donald Trump ne manquera pas de brandir. Mais derrière ce chiffre se cache une réalité plus nuancée. La création d’emplois ralentit, les emplois les plus dynamiques se concentrent dans quelques secteurs très qualifiés, tandis que les classes moyennes et populaires voient leurs revenus réels progresser moins vite que le coût de la vie.

Surtout, la qualité des emplois évolue. Plus de flexibilité, plus de précarité relative, plus de dépendance aux cycles économiques. L’économie américaine fonctionne, mais elle fonctionne sous tension, en demandant aux ménages d’absorber une part croissante des ajustements macroéconomiques.

Le déficit, angle mort du discours officiel

Le véritable sujet explosif, celui que le discours présidentiel contournera probablement, reste le déficit budgétaire. Les finances fédérales américaines sont engagées dans une trajectoire lourde, presque mécanique : dépenses structurelles élevées, recettes insuffisantes, et surtout un coût de la dette qui devient un poste budgétaire à part entière.

Avec des taux d’intérêt durablement plus élevés qu’au cours de la décennie précédente, le service de la dette fédérale absorbe une part croissante du budget. Ce n’est plus un risque théorique : c’est une contrainte immédiate. Chaque dollar consacré aux intérêts est un dollar qui ne finance ni infrastructures, ni innovation, ni politique sociale.

Une dette devenue politique

La dette américaine n’est pas seulement un problème économique, elle est devenue un instrument politique. Chaque négociation budgétaire, chaque relèvement du plafond de la dette se transforme en bras de fer idéologique, avec des conséquences directes sur les marchés et la crédibilité financière du pays.

À court terme, les États-Unis bénéficient encore d’un privilège majeur : celui du dollar, monnaie de réserve mondiale. Mais ce privilège n’est pas inconditionnel. Les investisseurs tolèrent des déficits élevés tant qu’ils perçoivent une cohérence politique et une capacité à gouverner. Or, l’instabilité institutionnelle répétée fragilise cette perception.

Autre ligne de fracture : le commerce international. Les droits de douane, les politiques industrielles offensives et les contentieux commerciaux ont redessiné les chaînes de valeur mondiales. Si certaines mesures ont protégé des industries locales, elles ont aussi renchéri les coûts pour les consommateurs et complexifié l’environnement économique.

À la veille du discours, l’économie américaine se trouve donc à un carrefour : poursuivre une logique de repli stratégique au risque de tensions inflationnistes durables, ou réouvrir le jeu commercial en acceptant une concurrence plus rude.

Ce que Trump va dire… et ce qu’il ne dira pas

Donald Trump insistera sur la résilience, sur l’emploi, sur la puissance économique retrouvée. Il parlera d’Amérique forte, de leadership, de souveraineté économique. Mais il parlera moins des déséquilibres silencieux : le coût du capital, la soutenabilité de la dette, la fatigue budgétaire, l’usure de la confiance institutionnelle.

Or, l’économie américaine de 2026 n’est plus celle de l’argent gratuit. Chaque erreur politique se traduit désormais en points de taux, en milliards de dollars et en arbitrages douloureux.

La vraie question, à la veille de ce discours, n’est donc pas de savoir si l’économie américaine va s’effondrer. Elle ne le fera pas à court terme. La question est plus subtile, et plus inquiétante : combien de temps peut-elle continuer à fonctionner sous ce régime de tension permanente, où la politique devient le principal facteur de risque macroéconomique ?

Dans une économie mature, puissante mais endettée, la stabilité n’est plus un luxe : c’est un actif stratégique. Et c’est précisément cet actif que les États-Unis mettent en jeu, discours après discours, crise budgétaire après crise budgétaire.

​Au fond, l’économie américaine n’est pas à la veille d’un krach, mais d’un test de maturité politique.

Les chiffres tiennent encore, les marchés respirent, le dollar règne. Mais l’époque de l’argent facile est derrière, et avec elle la possibilité de gouverner par improvisation. À force de transformer le budget en champ de bataille et la dette en levier tactique, Washington prend le risque le plus coûteux qui soit : convertir l’incertitude politique en fragilité économique durable. Dans ce contexte, le discours sur l’état de l’Union ne dira pas seulement ce que va l’Amérique. Il révélera surtout si elle est encore capable de se gouverner sans se pénaliser elle-même.




Dimanche 22 Février 2026
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