Exit les Britanniques : Xlinks redessine sa stratégie énergétique avec le Maroc

Un pari électrique volontariste franco-européen


Rédigé par le Mercredi 11 Février 2026

Après le coup d’arrêt brutal de Londres, Xlinks change de cap. La société britannique mise désormais sur un projet d’interconnexion électrique entre le Maroc et la France pour exporter de l’électricité verte vers l’Europe du Sud. Baptisé Qantara Med, le projet intrigue autant qu’il interroge. Opportunité stratégique pour le Royaume ou simple plan B d’un acteur recalé par le Royaume-Uni ? Derrière l’ambition affichée, les lignes de fracture sont réelles : souveraineté énergétique, dépendances croisées, viabilité économique, acceptabilité politique. Analyse à charge et à décharge, sans naïveté mais sans procès d’intention.



Qantara Med : un projet né d’un revers britannique

La séquence est connue, mais elle mérite d’être rappelée. Pendant plusieurs années, Xlinks a vendu un récit puissant : relier le Maroc au Royaume-Uni par un câble électrique sous-marin géant, long de près de 4 000 kilomètres, pour alimenter jusqu’à 7 millions de foyers britanniques en électricité renouvelable. Le symbole était fort, presque épique. Le Royaume, ses vents, son soleil, au service d’une Europe post-carbone.

Puis Londres a refermé la porte. En juin dernier, le gouvernement travailliste de Keir Starmer a tranché. Pas de soutien public à un projet estimé à 25 milliards de livres sterling. Trop cher, trop risqué, trop dépendant de l’extérieur. La nouvelle doctrine énergétique britannique privilégie désormais la production domestique et la sécurisation interne. Un virage net, assumé, qui enterre un projet pourtant labellisé « d’importance nationale » quelques mois plus tôt sous Rishi Sunak.

Pour Xlinks, le choc est rude. Mais l’entreprise ne renonce pas. Elle pivote. Et regarde vers la Méditerranée. Qantara Med devient alors plus qu’une alternative : une tentative de réinscription dans le jeu européen, à une échelle plus régionale, jugée politiquement plus acceptable.

Le cœur du projet est désormais clair : un câble sous-marin reliant la région de Nador à la France, avec Marseille comme point d’atterrissage probable. Objectif : transporter de l’électricité produite à partir de sources renouvelables marocaines vers le réseau européen.
Sur le papier, la logique est implacable. Le Maroc dispose d’un potentiel solaire et éolien largement reconnu, de capacités industrielles en montée en gamme, et d’une stabilité politique rare dans la région. L’Europe, elle, cherche désespérément à sécuriser son approvisionnement tout en accélérant sa décarbonation. Les intérêts semblent converger.
Mais derrière cette convergence apparente, plusieurs questions lourdes émergent. Pour le Maroc d’abord. Exporter de l’électricité verte est séduisant. Cela valorise des investissements colossaux consentis depuis plus d’une décennie. Cela renforce le statut du Royaume comme hub énergétique régional. Cela génère, potentiellement, des recettes, des emplois, une crédibilité géopolitique accrue.

Cependant : à quel prix ? L’électricité produite sera-t-elle exportée au détriment des besoins internes ? Le Maroc, encore dépendant des importations d’énergies fossiles, peut-il se permettre de devenir un fournisseur net avant d’avoir sécurisé sa propre transition ? La question n’est pas théorique. Elle traverse déjà les débats sur l’hydrogène vert, l’eau dessalée, l’industrie électro-intensive.

Côté français, l’équation n’est pas plus simple. Accueillir de l’électricité marocaine peut renforcer la résilience du réseau, notamment dans le Sud. Mais cela suppose une intégration fine, des investissements lourds, et une acceptation politique d’une dépendance partielle à une production extra-européenne. Un haut responsable du secteur, cité off, résumait récemment : « L’Europe veut de l’énergie verte, mais elle hésite encore à accepter qu’elle ne sera pas toujours produite chez elle. »

Xlinks en terrain continental : stratégie réaliste ou fuite en avant ?

Pour crédibiliser Qantara Med, Xlinks a appris de ses erreurs. L’entreprise a créé dès 2024 une filiale française, Elemental Power, confiée à un dirigeant hexagonal, Luis Blanluet Terrou. Le message est clair : parler le langage des régulateurs européens, s’ancrer localement, rassurer.

Cette approche plus pragmatique tranche avec l’ambition presque démesurée du projet britannique. À décharge, on peut y voir une maturation stratégique. Moins de gigantisme, plus de réalisme. Une interconnexion méditerranéenne est techniquement plus courte, politiquement plus lisible, économiquement plus défendable.

Mais il faut le reconnaitre, le soupçon persiste. Qantara Med n’est-il qu’un plan B, recyclant une vision conçue pour le Royaume-Uni ? Xlinks dispose-t-elle réellement des capacités financières et industrielles pour mener à bien un tel chantier sans soutien étatique massif ? Le projet reste, pour l’heure, au stade exploratoire. Les coûts, les délais, les garanties ne sont pas publics.

Un ancien cadre du secteur électrique marocain glisse, sans malveillance : « Ce type de projet ne se juge pas à l’annonce, mais à la première pierre. L’histoire énergétique est pleine de câbles qui n’ont jamais vu la mer. »

Qantara Med s’inscrit dans un récit plus large : celui d’un Maroc pivot entre l’Afrique et l’Europe. Ce récit n’est pas une fiction. Interconnexions avec l’Espagne, projets hydrogène, zones industrielles vertes, diplomatie énergétique active : le Royaume avance, méthodiquement.

Ce positionnement est cohérent avec la vision stratégique portée au plus haut niveau de l’État. Il s’aligne sur l’ouverture et l’innovation. Il offre à la jeunesse marocaine des perspectives industrielles nouvelles, loin des économies de rente.

Mais l’esprit critique impose de ne pas confondre ambition et automatisme. Être hub ne signifie pas tout accepter. Chaque projet doit être évalué à l’aune de l’intérêt national, de la soutenabilité sociale, de l’impact territorial. Nador, par exemple, bénéficiera-t-elle réellement de retombées locales ? Ou restera-t-elle un simple point de passage technique ?

La vigilance est d’autant plus nécessaire que la transition énergétique, si elle est mal gouvernée, peut reproduire des asymétries anciennes : extraction ici, valeur ajoutée ailleurs.

Qantara Med dépasse le simple cadre énergétique. Il agit comme un révélateur. Révélateur de la capacité de l’Europe à penser des partenariats équilibrés avec le Sud. Révélateur aussi de la capacité du Maroc à négocier d’égal à égal, sans complexe mais sans naïveté.

Certes, les obstacles sont nombreux : financement, régulation européenne, acceptabilité sociale, concurrence d’autres projets, volatilité géopolitique. Rien n’est acquis. À décharge, le projet ouvre un espace de discussion stratégique inédit, à un moment où l’Europe redéfinit ses dépendances et où le Maroc affirme sa souveraineté énergétique.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Qantara Med verra le jour demain. Elle est de savoir si le Maroc saura transformer ce type de projet en levier structurant, et non en simple vitrine.

Après l’échec britannique, Xlinks avance prudemment en Méditerranée. Le Maroc, lui, avance avec méthode. Entre opportunité et vigilance, Qantara Med pourrait devenir un précédent. Soit celui d’un partenariat énergétique équilibré. Soit celui d’une promesse de plus, suspendue au fond de la mer.




Mercredi 11 Février 2026
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