Il y a une idée qui circule beaucoup dans les rédactions, les institutions, les plateaux de télévision et les conférences sur la désinformation : le public serait vulnérable, débordé, manipulé, incapable de distinguer le vrai du faux dans le torrent numérique. Cette idée n’est pas totalement fausse. Mais elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en certitude confortable.
Car à force de parler des citoyens comme de victimes passives des fake news, on finit parfois par oublier qu’ils ne sont pas seulement exposés à la désinformation. Ils sont aussi devenus des acteurs de la vérification, du doute, du recoupement, parfois même de la contradiction publique des médias.
C’est ce que semble dire, en creux, la consultation menée auprès des lecteurs de L’ODJ Média. Face à la question du journalisme à l’ère des réseaux sociaux et des fake news, une partie importante des répondants ne réclame pas un encadrement plus strict de son jugement. Elle réclame plutôt une information plus solide, plus claire, plus vérifiable. Autrement dit : ne pensez pas à notre place, donnez-nous de quoi penser par nous-mêmes.
Ce message peut déranger. Il peut même être mal reçu par une profession déjà fragilisée par les crises économiques, les pressions politiques, la vitesse numérique et la concurrence sauvage des plateformes. Mais il mérite d’être entendu sans crispation.
Le public n’est pas un bloc homogène. Il y a des internautes crédules, bien sûr. Il y a des gens qui partagent trop vite, qui croient trop vite, qui s’indignent trop vite. Il y a aussi des campagnes organisées, des images détournées, des récits mensongers, des comptes anonymes qui fabriquent du soupçon à la chaîne. Tout cela existe. Le nier serait irresponsable.
Mais réduire le public à cette fragilité serait tout aussi irresponsable. Beaucoup de lecteurs ont appris à se méfier. Ils savent qu’une vidéo peut être sortie de son contexte. Ils savent qu’un titre peut être trompeur. Ils savent qu’une photo peut dater d’un autre pays, d’une autre guerre, d’une autre crise. Ils savent aussi qu’un média peut choisir un angle plutôt qu’un autre, insister sur certains faits et en laisser d’autres dans l’ombre.
Cette conscience critique n’est pas toujours parfaitement méthodique. Elle est parfois brouillonne, excessive, émotionnelle. Mais elle existe. Et les journalistes auraient tort de la mépriser.
Le paradoxe est là : les médias reprochent souvent aux internautes de douter de tout, mais ils leur ont longtemps demandé de croire beaucoup :
Croire à leur neutralité.
Croire à leur hiérarchie de l’information.
Croire à leur choix des sujets.
Croire à leur silence sur certains dossiers.
Croire à leur bonne foi permanente.
Or le lecteur contemporain ne veut plus accorder cette confiance par défaut. Il veut des preuves de méthode.
Il ne suffit plus de dire : « Cette information est fausse. » Il faut expliquer pourquoi. Il ne suffit plus d’écrire : « Selon nos sources. » Il faut, quand c’est possible, préciser la nature de ces sources, leur degré de fiabilité, les limites de ce qui peut être publié. Il ne suffit plus d’affirmer : « Le contexte est important. » Il faut le donner, clairement, sans noyer le lecteur sous un jargon professionnel.
C’est ici que le journalisme peut retrouver sa force. Non pas en se présentant comme l’unique détenteur de la vérité, mais comme une discipline de travail. Le journaliste n’est pas supérieur au citoyen parce qu’il aurait une intelligence particulière du monde. Il est utile parce qu’il consacre du temps, des outils, des contacts et une méthode à vérifier ce que d’autres reçoivent dans le désordre.
Le vrai problème des fake news n’est pas seulement que les gens croient n’importe quoi. C’est aussi que le système informationnel est devenu trop rapide pour la vérification lente, trop émotionnel pour la nuance, trop fragmenté pour la mémoire collective. Dans ce désordre, le journaliste garde une mission essentielle : ralentir, recouper, situer, expliquer.
Mais cette mission ne doit pas être exercée contre le public. Elle doit être exercée avec lui.
Il faut peut-être passer d’un journalisme qui dit : « Nous allons vous protéger de la désinformation » à un journalisme qui dit : « Nous allons vous montrer comment nous distinguons une information solide d’une affirmation fragile. » La différence est immense. Dans le premier cas, le lecteur est un mineur à protéger. Dans le second, il est un citoyen à respecter.
Les internautes ne demandent pas forcément moins de vérification. Ils demandent moins de verticalité. Ils ne refusent pas l’expertise. Ils refusent parfois l’expertocratie, cette manière de transformer le savoir en distance sociale. Ils ne rejettent pas le journaliste. Ils rejettent le journaliste qui semble leur dire : « Sans moi, vous seriez perdus. »
Or la vérité est plus nuancée. Sans journalistes, le public serait moins bien armé. Mais sans public critique, le journalisme deviendrait vite paresseux, installé, satisfait de lui-même.
C’est peut-être cela que cette consultation révèle : la confiance ne se reconstruit pas en demandant aux citoyens d’être moins méfiants. Elle se reconstruit en donnant aux citoyens de bonnes raisons de l’être moins.
La lutte contre les fake news ne doit donc pas devenir un nouveau prétexte pour infantiliser le public. Elle doit devenir l’occasion de réinventer un pacte plus adulte entre médias et lecteurs. Un pacte fondé sur la transparence, la pédagogie, la contradiction assumée et la reconnaissance d’une chose simple : le lecteur a le droit de vérifier celui qui vérifie.
Et ce droit-là n’affaiblit pas le journalisme. Il l’oblige à redevenir meilleur.
Car à force de parler des citoyens comme de victimes passives des fake news, on finit parfois par oublier qu’ils ne sont pas seulement exposés à la désinformation. Ils sont aussi devenus des acteurs de la vérification, du doute, du recoupement, parfois même de la contradiction publique des médias.
C’est ce que semble dire, en creux, la consultation menée auprès des lecteurs de L’ODJ Média. Face à la question du journalisme à l’ère des réseaux sociaux et des fake news, une partie importante des répondants ne réclame pas un encadrement plus strict de son jugement. Elle réclame plutôt une information plus solide, plus claire, plus vérifiable. Autrement dit : ne pensez pas à notre place, donnez-nous de quoi penser par nous-mêmes.
Ce message peut déranger. Il peut même être mal reçu par une profession déjà fragilisée par les crises économiques, les pressions politiques, la vitesse numérique et la concurrence sauvage des plateformes. Mais il mérite d’être entendu sans crispation.
Le public n’est pas un bloc homogène. Il y a des internautes crédules, bien sûr. Il y a des gens qui partagent trop vite, qui croient trop vite, qui s’indignent trop vite. Il y a aussi des campagnes organisées, des images détournées, des récits mensongers, des comptes anonymes qui fabriquent du soupçon à la chaîne. Tout cela existe. Le nier serait irresponsable.
Mais réduire le public à cette fragilité serait tout aussi irresponsable. Beaucoup de lecteurs ont appris à se méfier. Ils savent qu’une vidéo peut être sortie de son contexte. Ils savent qu’un titre peut être trompeur. Ils savent qu’une photo peut dater d’un autre pays, d’une autre guerre, d’une autre crise. Ils savent aussi qu’un média peut choisir un angle plutôt qu’un autre, insister sur certains faits et en laisser d’autres dans l’ombre.
Cette conscience critique n’est pas toujours parfaitement méthodique. Elle est parfois brouillonne, excessive, émotionnelle. Mais elle existe. Et les journalistes auraient tort de la mépriser.
Le paradoxe est là : les médias reprochent souvent aux internautes de douter de tout, mais ils leur ont longtemps demandé de croire beaucoup :
Croire à leur neutralité.
Croire à leur hiérarchie de l’information.
Croire à leur choix des sujets.
Croire à leur silence sur certains dossiers.
Croire à leur bonne foi permanente.
Or le lecteur contemporain ne veut plus accorder cette confiance par défaut. Il veut des preuves de méthode.
Il ne suffit plus de dire : « Cette information est fausse. » Il faut expliquer pourquoi. Il ne suffit plus d’écrire : « Selon nos sources. » Il faut, quand c’est possible, préciser la nature de ces sources, leur degré de fiabilité, les limites de ce qui peut être publié. Il ne suffit plus d’affirmer : « Le contexte est important. » Il faut le donner, clairement, sans noyer le lecteur sous un jargon professionnel.
C’est ici que le journalisme peut retrouver sa force. Non pas en se présentant comme l’unique détenteur de la vérité, mais comme une discipline de travail. Le journaliste n’est pas supérieur au citoyen parce qu’il aurait une intelligence particulière du monde. Il est utile parce qu’il consacre du temps, des outils, des contacts et une méthode à vérifier ce que d’autres reçoivent dans le désordre.
Le vrai problème des fake news n’est pas seulement que les gens croient n’importe quoi. C’est aussi que le système informationnel est devenu trop rapide pour la vérification lente, trop émotionnel pour la nuance, trop fragmenté pour la mémoire collective. Dans ce désordre, le journaliste garde une mission essentielle : ralentir, recouper, situer, expliquer.
Mais cette mission ne doit pas être exercée contre le public. Elle doit être exercée avec lui.
Il faut peut-être passer d’un journalisme qui dit : « Nous allons vous protéger de la désinformation » à un journalisme qui dit : « Nous allons vous montrer comment nous distinguons une information solide d’une affirmation fragile. » La différence est immense. Dans le premier cas, le lecteur est un mineur à protéger. Dans le second, il est un citoyen à respecter.
Les internautes ne demandent pas forcément moins de vérification. Ils demandent moins de verticalité. Ils ne refusent pas l’expertise. Ils refusent parfois l’expertocratie, cette manière de transformer le savoir en distance sociale. Ils ne rejettent pas le journaliste. Ils rejettent le journaliste qui semble leur dire : « Sans moi, vous seriez perdus. »
Or la vérité est plus nuancée. Sans journalistes, le public serait moins bien armé. Mais sans public critique, le journalisme deviendrait vite paresseux, installé, satisfait de lui-même.
C’est peut-être cela que cette consultation révèle : la confiance ne se reconstruit pas en demandant aux citoyens d’être moins méfiants. Elle se reconstruit en donnant aux citoyens de bonnes raisons de l’être moins.
La lutte contre les fake news ne doit donc pas devenir un nouveau prétexte pour infantiliser le public. Elle doit devenir l’occasion de réinventer un pacte plus adulte entre médias et lecteurs. Un pacte fondé sur la transparence, la pédagogie, la contradiction assumée et la reconnaissance d’une chose simple : le lecteur a le droit de vérifier celui qui vérifie.
Et ce droit-là n’affaiblit pas le journalisme. Il l’oblige à redevenir meilleur.