Faut-il tuer les parapharmacies pour sauver les pharmacies au Maroc ?


Rédigé par La rédaction le Mardi 14 Avril 2026

Le débat monte en puissance autour des compléments alimentaires au Maroc. Faut-il en réserver la vente aux seules officines pour mieux protéger le consommateur, ou cette idée risque-t-elle de fragiliser tout un pan du commerce de proximité, notamment les parapharmacies ? Derrière la question réglementaire se cache en réalité un arbitrage plus large entre sécurité sanitaire, liberté de distribution et survie économique des pharmacies.



Le marché des compléments alimentaires en pleine croissance, mais encore trop flou

Le sujet n’est plus marginal. Les compléments alimentaires ont quitté depuis longtemps les rayons confidentiels pour devenir un marché de masse, tiré par l’essor du bien-être, de la prévention santé et des nouvelles habitudes de consommation. Vitamines, minéraux, probiotiques, produits minceur, boosters d’immunité ou compléments pour sportifs circulent aujourd’hui partout : grandes surfaces, parapharmacies, commerces de quartier, plateformes en ligne et réseaux parfois plus opaques.

C’est précisément cette dispersion qui nourrit l’inquiétude. Plus les circuits se multiplient, plus le contrôle devient difficile. La traçabilité se brouille, la qualité varie, et le suivi sanitaire devient plus complexe en cas d’incident. Ce n’est pas seulement une question commerciale. C’est aussi une question de santé publique.

Le cœur de l’argument : protéger le consommateur
Les promoteurs d’un encadrement plus strict avancent un raisonnement simple : un complément alimentaire n’est pas un produit anodin. Derrière son image souvent “naturelle” ou “inoffensive”, il peut provoquer des effets indésirables, des surdosages ou des interactions avec d’autres traitements. Pris sans conseil, mal dosés ou mal utilisés, certains produits peuvent devenir problématiques, notamment pour les personnes âgées, les femmes enceintes, les malades chroniques ou les patients déjà sous médication.

Dans cette logique, réserver la vente à l’officine reviendrait à remettre le pharmacien au centre du dispositif. Son rôle ne serait pas seulement de vendre, mais d’orienter, d’alerter, de prévenir les usages inadaptés. L’argument est solide : dans un système de santé qui cherche à se structurer davantage, le conseil qualifié devient un maillon essentiel.

Une réforme dans le prolongement d’un mouvement de régulation
Cette proposition ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un climat plus large de réorganisation du secteur de la santé au Maroc. La référence à la loi n°17-04 relative au médicament et à la pharmacie n’est pas anodine. Ce texte encadre déjà strictement plusieurs catégories de produits. L’idée serait d’y intégrer les compléments alimentaires pour combler un vide juridique qui n’est plus tenable à mesure que le marché grossit.

La création de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé, tout comme la réforme plus générale du système de santé, montre que l’État cherche à reprendre la main sur les zones grises. De ce point de vue, les compléments alimentaires apparaissent comme un terrain typique où l’absence de frontière claire entre produit de bien-être et produit à impact sanitaire finit par poser problème.

Mais derrière la santé, il y a aussi l’économie
Le débat serait incomplet si l’on faisait semblant de ne pas voir l’arrière-plan économique. Les pharmacies marocaines traversent une période difficile. Marges comprimées, charges croissantes, mutations du marché, concurrence de nouveaux circuits : beaucoup d’officines cherchent des relais de croissance pour tenir. Le Conseil de la concurrence lui-même a ouvert la réflexion sur la diversification de leurs revenus.

Dans ce contexte, les compléments alimentaires représentent bien plus qu’un segment accessoire. Avec un marché estimé entre 2 et 3 milliards de dirhams, l’enjeu est considérable. Pour les pharmaciens, récupérer l’exclusivité de cette distribution, ou au moins sa part la plus structurée, peut apparaître comme une bouffée d’oxygène.

La question devient alors politiquement sensible : s’agit-il de sécuriser un marché au nom de la santé publique, ou de transférer une rente économique vers les officines pour compenser leur fragilité ? En réalité, les deux dimensions coexistent.

Les parapharmacies en ligne de mire
C’est ici que le débat se crispe. Car à force de vouloir renforcer le rôle des pharmacies, on risque d’envoyer un signal brutal aux parapharmacies, qui occupent aujourd’hui une place importante dans la distribution de ces produits. Beaucoup d’entre elles se sont construites précisément sur cet espace intermédiaire, entre cosmétique, hygiène, bien-être et produits de santé non médicamenteux.

Leur retirer une partie essentielle de leur offre reviendrait, pour certaines, à fragiliser leur modèle économique. D’où la formule choc qui circule déjà : faut-il tuer les parapharmacies pour sauver les pharmacies ? La formule est provocatrice, mais elle a le mérite de poser la vraie question. Une réforme mal calibrée pourrait créer un déséquilibre commercial au lieu de corriger un désordre sanitaire.

Le danger d’une généralisation excessive
Les partisans du projet répondent qu’il ne s’agit pas de tout verrouiller indistinctement. Un décret futur devrait préciser les catégories de compléments concernées, afin d’éviter une extension abusive du monopole officinal. C’est un point crucial. Car tous les compléments alimentaires ne présentent pas le même niveau de risque. Entre une simple vitamine grand public et un produit fortement dosé pouvant interagir avec un traitement, la logique d’encadrement ne peut pas être identique.

Toute la crédibilité de la réforme dépendra donc de cette finesse réglementaire. Si le futur dispositif distingue intelligemment les produits à faible risque de ceux qui nécessitent un conseil renforcé, le débat pourra s’apaiser. S’il se transforme en verrouillage massif du marché, les soupçons de corporatisme reviendront immédiatement.

Un arbitrage entre ordre et concurrence
Au fond, le Maroc se trouve face à un arbitrage classique mais décisif. Faut-il privilégier la fluidité du marché, au risque d’une surveillance insuffisante ? Ou faut-il renforcer le filtre professionnel, quitte à restreindre la concurrence et à rebattre les cartes économiques entre acteurs ?

Le consommateur, lui, veut les deux : la sécurité et l’accessibilité. Il veut un produit fiable, bien conseillé, mais aussi disponible, lisible et à un prix raisonnable. Toute réforme qui oublierait l’un de ces trois critères — qualité, accès, prix — serait incomplète.
 

 


​Le vrai enjeu n’est donc peut-être pas de choisir entre pharmacies et parapharmacies comme on choisirait un camp contre un autre.

Il est de sortir enfin d’une zone grise où prospèrent l’informel, l’imprécision réglementaire et parfois l’illusion que “naturel” veut dire “sans danger”. Oui, les compléments alimentaires méritent un encadrement plus sérieux. Mais non, une réforme intelligente ne devrait pas se transformer en guerre de territoire. Le Maroc a besoin d’ordre sanitaire, pas d’un règlement de comptes commercial habillé en politique de santé.




Mardi 14 Avril 2026
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