Fierté d’appartenir : quand le drapeau ne se lève qu’au stade


Tribune : Choukri El BAKRI.

L’appartenance est-elle un besoin humain fondamental ou une illusion collective soigneusement entretenue ?

Peut-on exister pleinement sans se rattacher à un groupe, une idée, une institution, un symbole ?
Et surtout, avons-nous besoin du football, cette balle magique, pour ressentir l’appartenance à la nation ?

De plus en plus de travaux en psychologie sociale soulignent que l’engouement excessif pour les stades, qu’il soit émotionnel ou discursif, traduit souvent un besoin latent d’appartenance. L’individu cherche à se fondre dans un collectif, à s’y reconnaître, à s’y projeter. De cette quête naît presque mécaniquement une forme de parti pris, parfois de radicalité : association, parti politique, syndicat, équipe sportive… Peu importe l’objet, pourvu qu’il offre une identité de substitution.



Les victoires du groupe deviennent alors des victoires personnelles.

Elles nourrissent l’ego collectif, compensent un déficit de reconnaissance individuelle et procurent un sentiment de fierté par procuration. Il ne s’agit plus seulement de soutien, mais bien de l’adoption d’une identité parallèle.

Les raisons de cet attachement sont multiples : exutoire émotionnel, refuge face aux frustrations sociales, stimulation des hormones du plaisir, illusion d’une appartenance stable et valorisante. Faute de nous suffire à nous-mêmes, nous endossons les couleurs d’un camp, d’un maillot, d’un emblème.

Mais qu’en est-il du الوطن — du pays ?

L’appartenance nationale, dans ce schéma, apparaît souvent circonstancielle. Car si elle était profonde et constante, le drapeau se lèverait à chaque fois que la nation est honorée.

Or, nous brandissons les couleurs nationales lorsque les buts sont marqués, nous nous étreignons dans l’euphorie de la victoire, puis nous les abaissons au premier revers. La fierté s’évanouit, et ceux qui incarnaient l’espoir deviennent soudain les coupables à désigner.

​Dès lors, une question s’impose :

Pourquoi ne célébrons-nous pas avec la même ferveur d’autres figures qui élèvent réellement la valeur du pays ?

Nos téléphones et nos ordinateurs doivent leur autonomie au scientifique marocain Rachid Yazami, pionnier des batteries rechargeables.

Lauréat de la National Academy of Engineering à Washington, décoré par Mohammed VI, membre honoraire de l’Académie Hassan II des sciences et techniques, il demeure pourtant largement inconnu du grand public.

Il atterrit et décolle des aéroports dans l’anonymat.

Même invisibilité pour Kamal Oudghiri, ingénieur en télécommunications à la NASA ; pour le professeur Karim Touijer, référence mondiale en urologie à New York ; ou encore pour Khaled Sehouli, décoré de la plus haute distinction civile en Allemagne pour ses avancées majeures dans la lutte contre le cancer.

- Leurs victoires sont silencieuses.
- Elles ne se chantent pas dans les tribunes.
- Elles ne font pas vibrer les écrans géants.
- Alors la question demeure, dérangeante mais essentielle :

La science, la médecine et le progrès humain méritent-ils moins de ferveur que le football ?

Ou bien la balle magique est-elle devenue, au sens le plus profond du terme, l’opium moderne des peuples ?

Traduction par Fawzia TALOUT MEKNASSI.


Mercredi 4 Février 2026

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