Fnideq-Ceuta, ma tristesse de père et l’optimisme de mon fils




Les images venues de Fnideq-Ceuta m’ont profondément attristé.

Voir autant de jeunes Marocains se précipiter vers la mer, longer les rochers ou tenter de franchir une frontière au péril de leur vie ne peut laisser aucun citoyen indifférent. Derrière ces silhouettes que l’on réduit trop vite à des statistiques migratoires, il y a des familles, des visages, des rêves contrariés et, souvent, une immense impatience de vivre autrement. 

Je regarde ces jeunes avec les yeux d’un senior marocain.

J’appartiens à une génération qui a connu un Maroc plus modeste, plus fragile, parfois plus dur. Nous avons vu le pays se transformer. Nous avons vu apparaître des routes, des ports, des universités, des industries, des infrastructures que nous n’aurions pas osé imaginer dans notre jeunesse.

Nous avons appris à attendre. La génération actuelle, elle, ne veut plus attendre. Et peut-être n’en a-t-elle plus les moyens.

C’est là que commence ma tristesse.

Non pas parce que les jeunes rêvent d’ailleurs. Le voyage, la mobilité et la découverte du monde ont toujours nourri les ambitions humaines. Ce qui me bouleverse, c’est de voir certains d’entre eux considérer la fuite comme leur seule perspective, et le danger comme un risque acceptable.

Lorsqu’un jeune est disposé à mettre sa vie en péril pour quitter son pays, il ne pose pas seulement une question migratoire. Il adresse un message à toute la société.

Il nous dit qu’il ne se sent pas suffisamment écouté.
Il nous dit qu’il ne voit pas clairement sa place.
Il nous dit, surtout, que la promesse d’un avenir meilleur lui paraît trop lointaine.

Je ne veux accuser personne, ni céder aux conclusions faciles. Les réalités sont complexes. Le chômage, la précarité et les difficultés d’insertion touchent de nombreux pays, y compris parmi les plus développés. Des campagnes numériques peuvent aussi amplifier le désespoir, encourager les départs et transformer une frustration diffuse en mouvement collectif.

Mais les manipulations extérieures n’expliquent pas tout.

Aucune vidéo, aucun slogan et aucun appel diffusé sur les réseaux sociaux ne suffiraient à entraîner autant de jeunes si une fragilité n’existait pas déjà. On ne court pas vers la mer uniquement parce qu’un inconnu vous le demande. On le fait parce qu’on pense ne plus avoir grand-chose à perdre.

C’est cette idée qui me fait mal.

Mon fils, pourtant, ne voit pas les choses exactement comme moi.

Il ne nie pas la gravité des images. Il ne minimise ni la souffrance ni le sentiment d’injustice. Mais il refuse d’y voir la preuve d’un pays condamné.

Il me dit : « Cette jeunesse qui veut partir est aussi une jeunesse qui veut vivre, travailler, réussir et être reconnue. Son énergie n’a pas disparu. Elle cherche simplement un chemin. »

Là où je vois d’abord une fracture, il voit une exigence.
Là où je redoute une perte de confiance, il perçoit un appel à accélérer les changements.
Là où ma génération mesure le chemin parcouru, la sienne regarde surtout le chemin qui reste à faire.

Et, au fond, il a raison.

Le Maroc a profondément changé. Il produit, exporte, construit, innove et attire des investissements. Il dispose de compétences remarquables et d’une jeunesse connectée au monde, informée, inventive et ambitieuse.

Mais le développement ne peut pas uniquement se lire dans les infrastructures, les classements internationaux ou les grands projets. Il doit aussi se ressentir dans la vie quotidienne.

Dans une école qui donne réellement sa chance à chaque enfant.
Dans un système de santé qui protège sans humilier.
Dans une administration qui sert au lieu de décourager.
Dans une économie qui ouvre des portes aux compétences et à l’initiative.
Dans une société où l’effort, le mérite et le travail sont plus puissants que les relations, les privilèges ou le hasard de la naissance.

Mon fils me rappelle également que le Maroc a déjà surmonté des épreuves que beaucoup pensaient insurmontables. Il croit dans la capacité du pays à se réformer, à corriger ses déséquilibres et à transformer les colères en projets.

Son optimisme n’est pas naïf.

Il ne consiste pas à dire que tout va bien. Il consiste à croire que rien n’est irréversible.
Peut-être est-ce cela que les générations doivent aujourd’hui partager.

À nous, les anciens, revient la responsabilité de transmettre l’expérience, la mémoire et la patience, sans demander aux jeunes de se satisfaire du monde tel qu’il est.

À eux revient la force de bousculer les habitudes, d’exiger davantage et d’imaginer de nouvelles réponses, sans considérer que tout est perdu avant même d’avoir essayé.

Entre ma tristesse de senior marocain et l’optimisme de mon fils, il existe finalement un même amour du pays.

Ma tristesse vient de ce que je ne supporte pas de voir des enfants du Maroc penser que leur avenir se trouve forcément ailleurs.

Son optimisme vient de sa conviction que leur avenir peut encore s’écrire ici, à condition de leur faire confiance et de leur donner les moyens d’agir.

Les images de Ceuta finiront par quitter les écrans. D’autres urgences occuperont l’actualité. Mais nous aurions tort de les oublier.

Ces jeunes ne nous demandent pas seulement d’empêcher leur départ.
Ils nous demandent de rendre leur présence possible, utile et porteuse de dignité.
Ils ne réclament pas uniquement des emplois. Ils réclament une place.
Ils ne veulent pas seulement survivre. Ils veulent participer, entreprendre, créer et compter.

Je reste triste, parce qu’à mon âge, on ressent peut-être plus douloureusement ce qui menace la cohésion d’un pays.

Mais, en écoutant mon fils, je retrouve aussi une raison d’espérer.
Le Maroc n’a pas perdu sa jeunesse. Il doit simplement lui prouver qu’il a besoin d’elle.


Et notre plus grande réussite ne sera pas seulement de construire des ponts, des ports ou des usines. Elle sera de faire en sorte que les jeunes Marocains ne regardent plus l’autre rive comme leur unique horizon.

Un grand pays n’est pas seulement celui que l’on admire de l’extérieur.
C’est celui dans lequel ses propres enfants choisissent de rester, de croire et de bâtir.


Vendredi 31 Juillet 2026

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