Gamescom : le Maroc veut passer de joueur à fabricant de jeux vidéo


Rédigé par La rédaction le Vendredi 28 Aout 2026

Onze studios marocains viennent de débarquer à Cologne pour représenter officiellement le Royaume à la Gamescom. Derrière cette première participation nationale au grand rendez-vous mondial du jeu vidéo se pose une question beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît : le Maroc peut-il transformer des milliers de gamers en une véritable industrie créative capable d’exporter ses propres jeux ?



Pendant longtemps, lorsque l’on parlait de jeux vidéo au Maroc, on parlait essentiellement de joueurs.

Une jeunesse qui joue sur smartphone, console ou PC, suit les grandes compétitions d’e-sport et consomme les productions des géants américains, japonais, européens ou chinois.

À Cologne, cette semaine, le Maroc essaie de changer de côté de l’écran.

Pour la première fois, le Royaume participe officiellement à la Gamescom, l’un des principaux rendez-vous mondiaux de l’industrie du jeu vidéo, organisé du 26 au 30 août 2026.

Et il ne vient pas seulement observer.

Le pavillon national marocain, d’une superficie annoncée de 102 m², accueille onze studios marocains de développement de jeux vidéo. La participation est conduite par l’AMDIE en partenariat avec le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication.

L’objectif est clair : permettre aux studios marocains de rencontrer éditeurs, investisseurs, distributeurs et partenaires internationaux.

Car contrairement à beaucoup d’autres industries numériques, un jeu vidéo peut être conçu à Rabat, Casablanca, Marrakech ou Tanger et vendu instantanément à Tokyo, Paris, New York ou São Paulo.

C’est précisément ce qui rend cette industrie intéressante pour un pays comme le Maroc.

Une industrie sans usine

Le gaming appartient à cette nouvelle catégorie d’activités où la matière première principale n’est ni le pétrole, ni le phosphate, ni même nécessairement le capital.

C’est le talent.

Programmeurs, game designers, graphistes 3D, scénaristes, spécialistes du son, animateurs, artistes numériques, experts en intelligence artificielle…

Une équipe relativement réduite peut théoriquement fabriquer un produit exportable dans le monde entier.

Mais entre fabriquer un jeu et construire une industrie du jeu vidéo, la distance reste considérable.

Et c’est précisément ce que la participation marocaine à la Gamescom permet de mesurer.

Le Maroc construit progressivement son écosystème

Le Royaume ne part plus complètement de zéro.

Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a progressivement installé le gaming dans sa stratégie consacrée aux industries culturelles et créatives.

La Morocco Gaming Expo, dont la troisième édition s’est tenue en 2026, constitue désormais une vitrine nationale de cet écosystème. C’est d’ailleurs lors de cet événement que la participation marocaine à la Gamescom avait été officiellement annoncée en mai.

L’ambition affichée est de développer un véritable environnement réunissant formation, entrepreneuriat, création de studios et attraction d’investissements.

La présence à Cologne constitue donc une nouvelle étape : après avoir essayé de structurer l’écosystème à l’intérieur du Maroc, il faut maintenant confronter ses productions au marché mondial.

Et ce test sera beaucoup plus exigeant.

Trois obstacles avant de devenir une industrie

Pour transformer cette ambition en filière économique, trois batailles devront être gagnées.

La première est celle des compétences.

Créer un jeu compétitif internationalement nécessite des profils très spécialisés. Le Maroc forme beaucoup d’ingénieurs et de développeurs, mais l’industrie du jeu exige également des compétences artistiques et narratives très spécifiques.

Il faudra donc construire des formations adaptées et, surtout, retenir les meilleurs talents.

Deuxième bataille : le financement.

Un studio peut survivre plusieurs années avant de commercialiser son premier titre important. Les investisseurs doivent accepter un risque élevé et une économie où quelques succès peuvent compenser de nombreux échecs.

Le financement traditionnel des PME n’est pas forcément adapté à ce modèle.

Troisième bataille : la distribution internationale.

Produire un bon jeu ne suffit plus. Il faut accéder aux plateformes, aux éditeurs, aux communautés de joueurs et aux marchés mondiaux.

C’est justement ici que la Gamescom devient intéressante.

Les onze studios marocains ne sont pas seulement venus montrer leurs créations. Ils viennent chercher les connexions qui peuvent transformer un prototype marocain en produit international.

Ne pas chercher à fabriquer Ubisoft demain matin

Le Maroc aurait cependant tort de vouloir reproduire artificiellement les géants mondiaux du secteur.

Une industrie peut commencer beaucoup plus modestement.

Des studios indépendants de quelques dizaines de personnes peuvent produire des jeux mobiles, des expériences immersives, des contenus éducatifs ou culturels, des serious games ou travailler comme sous-traitants pour de grands éditeurs internationaux.

Cette dernière piste mérite d’ailleurs d’être prise très au sérieux.

Le Maroc a construit une partie de son industrie automobile en entrant progressivement dans les chaînes de valeur internationales avant de monter en gamme.

Le gaming pourrait suivre, avec toutes les différences nécessaires, une logique comparable : commencer par participer à la chaîne mondiale de production avant de chercher à créer de grandes licences marocaines.

Et si le Maroc racontait aussi ses propres histoires ?

Il existe enfin une dimension plus culturelle.

Les jeux vidéo sont devenus l’un des principaux véhicules narratifs de la planète.

Des millions de jeunes découvrent aujourd’hui l’histoire, les mythologies, les villes et les imaginaires d’autres civilisations à travers leurs jeux.

Or le Maroc dispose d’un patrimoine visuel et narratif extraordinairement riche : médinas, désert, architecture, histoire amazighe, dynasties, légendes, routes caravanières, corsaires, Atlantique, Méditerranée…

Pourquoi ces univers devraient-ils être racontés uniquement par des studios étrangers ?

Une industrie marocaine du gaming pourrait aussi devenir une industrie marocaine de l’imaginaire.

Mais pour cela, il faudra dépasser les salons, les annonces et les pavillons institutionnels.

Le véritable indicateur ne sera pas le nombre de visiteurs devant le stand marocain à Cologne.

Ce sera le nombre de studios capables, dans trois ou cinq ans, de vivre de leurs créations, d’embaucher des développeurs marocains et surtout de vendre leurs jeux à l’étranger.

La première participation du Maroc à la Gamescom est donc un symbole.

La prochaine étape sera beaucoup plus difficile : **passer de la promotion d’un écosystème à la construction d’une industrie.**

Après avoir longtemps été un pays de joueurs, le Maroc veut désormais devenir un pays qui fabrique des jeux.

La partie ne fait que commencer.




Vendredi 28 Aout 2026
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