Gouvernement 2026-2031 : 3 chantiers prioritaires pour changer d’échelle


Sahara marocain, Mondial 2030, État social : le prochain quinquennat ne devrait plus seulement être celui des réformes, mais celui de leur changement d’échelle.



À force de lire les programmes politiques mesure par mesure, on risque parfois de perdre de vue l’essentiel : ce que doit réellement accomplir un gouvernement pendant cinq ans.

Les six Livres roses publiés par L’ODJ Média autour du programme législatif 2026-2031 du Parti de l’Istiqlal offrent justement une autre grille de lecture. Derrière les 99 mesures et leurs cinq grands axes — famille et valeurs, lutte contre la corruption et la rente, pouvoir d’achat et classe moyenne, service public et État social, souveraineté stratégique — trois mots résument la logique d’ensemble : protection, confiance et souveraineté.

Mais une fois passée l’élection, un gouvernement ne gouvernera pas avec 99 priorités simultanées. Il devra hiérarchiser. Et si l’on cherche les trois chantiers susceptibles de définir véritablement la séquence 2026-2031, trois rendez-vous dépassent tous les autres : donner une traduction institutionnelle nouvelle à la question du Sahara marocain, faire du Mondial 2030 un accélérateur de transformation nationale, et porter l’État social à une nouvelle étape capable de sécuriser et d’élargir la classe moyenne.

1 — Sahara marocain : faire de l’autonomie avancée une réalité institutionnelle

Premier chantier : le Sahara.

Précision importante : les six Livres roses ne développent pas l’autonomie avancée comme un axe programmatique autonome. Ils fournissent en revanche deux briques essentielles pour penser cette étape : la souveraineté comme capacité d’agir et la qualité des institutions comme condition de la confiance.

Le volet consacré à la souveraineté élargit en effet considérablement la notion : eau, énergie, alimentation, industrie, données, médicaments, technologies, logistique ou financement deviennent autant de conditions permettant à un pays de conserver sa capacité de décision.

Appliquée au Sahara, cette logique pose une question qui sera probablement centrale pour toute majorité gouvernementale : comment passer progressivement d'une autonomie conçue comme proposition politique à une autonomie dotée d'une architecture institutionnelle, administrative, économique et territoriale suffisamment précise pour pouvoir fonctionner ?

Cela suppose de travailler sur les compétences, les ressources, les responsabilités, l'articulation entre État et territoires, la reddition des comptes et l'égalité d'accès aux services publics. Or le volet consacré à la gouvernance insiste précisément sur la réduction des zones grises, la clarification des responsabilités, la transparence et la publication des résultats.

Le défi est donc moins celui d'un slogan supplémentaire que celui de l'ingénierie institutionnelle.

Le quinquennat 2026-2031 pourrait ainsi être celui où la souveraineté se mesure aussi à la capacité de construire des institutions territoriales solides, crédibles et responsables.

2 — Mondial 2030 : transformer l’événement en accélérateur national

Le deuxième chantier possède une date de péremption extrêmement claire : 2030.

Un Mondial peut laisser des stades. Il peut aussi laisser une économie différente.

C'est précisément la distinction que fait le Livre rose consacré à la souveraineté stratégique. Le programme étudié propose une charte contraignante autour des grands chantiers de 2030 afin que l'investissement exceptionnel produise non seulement des infrastructures mais également des compétences, des références industrielles, des entreprises renforcées et des capacités exportables.

C'est sans doute là que se jouera la différence entre organiser un grand événement et utiliser un grand événement pour changer d'échelle.

Routes, transports, ferroviaire, villes, tourisme, numérique, sécurité, hôtellerie, énergie : l'erreur serait de considérer chacun de ces investissements comme une ligne budgétaire indépendante.

La bonne question est celle de l'après-2030.

Combien d'entreprises marocaines auront changé de dimension ? Combien de nouvelles compétences auront été créées ? Quelle part des équipements aura été produite localement ? Quelles infrastructures resteront réellement utiles aux citoyens après le dernier coup de sifflet ?

Le cinquième axe du programme pousse d'ailleurs cette logique au-delà du football : 50 % de contenu local visé dans certains projets énergétiques, poids donné à la valeur produite au Maroc dans la commande publique, montée en gamme dans l'automobile et l'aéronautique, développement de l'intelligence artificielle et de la cybersécurité.

Le Mondial pourrait ainsi être moins une destination qu'un accélérateur.

Encore faudra-t-il éviter un Maroc à deux vitesses : des territoires transformés par les investissements de 2030 et d'autres restant à distance de cette dynamique.

C'est ici que le troisième chantier devient décisif.

3 — État social : passer de la protection à la consolidation de la classe moyenne

Les Livres roses révèlent peut-être ici leur fil politique le plus cohérent.

Le pouvoir d'achat n'y est pas traité uniquement par le prix des produits alimentaires. Les propositions portent simultanément sur les circuits de distribution, les marges, les salaires, les pensions, l'activité économique, la pauvreté, le logement et surtout la consolidation de la classe moyenne.

C'est une évolution conceptuelle importante.

L'État social de première génération protège principalement contre la chute. Celui de l'étape suivante doit permettre de remonter.

Autrement dit : il ne suffit plus seulement de soutenir les ménages les plus fragiles. Il faut également empêcher ceux qui appartiennent à la classe moyenne d'en sortir et permettre à ceux qui progressent économiquement de la rejoindre.

Le programme évoque ainsi un plan national de renforcement de cette classe moyenne à l'horizon 2031. Mais les Livres roses soulèvent aussi la bonne question journalistique : comment la définir ? Par le revenu ? Le patrimoine ? Le logement ? La stabilité professionnelle ? Le reste à vivre après l'éducation, la santé et le transport ?

Car la classe moyenne ne se consolide pas uniquement par le salaire.

Elle se consolide aussi lorsque l'école publique évite à une famille d'avoir à acheter une deuxième éducation, lorsque l'hôpital public évite une dépense catastrophique, lorsque le logement reste accessible et lorsque le jeune adulte peut trouver sa première expérience professionnelle.

C'est précisément la logique du quatrième axe, le plus fourni : école, santé et jeunesse sont réunies autour du service public comme promesse d'égalité réelle. Parmi les instruments évoqués figurent une Agence nationale des urgences, le médecin référent, une plateforme nationale d'apprentissage numérique et d'IA, le programme Afaq ou encore l'objectif de 100 000 talents numériques.

Même la politique familiale rejoint cette architecture : petite enfance, prévention des ruptures, solidarité intergénérationnelle, addictions ou santé mentale montrent que la protection sociale est pensée au-delà du seul transfert financier.

Le véritable changement d’échelle : exécuter

Au fond, les six Livres roses racontent moins cinq politiques séparées qu'une même transformation recherchée.

Un État capable de protéger, mais aussi de produire de la confiance et de conserver sa liberté d'action. Le programme lui-même articule ses cinq engagements comme une chaîne : famille, pouvoir d'achat, service public, intégrité et souveraineté se renforcent mutuellement.

Le grand enjeu de 2026-2031 ne sera donc peut-être plus de produire de nouvelles listes de réformes.

Ce sera de choisir quelques priorités, d'en fixer le calendrier, le financement, les responsabilités et les indicateurs, puis de rendre les résultats publics.

Sahara, Mondial 2030, État social : trois chantiers très différents, mais une même exigence. Passer de l'ambition à l'institution, du chantier à l'héritage, et de la protection sociale à la capacité réelle de se projeter.

C'est probablement cela, désormais, changer d'échelle.


Vendredi 18 Septembre 2026

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