Il y a 33 ans, la grève générale du 14 décembre 1990

Quand l’action syndicale coordonnée sert de locomotive à l’action politique


Rédigé par Jamal HAJJAM le Mercredi 13 Décembre 2023

Je vous parle d'un temps. Que les moins de vingt ans. Ne peuvent pas connaître.

Le vendredi 14 décembre 1990, le Maroc vivait l’amorce d’un tournant décisif qui allait fortement impacté l’évolution politique dans le pays. L'UGTM et la CDT, deux des centrales syndicales les plus représentatives, engagées dans une action commune, mettaient à exécution un mot d'ordre de grève générale. Largement suivi, le débrayage connut de graves débordements, notamment à Fès, faisant plusieurs morts et de gros dégâts et suivis de nombreuses arrestations.



Par Jamal HAJJAM

Mais au-delà des évènements sur le terrain et du mobile purement syndical de la grève, sa portée politique et son influence sur le cours des évènements couronnés, in fine, par une alternance consensuelle en passant par deux réformes constitutionnelles et une ouverture inédite sur les droits de l’Homme, font de cette grève un évènement historique hors pair.

Ce jour-là, l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et la Confédération démocratique du travail (CDT), proches respectivement du Parti de l’Istiqlal (PI) et de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), de guerre lasse face à un gouvernement «dépourvu de sensibilité sociale», avaient décidé de franchir le pas vers l’ultime forme de lutte : la grève générale. Largement suivi sur pratiquement l’ensemble du territoire national, le débrayage connut cependant de graves débordements dans plusieurs villes, avec un «pic» de violence à Fès où l’on a déploré des dizaines de morts. 

Des jeunes désœuvrés issus de quartiers périphériques déshérités, pour qui la journée de grève signifiait une journée de révolte, se sont mêlés de la partie transformant rues et avenues en champ de bataille. Les forces de l'ordre, loin d'être tendres, ont tiré à balles réelles. Ce fut un vendredi noir. 

Dès le soir, les arrestations dans les rangs des syndicalistes allaient rythmer la suite des évènements pour déboucher sur des procès expéditifs avec des condamnations à la prison ferme atteignant, dans certains cas, 20 ans de réclusion. Des condamnations par contumace à la peine capitale ont également été prononcées. 

Bras de fer, tergiversations et détermination

La grève générale était l’aboutissement d'un long bras de fer entre le gouvernement et les syndicats. Le pays vivait à l'époque une forte crise engendrée, d'une part, par les retombées sociales négatives du Plan d'ajustement structurel (PAS), et, de l'autre, par les politiques suivies, que les syndicats et l'opposition politique fustigeaient pour leur caractère «antisocial».

Le gouvernement dirigé alors par Azzedine Laraki sous la forte et directe influence de l'omnipotent Driss Basri, ministre de l'Intérieur, avait, depuis l'annonce de la décision de la grève le 17 novembre 1990, opté pour le louvoiement. Le dialogue qu'il fit mine d'ouvrir avec les syndicats fut une coquille vide. L'Exécutif avait même, dans une tentative de noyer le poisson, impliqué de nombreux autres syndicats à audience négligeable et exigé des revendications chiffrées dans chaque secteur.

La CDT et l'UGTM qui étaient engagées dans une action commune depuis 1988 déjà et qui avaient lancé plusieurs séries de grèves sectorielles sans parvenir à des résultats concluants, demeurèrent intransigeantes. Pour elles, la situation ne pouvait supporter davantage d'ajournement. Leur cahier revendicatif, décliné en 13 points, portait notamment sur le respect des droits syndicaux, l’arrêt des licenciements arbitraires, une augmentation des salaires indexée au coût de la vie, l’application du SMIG à tous les secteurs, la révision et l'application effective de la législation de travail, l'obligation de l'affiliation à la CNSS, etc. 

L’opposition parlementaire s’en mêle

Pendant plusieurs jours, c’est le dialogue de sourds et au fur et à mesure que la date fatidique approchait, la tension gagnait en intensité. Elle allait atteindre son paroxysme le 5 décembre 1990 lorsqu'un Conseil de gouvernement fut sanctionné par un communiqué interdisant la grève en des termes à peine voilés. Pour les syndicats comme pour les partis politiques d'opposition, le contenu du communiqué mettait en cause la constitutionnalité du droit à la grève.

«Le recours à la grève générale, disait le communiqué, est un acte non conforme et non admis par les us et coutumes en cours dans les pays démocratiques. Aussi, l'annonce de la grève générale ne saurait-elle être acceptée (…) le gouvernement réaffirme sa détermination d'user de tous les moyens dont il dispose pour que l'ordre public soit protégé».

Après cette sortie menaçante de l'Exécutif, le débat allait dépasser le cadre syndical pour gagner la sphère politique. Les critiques à l'encontre du gouvernement fusaient de toutes parts amenant ce dernier à se radicaliser davantage et à poser comme préalable à tout dialogue «sérieux» le report de la grève. 
Le round suivant allait se dérouler dans l'hémicycle parlementaire.

On était le 11 décembre. Les partis politiques d'opposition, observant jusque-là une neutralité intéressée, passèrent au soutien actif et ouvert des deux syndicats dans leur bataille «constitutionnelle» face à l'Exécutif.

La donne sécuritaire sur laquelle s’appuyait le gouvernement pour se départir de ses responsabilités, a-t-on martelé, n'est en fait qu’un prétexte pour voiler la précarité de son action et son incapacité à gérer la crise.

Le 12 décembre au soir, une rencontre de la dernière chance entre les deux centrales et la commission gouvernementale chargée du dialogue social, allait s'avérer un remake des rencontres précédentes. Les membres de la commission ont réédité les intentions vagues du gouvernement tout en exigeant le report de la grève en contrepartie d'un simple engagement de principe. La rencontre s'est alors soldée par un échec et, dès le lendemain, l'UGTM et la CDT réitérèrent leur appel à la grève générale. 

L’Istiqlal pris à partie et menacé

Face à l'impasse, le ministre de l'Intérieur Driss Basri, assisté par le Premier ministre Azzedine Laraki, tente la voie politique en prenant attache, le matin du 13 décembre, avec M'hamed Boucetta et M'hamed Douiri, respectivement Secrétaire Général et Secrétaire Général adjoint de l'Istiqlal.

Les deux ministres ont demandé aux deux dirigeants istiqlaliens d'intervenir auprès de l'UGTM pour suspendre la grève étant convaincus que l'Istiqlal «exerce une influence sur l'UGTM dont les dirigeants font partie de la direction du parti», allusion à Abderrazak Afilal, SG de l’UGTM et membre du Comité exécutif de l’Istiqlal.

La réponse a été sans équivoque comme consigné dans un communiqué de la formation istiqlalienne : «Le parti n'intervient pas dans les décisions relatives aux questions syndicales, lesquelles sont prises par l'UGTM en toute indépendance (…) la décision de grève a été prise après maintes tentatives effectuées par la CDT et l’UGTM pour amener le gouvernement à rompre avec sa politique qui a conduit au mécontentement général du peuple».

Driss Basri eut alors recours à la menace en insinuant que Douiri, en sa qualité de chargé des questions syndicales au sein du parti, «est le responsable de cette grève et qu'en incitant à celle-ci, il assume la responsabilité de la violence».

Réponse du berger à la bergère : «Puisque le gouvernement assume la responsabilité de la dégradation de la situation sociale (…) il est, par voie de conséquence, responsable de toute provocation pouvant conduire à la perturbation de l'ordre».

Paralysie et graves troubles

La suite relève du public. Le 14 décembre, c'est la paralysie totale. Mais la grève a viré à l'émeute et à la répression. Le plus important théâtre des troubles fut la ville de Fès et, à moindre mesure, la ville de Tanger.

Dans la capitale spirituelle, plusieurs bureaux de poste, six usines, des banques, des stations d'essence, des boutiques grandes et petites, des dizaines de voitures, un hôtel Palace et bien d'autres édifices ont été saccagés, voire brûlés. Les forces de l'ordre, recevant l'ordre de tirer, ont tiré.

Les autorités donneront le chiffre de 5 morts et 130 blessés avant qu'une commission d'enquête ne rectifie en avançant près de 40 morts. La presse, elle, parlera de dizaines de morts, voire plus de 100 morts, comme ce fut le cas pour le quotidien «Al Alam» dont le directeur, Abdelkrim Ghallab, allait être traduit en justice pour «fausse information de nature à troubler l'ordre public».

Le procès «Al Alam» fut abandonné par la suite, mais la vérité sur le nombre de morts à Fès n'éclatera au grand jour qu’aux débuts des années 2000 avec la découverte par l’Instance Equité et Réconciliation (IER) de 106 tombes appartenant aux victimes de ces événements. «Al Alam» avait dit vrai.

Réactivité du Roi et amorce d’une nouvelle ère 

La tension dans le pays demeurait extrêmement tendue jusqu'à ce que, par un discours prononcé le 5 janvier 1991, le feu le Roi Hassan II disculpait les syndicats de la responsabilité de la violence ayant marqué la journée du 14 décembre. Les syndicalistes condamnés furent tout de suite relâchés et dégagés de toute responsabilité.

La suite des événements allait prendre un caractère purement politique et le retour du Palais à de meilleurs sentiments après ce débrayage, ses retombées économiques et sociales et son retentissement à l’international, a permis l’inauguration d’une nouvelle génération de réformes dans la foulée d’un nouveau dynamisme partisan.

A commencer par le raffermissement de l’action commune entre l'Istiqlal et l'USFP, principales formations de l'opposition, inaugurée une année auparavant par l’élaboration d’un mémorandum conjoint de réformes politiques et constitutionnelles co-signé par Abderrahim Bouabid et M’Hamed Boucetta, mémorendum qui était resté lettre morte, et par la retentissante motion de censure à peine quelques mois avant la grève générale.

L’action entre les deux formations politiques allait mettre sur pied, en 1992, la Koutla démocratique qui a joué un rôle capital dans les réformes constitutionnelles et politiques des années 1990. Lesquelles réformes ont balisé le terrain à l'avènement de l'alternance consensuelle qui a permis au Maroc d'inaugurer une nouvelle ère de respect des droits et d'ouverture des grands chantiers sociaux et économiques. L’action syndicale coordonnée aura ainsi joué un rôle de locomotive déterminant.




Mercredi 13 Décembre 2023
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