Industrie marocaine : Au-delà des chiffres, une métamorphose structurelle (1976-2024)


Par Mohamed Benabdelkader

L’industrie marocaine est souvent commentée à travers ses performances récentes : investissements annoncés, records d’exportations ou créations d’emplois.

Si ces indicateurs sont utiles, ils ne prennent pleinement sens que replacés dans une perspective de long terme.

L’analyse des données industrielles sur près d’un demi-siècle permet précisément de distinguer ce qui relève de la conjoncture de ce qui traduit une transformation structurelle.



Entre 1976 et 2024, l’industrie nationale a opéré un changement d’échelle spectaculaire.

Mohamed Benabdelkader
Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la production : elle est passée d’environ 14 milliards de dirhams au milieu des années 70 à plus de 840 milliards de dirhams aujourd’hui. C’est une multiplication par 60.

Le chiffre d’affaires industriel suit une trajectoire comparable et avoisine aujourd’hui 900 milliards de dirhams. Ce bond est le fruit d’un effort d’investissement massif et continu.

L’investissement industriel annuel, qui était de plus de 740 millions de dirhams à l’époque, frôle aujourd’hui les 90 milliards. Concrètement, le Maroc a accumulé du capital productif à une vitesse inédite dans son histoire.

L’ouverture au monde comme accélérateur

Cette dynamique s’est accompagnée d’une ouverture croissante sur l’extérieur. Les exportations industrielles, qui représentaient à peine 1,3 milliard de dirhams à la fin des années 1970, dépassent désormais 400 milliards de dirhams.

En ordre de grandeur, cela signifie que l’industrie exporte aujourd’hui plus de 300 fois ce qu’elle exportait il y a cinquante ans.

Cette trajectoire relève en particulier d’une rupture stratégique dans l’organisation de l’appareil productif.

Le choix d’un développement par écosystèmes industriels a permis de structurer des filières complètes autour de mécanismes incitatifs ciblés (foncier industriel, dispositifs de formation, accompagnement à l’investissement) et d’aligner progressivement l’offre productive nationale sur les standards de la mondialisation.

C’est dans le matériel de transport que cette approche a produit ses effets les plus visibles. L’implantation de constructeurs mondiaux à Tanger et à Kénitra a déclenché un effet d’entraînement sur l’ensemble de la chaîne de valeur, du câblage aux composants à plus forte intensité technologique.

En parallèle, à Nouaceur (Casablanca), un pôle aéronautique s’est constitué, capable de capter des segments complexes de production auprès des grands donneurs d’ordre de l’aviation civile.

Ces chiffres confirment que l’industrialisation n’est plus une promesse, mais un fait économique établi. Toutefois, l’essentiel de la transformation ne se situe pas uniquement dans les volumes.

Au-delà du volume : la montée en gamme

Le changement le plus structurant est de nature qualitative. La part des industries de moyenne et haute technologie est passée d’environ 20 % en 1976 à 50,5 % en 2024. Autrement dit, la majorité de l’activité industrielle repose désormais sur des filières plus intensives en capital, en compétences et en organisation.

Cette montée en gamme s’est opérée progressivement, par accumulation d’investissements, de savoir-faire et d’exigences de qualité.

La grande rotation sectorielle

C’est dans la structure des exportations que cette transformation est la plus visible. Alors que l’agroalimentaire et le textile cuir représentaient à eux seuls près de 86 % des exportations industrielles en 1976, leur part relative s’est réduite au profit de nouvelles filières.

Les industries du matériel de transport, notamment l’automobile et l’aéronautique, concentrent aujourd’hui près de 47 % des exportations industrielles, contre à peine 1 % à l’origine. De même, la chimie et la parachimie (incluant la pharmaceutique) représentent désormais près d’un quart des ventes à l’étranger (24 %).

Ce basculement ne traduit pas un effacement des secteurs historiques, dont les volumes continuent de progresser, mais une diversification du portefeuille productif vers des activités plus intégrées aux chaînes de valeur mondiales et plus exigeantes en termes de standards.
L’évolution de l’emploi reflète la même logique.

L’effectif industriel global a été multiplié par près de sept, passant de 155.000 personnes au milieu des années 70 à plus d’un million aujourd’hui.

En 2024, les filières industrielles récentes, au premier rang desquelles l’automobile et l’aéronautique, se sont imposées comme des pôles majeurs d’absorption de main-d’œuvre industrielle. Le seul secteur du matériel de transport concentre désormais près de 27 % de l’emploi industriel.

Face à cette percée, les piliers historiques que sont le textile et l’agroalimentaire font preuve d’une résilience sociale indispensable : bien qu’en recul relatif, ils concentrent ensemble 44 % de l’emploi industriel (contre 58 % un demi-siècle auparavant).

Cela indique que la dynamique actuelle montre que l’enjeu industriel réside désormais dans la qualité des emplois créés, leur qualification et leur productivité.

Cap sur la souveraineté

L’analyse de long terme montre que l’industrie marocaine est entrée dans une phase où l’enjeu n’est plus l’expansion quantitative, mais la consolidation d’un système productif plus intégré, plus sophistiqué et plus créateur de valeur.

Dans un environnement international marqué par l’incertitude et la recomposition des échanges, cette trajectoire de cinquante ans constitue un actif stratégique majeur, à condition d’en maîtriser les ressorts profonds pour aborder les défis de la prochaine étape : la souveraineté productive, la durabilité et le passage du « Made in Morocco » au « Designed in Morocco ».

Par Mohamed Benabdelkader


Dimanche 4 Janvier 2026

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