Jazari : quand la chaleur de l’intelligence artificielle peut réchauffer les hammams du Maroc


Par Dr Az-Eddine Bennani

Le projet Jazari porte une ambition forte : doter le Maroc d’une intelligence artificielle souveraine, territorialisée et utile. Mais derrière les discours sur les modèles, les algorithmes et la formation, une question essentielle reste encore trop peu abordée dans le débat public : que fait-on de la chaleur produite par les serveurs et les data centers de l’IA ?



Cette question n’est ni secondaire ni purement technique.

Elle est énergétique, hydrique, écologique et territoriale. Et surtout, elle peut devenir une opportunité stratégique profondément marocaine, si elle est pensée autrement.

Toute infrastructure IA fondée sur le calcul intensif produit inévitablement de la chaleur. Toute l’électricité consommée par les serveurs se transforme, à la fin, en énergie thermique.

Dans un pays soumis à un stress hydrique durable, à des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes et à une vigilance croissante sur la sobriété énergétique, refroidir pour simplement rejeter cette chaleur dans l’air ou l’eau est un non-sens stratégique.

À l’échelle du projet Jazari, et plus encore si celui-ci se déploie sous forme de nœuds régionaux répartis sur l’ensemble du territoire, la question de la chaleur dite « fatale » devient centrale. Soit elle est perdue. Soit elle est valorisée.

Le Maroc dispose précisément d’un patrimoine et d’un usage qui rendent cette valorisation évidente : Le hammam beldi.

Présent dans toutes les régions, au cœur des médinas et des quartiers, le hammam est à la fois un lieu de soin, de lien social et de transmission culturelle. Il est aussi, par nature, un grand consommateur de chaleur : eau chaude, vapeur, sols chauffés, espaces de repos tempérés.

L’idée est simple dans son principe, mais puissante dans ses implications : utiliser la chaleur produite par les serveurs Jazari pour préchauffer les hammams de chaque région.

Il ne s’agit pas de remplacer intégralement les systèmes existants, mais de réduire significativement leur dépendance aux énergies fossiles en exploitant une chaleur déjà produite, disponible en continu, jour et nuit.

Sur le plan technique, les solutions existent et sont éprouvées. Les serveurs modernes peuvent être refroidis par des circuits d’eau.

Cette eau chaude, au lieu d’être simplement refroidie puis rejetée, passe par un échangeur thermique.

La chaleur récupérée sert alors à préchauffer l’eau des bassins et des douches, à chauffer les sols et les vestiaires, à maintenir une température stable dans les espaces tièdes et à alimenter des ballons de stockage thermique.

Un appoint local – gaz, biomasse ou solaire thermique – permet ensuite d’atteindre les températures finales nécessaires à la production de vapeur.

Le bénéfice est double : moins de refroidissement à assurer côté data center, moins d’énergie à produire côté hammam.

C’est une logique de boucle vertueuse, parfaitement compatible avec une approche d’IA frugale et responsable.

Mais cette idée impose aussi un changement de paradigme. Elle suppose de sortir du mythe du méga data center centralisé et hors sol.

Elle plaide au contraire pour des nœuds Jazari régionaux, de taille maîtrisée, implantés à proximité des usages urbains et pensés en fonction des réalités climatiques locales.

Chaque région du Maroc a ses contraintes thermiques, son tissu urbain, son hammam de référence. Chaque région appelle donc une solution adaptée, et non une copie de modèles importés.

Au-delà de l’aspect énergétique, la portée symbolique est considérable.

Chauffer un hammam avec la chaleur de l’intelligence artificielle, ce n’est pas un gadget technologique. C’est un message clair adressé aux citoyens : l’IA n’est pas hors sol, elle n’est pas réservée à quelques experts, elle participe concrètement à la vie quotidienne.

C’est aussi affirmer que l’innovation peut renforcer le patrimoine au lieu de l’effacer, et que le numérique peut s’inscrire dans les lieux de sociabilité les plus anciens du pays.

Le véritable test du projet Jazari ne se mesurera pas uniquement au nombre de modèles développés ou de formations lancées. Il se mesurera à sa capacité à intégrer les limites physiques du Maroc : la chaleur, l’eau, l’énergie, les territoires.

Transformer la chaleur des serveurs en chaleur humaine, utile et partagée, serait une preuve de maturité stratégique et de cohérence politique.

Sur ce terrain, le hammam n’est pas un détail folklorique. Il est une réponse moderne, enracinée et profondément marocaine.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Mardi 10 Février 2026

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