Ksar El Kebir & Al Haouz : sortir du fantasme du ministre sur le terrain


Rédigé par le Mercredi 11 Février 2026

Depuis quelques jours, à la faveur des inondations qui ont frappé Ksar El Kebir, un rituel désormais bien rodé s’est remis en marche. Sur YouTube, sur certains plateaux, dans des chroniques plus émotionnelles que réfléchies, une même accusation revient en boucle : où sont les ministres ? Pourquoi ne sont-ils pas sur place, bottes aux pieds, face caméra, au milieu de la boue et des sinistrés ? La scène est familière. Elle l’était déjà lors du séisme d’Al Haouz. Elle le devient à chaque catastrophe naturelle. Comme si l’efficacité de l’action publique se mesurait désormais à la photogénie de la présence ministérielle.



Il est peut-être temps de poser calmement la question qui fâche : cette attente est-elle fondée… ou relève-t-elle d’une confusion dangereuse des rôles ?

Chers commentateurs, chroniqueurs et journalistes, une question simple mérite d’être posée, sans détour : avez-vous déjà vu un ministre américain se rendre sur les lieux d’une inondation à New York ? Non. Vous avez vu le maire, les services municipaux, les autorités locales, parfois le gouverneur de l’État fédéré. Le ministre, lui, reste à Washington. Non par indifférence, mais par fonction.

Dans les démocraties matures, le ministre n’est pas un chef de chantier ni un responsable de proximité. Il est un coordinateur stratégique. Son rôle n’est pas de se montrer, mais d’organiser. Pas de poser devant les caméras, mais de déclencher des mécanismes : cellules de crise, arbitrages budgétaires, mobilisation intersectorielle, coordination des services extérieurs, articulation entre niveaux de pouvoir.

La présence physique du ministre sur un lieu de sinistre n’a, en réalité, aucune valeur opérationnelle immédiate. Pire : elle peut devenir contre-productive.

​Chacun dans son rôle, sinon personne n’est responsable

Une catastrophe naturelle obéit à une chaîne de commandement claire. Le wali, le gouverneur, le maire, parfois le président de région : voilà les acteurs de terrain. Ce sont eux qui connaissent le territoire, les réseaux, les contraintes locales, les capacités logistiques.

Leur présence sur place a un sens. Elle est utile, parfois indispensable.

À l’inverse, le ministre concerné doit être ailleurs : dans une salle de crise, entouré de ses équipes, en lien permanent avec les départements impliqués. Il coordonne la Protection civile, les transports, la santé, l’équipement, l’intérieur. Il arbitre. Il anticipe. Il prépare la phase d’après.

Confondre ces niveaux, c’est fragiliser l’ensemble du dispositif. C’est transformer l’action publique en spectacle permanent, où l’image prend le pas sur l’efficacité.

​Jacobins le matin, girondins le soir

Le débat devient encore plus incohérent lorsqu’on observe la versatilité éditoriale de certains commentateurs. Un jour, ils réclament un État jacobin, centralisé, fort, omniprésent, piloté depuis Rabat. Le lendemain, les voilà chantres de la régionalisation avancée, de la proximité citoyenne, de la décentralisation des responsabilités.

Les Gaulois appelaient cela l’opposition entre jacobins et girondins. Il faudrait, un jour, choisir son camp. On ne peut pas exiger simultanément un État hypercentralisé et reprocher aux autorités locales d’assumer leurs prérogatives. On ne peut pas célébrer la régionalisation quand elle arrange le discours, puis l’oublier dès qu’une crise survient.

Cette navigation à vue, dictée par l’émotion du moment et la pression de l’audience, relève moins de l’analyse que de l’opportunisme affectif.

La boîte de Pandore de la récupération politique

Imaginons un instant que cette logique soit poussée jusqu’au bout. Les ministres se rendent systématiquement sur les lieux de chaque catastrophe. L’opposition exige alors d’y être aussi. Les députés locaux réclament leur part de visibilité. Les protocoles se mettent en place. Les forces de sécurité sont mobilisées pour encadrer les visites. Les agendas se remplissent.

Résultat ? Des autorités locales détournées de leur mission première : gérer l’urgence. Coordonner les secours. Sécuriser les populations. Réparer les infrastructures vitales.

La catastrophe devient une scène politique. Le sinistre, un décor. La souffrance, un arrière-plan. Ce n’est plus de la gouvernance, c’est de la récupération.

Communication de crise : moins de bruit, plus de rigueur

Autre reproche récurrent : le fameux « manque de communication ». Comme si, face à une inondation ou à un séisme, l’urgence était d’occuper l’espace médiatique plutôt que de sauver des vies.

La communication de crise obéit à des règles strictes. Elle doit être factuelle, prudente, coordonnée. Elle évite les annonces prématurées, les chiffres approximatifs, les promesses intenables. Elle privilégie l’information utile à la population : consignes de sécurité, zones à éviter, dispositifs d’assistance.

Multiplier les prises de parole dans ces moments-là, c’est souvent accroître la confusion. La communication grise – discrète, maîtrisée, parfois frustrante pour les médias – est une nécessité, pas une défaillance.

L’urgence aujourd’hui, le bilan demain

Il faut accepter une vérité simple : une catastrophe naturelle reste, par définition, imprévisible et violente. Elle déborde les plans, surprend les dispositifs, met à l’épreuve les institutions. Aucun pays n’y échappe.

Il suffit de regarder autour de nous. En Espagne, les inondations font régulièrement des victimes malgré des infrastructures avancées. En Italie, les tremblements de terre rappellent la vulnérabilité des territoires. Les feux de forêt ravagent chaque été des régions entières en Europe du Sud.

Le Maroc n’est ni une exception, ni un cas isolé. L’important n’est pas de prétendre à l’infaillibilité, mais d’évaluer avec lucidité la capacité de réaction, la coordination des acteurs, la transparence du bilan une fois l’urgence passée.

Faire confiance aux institutions, sans renoncer à l’exigence

La mobilisation des autorités locales et des services extérieurs est visibleet objectivement exemplaire. Elle est coordonnée, souvent anticipative malgré les contraintes de l’imprévisibilité.

La digue a tenu bon : celle de l'État. Il faut reconnaître, avec l'objectivité qui sied à l'analyse, que la réponse des autorités a été d'une efficacité redoutable. La doctrine du "zéro victime" n'est pas restée un slogan creux. Le déploiement des Forces Armées Royales, de la Gendarmerie, de la Protection Civile et des autorités locales a relevé de la chorégraphie logistique de haute précision. Voir des zodiacs sillonner les ruelles inondées pour récupérer des personnes âgées, ou des hélicoptères effectuer des rotations incessantes pour ravitailler des îlots de terre isolés, témoigne d'une montée en compétence indéniable dans la gestion des risques majeurs. L'État a joué son rôle de bouclier, anticipant les crues, ouvrant les vannes des barrages avec calcul, et ordonnant les évacuations avant que l'irréparable ne se produise.

Cela ne signifie pas que tout est parfait. Cela ne dispense pas d’un examen critique, demain, à froid.

Mais il y a un temps pour tout. Aujourd’hui, c’est l’urgence. Demain, viendra le temps du bilan, des responsabilités, des améliorations nécessaires : urbanisme, gestion des eaux, prévention, communication territoriale.

Exiger des comptes est sain. Exiger des mises en scène est stérile.

​Sortir de l’émotion permanente

À force de vouloir tout juger en temps réel, sous le prisme de l’émotion et de la visibilité, on finit par affaiblir ce que l’on prétend défendre : l’efficacité de l’action publique. Une démocratie mature sait faire la différence entre la présence symbolique et l’utilité réelle.

L’État n’est pas un influenceur. Le ministre n’est pas un figurant. Et une catastrophe naturelle n’est pas un plateau de débat.

Si un choix éditorial doit être fait, qu’il le soit clairement : entre l’analyse et l’agitation, entre la critique construite et l’indignation automatique. Le reste n’est que bruit.




Mercredi 11 Février 2026
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