L’Émeraude gastrique


Par Dr BOUMEHDI Bounhir - Médecin radiologue.

Une fiction policière radiologique.

Il y a des enquêtes qui commencent dans la pénombre des ruelles, et d’autres qui débutent dans la lumière froide d’une salle d’examen.

Celle-ci allait se dérouler dans un territoire bien particulier : l’intérieur du corps humain.

Madame Salima – appelons-la ainsi – arriva un matin à la consultation avec une inquiétude discrète.

Depuis quelques semaines, elle observait parfois quelques gouttes de sang dans ses selles.

Rien de spectaculaire, mais assez pour troubler une femme attentive à sa santé.
À cela s’ajoutaient des douleurs intermittentes au niveau de l’épigastre, ce carrefour sensible situé sous le sternum, là où l’ombre de l’estomac se dessine.

De temps à autre, une remontée acide lui brûlait la gorge, comme si un feu invisible remontait lentement depuis les profondeurs.



Les premiers examens biologiques n’apportèrent guère d’explications.

On décida alors de pousser l’enquête plus loin. Le radiologie, Dr B.B. entra en scène. Sur l’écran noir et lumineux d’un appareil d’imagerie, l’estomac apparut comme une grotte souple et silencieuse.

Mais au milieu de ce paysage anatomique surgissait une petite silhouette dense, une ombre minuscule mais parfaitement visible.

Un corps étranger. Le radiologue plissa les yeux, comme un inspecteur devant une empreinte suspecte. La forme était nette. Compacte. Presque élégante.

Le problème était qu’elle semblait incrustée dans la paroi gastrique, comme si l’estomac avait tenté de conserver un objet précieux. Impossible donc qu’il suive le chemin banal de la digestion pour disparaître dans les méandres intestinaux.

La question était simple.

Comment cet objet était-il arrivé là ? Madame Salima fut interrogée avec la patience d’un enquêteur. Avait-elle avalé accidentellement un objet métallique ? Une arête ? Un fragment d’os ? Elle secoua la tête. Non. Rien. Puis, comme surgie d’un souvenir ancien, une histoire refit surface.

Quelques mois auparavant, la pierre de sa bague s’était mystérieusement détachée. Une émeraude fine, héritée de sa mère. Elle avait fouillé la maison, retourné les tapis, inspecté les tiroirs, interrogé même les domestiques.

Rien. La pierre s’était volatilisée. Elle avait fini par conclure qu’elle s’était perdue quelque part, dans le tumulte indifférent des trottoirs. Le radiologue ne dit rien.

Mais l’enquête venait de prendre un tournant. Une fibroscopie digestive fut organisée. L’examen fut réalisé avec la précision d’une opération de police. Le tube souple s’enfonça doucement dans l’œsophage, pénétra dans l’antre gastrique, et la lumière de l’endoscope révéla enfin la scène du crime.

Là, incrustée dans la muqueuse de l’estomac, brillait une petite pierre verte, dont les reflets semblaient défier la pénombre organique.

Le médecin radiologue interventionnel esquissa un sourire.

L’objet fut saisi avec une pince délicate et extrait lentement, comme on récupère une preuve capitale dans une affaire compliquée. Lorsqu’on le déposa dans une coupelle métallique, la vérité éclata. C’était une émeraude. La même que celle de la bague. Madame Salima l’a très vite reconnue.

Madame Salima resta quelques secondes silencieuse, comme si elle regardait un fantôme.

Ainsi donc, pendant tout ce temps, la pierre qu’elle croyait perdue avait voyagé dans le lieu le plus improbable : son propre estomac. Personne ne sut jamais vraiment comment l’accident s’était produit.

Peut-être s’était-elle détachée pendant un repas, peut-être avait-elle été avalée dans un geste distrait. Mais l’affaire était résolue. Dans les archives invisibles des enquêtes médicales, cette histoire reçut un nom que les radiologues racontent parfois avec un sourire : L’affaire de l’Émeraude gastrique.

Une fois de plus, la radiologie a été, pour un instant, la plus étrange des polices scientifiques.

Par Dr BOUMEHDI Bounhir.

Lundi 9 Mars 2026



Rédigé par La rédaction le Lundi 9 Mars 2026
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