Le Maroc peut légitimement se prévaloir d’un État qui a structuré des écosystèmes industriels performants.
L’État a été au cœur de la montée en puissance industrielle du pays. Il a planifié, sécurisé, orienté.
Certains écosystèmes sont aujourd’hui reconnus mondialement.
Cet État développeur a produit des résultats. Il a livré ce qu’il pouvait livrer.
Le piège du "conservatisme en mouvement"
Car on ne construit pas un système avec les outils qui ont servi à construire des écosystèmes.
Le risque, désormais, n’est pas l’absence de réforme. Il est plus subtil. Il tient à la manière dont la réforme s’inscrit dans le système.
Comme dans d’autres domaines de l’action publique, l’industrialisation marocaine se trouve confrontée à une forme de conservatisme en mouvement : une capacité à produire du nouveau sans modifier les équilibres fondamentaux.
Les stratégies se succèdent, les dispositifs se multiplient, les annonces structurent le débat.
Mais entre l’impulsion stratégique et l’effet réel, une dilution s’opère.
Les responsabilités se fragmentent, les processus se complexifient et la transformation s’érode dans la mise en œuvre.
Le système ne bloque pas. Il absorbe. Et en absorbant, il neutralise progressivement la portée transformatrice des réformes.
Ce phénomène nourrit une lassitude croissante. Non pas une lassitude du changement, mais une lassitude face à des changements qui ne produisent pas de bascule.
Les acteurs économiques s’adaptent, s’ajustent, mais peinent à percevoir des transformations irréversibles dans les conditions d’exercice de leur activité.
Cette fatigue n’est pas un rejet de la réforme. Elle est le symptôme d’un décalage entre le mouvement affiché et la transformation vécue.
De l’État stratège à l’État architecte
Ce décalage renvoie à la nature même de l’État à ce stade de développement.
L’État marocain reste, pour l’essentiel, un État stratège. Il identifie des secteurs, attire des investisseurs, construit des infrastructures, accompagne des projets. Ce modèle a été efficace.
Il a permis de structurer l’offre industrielle et de positionner le pays dans des chaînes de valeur internationales.
Mais il atteint aujourd’hui ses limites.
Car un système industriel ne se pilote pas comme une succession de projets. Il se construit comme un ensemble d’interactions.
Le passage décisif est celui de l’État stratège à l’État architecte.
Un État stratège organise des écosystèmes, des secteurs. Un État architecte organise leurs relations.
Le premier planifie. Le second rend interopérable.
Le premier pilote. Le second structure les conditions d’interaction.
Cela implique un changement profond de métier.
Il ne s’agit plus seulement de lancer des initiatives, mais de définir des règles communes, de créer des infrastructures cognitives, de rendre les données accessibles, de faciliter l’intégration des acteurs dans des chaînes de valeur complexes.
Il s’agit de permettre aux entreprises, aux territoires, aux institutions de produire ensemble de la valeur, sans dépendre systématiquement d’une coordination verticale.
L’État ne disparaît pas. Il change de fonction.
Il devient l’architecte du système.
Redéfinir la souveraineté productive
La souveraineté n’est pas un attribut que l’on décrète. C’est une capacité que l’on construit. Elle ne réside pas dans la seule présence d’activités industrielles sur le territoire, mais dans la maîtrise des cycles de décision, d’innovation, d’adaptation.
Produire, intégrer, concevoir : trois niveaux, trois degrés de maîtrise.
Le Maroc a consolidé le premier, entame le second, mais doit encore structurer le troisième.
C’est à ce niveau que se joue désormais la véritable autonomie productive.
Car face au chantier du "Made in Europe", le risque est réel de voir le pays rétrogradé, dans certains écosystèmes, comme celui de la voiture, au rang de simple fournisseur de composants, si l'assemblage final devait se replier derrière des barrières protectionnistes.
Lever le verrou de l’organisation
Entre la vision stratégique, souvent claire au sommet et sa traduction opérationnelle, la responsabilité tend à se diluer. Les arbitrages se dispersent, les processus s’allongent et la capacité à produire des résultats mesurables s’affaiblit.
Une transformation suppose des responsabilités identifiables, des objectifs clairs et une capacité à arbitrer dans le temps.
Elle suppose, surtout, d’accepter une bascule.
Le Maroc n’est plus face à un défi d’attractivité. Il est face à un défi d’organisation.
Il ne s’agit plus d’ajouter des dispositifs, mais de rendre cohérent l’ensemble.
Il ne s’agit plus de multiplier les initiatives, mais de structurer leurs interactions.
Le pays a atteint un point où la continuité des méthodes produit des rendements décroissants. Ce qui a fait la réussite d’hier ne suffit plus à produire celle de demain.
Il ne s’agit pas de corriger le modèle. Il s’agit de le dépasser.
Parce qu’on n’importe pas une nation industrielle. On la construit.
Et à un certain stade, on doit accepter de changer la manière même de la construire.
*Adnan Debbarh est enseignant de relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA