L’IA, la foi… et la crise de confiance entre les humains


Par Dr Az-Eddine Bennani

L’article récemment paru dans L’Économiste, posant la question de savoir si l’intelligence artificielle mériterait notre foi, m’a d’abord surpris, presque choqué. Puis il m’a conduit à une réflexion plus profonde, qui dépasse largement la technologie elle-même.

Car le véritable sujet n’est pas l’IA. Il est ailleurs : dans la crise de confiance entre les humains.



Après près d’un demi-siècle passé hors du Maroc, j’y reviens aujourd’hui plus longuement.

Je découvre un pays qui avance à pas de géant en matière de modernisation, d’infrastructures, de projets structurants.

Ce progrès est réel et indéniable. Mais j’observe aussi, avec une forme de tristesse, une transformation silencieuse du lien social.

Les relations humaines semblent de plus en plus conditionnées par l’intérêt. Le respect se négocie. Le gain d’argent rapide devient une finalité en soi.

Les familles se fragilisent, les solidarités naturelles se distendent, et la confiance — socle invisible de toute société — s’effrite. Ce n’est pas tant la pauvreté ou l’inégalité qui frappent, mais l’instrumentalisation généralisée des rapports humains.

C’est cette dérive que j’exprime dans une série de mes peintures : des silhouettes fragmentées, des visages sans contours nets, des présences humaines qui se croisent sans véritable rencontre. Une humanité en tension, en perte de repères.

Dans ce contexte, l’idée que l’IA puisse être perçue comme une forme de « foi » n’est pas absurde. Non parce qu’elle serait divine, mais parce que les individus cherchent un support stable.

Lorsque la parole humaine perd de sa valeur, lorsque la confiance se délite, lorsque les repères moraux deviennent flous, on se tourne vers ce qui semble rationnel, disponible, cohérent.

L’IA n’est alors ni un dieu ni un salut, mais un refuge symbolique, un « dit artificiel » auquel on s’accroche faute de mieux.

Le danger n’est pas technologique.

Il est humain. Le risque n’est pas de croire en la machine, mais de renoncer à l’effort relationnel, au doute, à la responsabilité, à la construction patiente de la confiance.

Ce glissement ouvre la voie à une délégation morale silencieuse, où l’on confie à des systèmes techniques ce que nous n’osons plus assumer collectivement.

Pour autant, le Maroc récent nous offre aussi un contre-exemple puissant. Les inondations qu’a connues le pays ont révélé un élan de solidarité nationale remarquable, une mobilisation citoyenne et institutionnelle exemplaire.

Dans l’épreuve, l’intérêt s’est effacé. L’humain est revenu au centre. Les valeurs profondes ont ressurgi.

C’est là que réside l’essentiel. Les valeurs humaines ne sont pas mortes. Elles sont simplement recouvertes par la vitesse, la peur de manquer et la logique du calcul permanent.

L’intelligence artificielle n’est pas une foi. Elle est un miroir. Elle reflète nos fragilités collectives, notre difficulté à faire confiance, à transmettre, à prendre soin du lien. La véritable question n’est donc pas de savoir si l’IA mérite notre foi, mais si nous sommes encore capables de croire les uns en les autres.

De cette réponse dépendra non seulement notre rapport à la technologie, mais l’avenir même de notre cohésion sociale.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Mardi 10 Février 2026

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