L’adoption de l’intelligence artificielle au Maroc : attention aux chiffres trompeurs


Par Dr Az-Eddine Bennani

L’annonce a fait le tour des médias : « Un Marocain sur trois aurait déjà adopté l’intelligence artificielle ». Le chiffre est séduisant, presque rassurant. Il suggère un pays déjà entré de plain-pied dans l’ère de l’IA, porté par sa jeunesse et par un imaginaire technologique en plein essor.

Mais lorsqu’on prend le temps d’examiner sérieusement cette affirmation, une question s’impose : de quoi parle-t-on exactement, et sur quelles bases ?



L’article publié par Maroc Diplomatique ne constitue pas une étude scientifique au sens rigoureux du terme.

Il s’agit d’un article journalistique, qui relaie un chiffre sans en expliciter l’origine méthodologique : ni taille de l’échantillon, ni mode de collecte, ni formulation précise des questions, ni marge d’erreur. Or, en matière d’analyse technologique et sociétale, les chiffres n’ont de sens que s’ils sont contextualisés et vérifiables. Le premier écueil tient à la définition même de l’« adoption » de l’intelligence artificielle.

Utiliser un smartphone qui intègre des recommandations automatiques, un moteur de recherche ou un correcteur orthographique n’équivaut pas à comprendre, maîtriser ou déployer de l’IA.

Dans bien des cas, les utilisateurs ignorent même que des algorithmes d’apprentissage automatique opèrent en arrière-plan. Assimiler ces usages à une « adoption de l’IA » revient à confondre consommation passive et appropriation réelle.

Cette confusion apparaît clairement lorsqu’on compare ces chiffres à d’autres sources.

Des rapports récents indiquent que l’usage effectif de l’IA générative concerne environ un Marocain sur dix, souvent dans des contextes professionnels ou académiques spécifiques. L’écart entre « un sur trois » et « un sur dix » ne relève pas d’une contradiction, mais d’un glissement sémantique : on mélange IA diffuse et IA consciente, automatisation invisible et usage intentionnel.

Ce type de raccourci n’est pas anodin. Il nourrit l’illusion que la transformation est déjà largement accomplie, alors que les véritables enjeux restent devant nous : formation des enseignants, acculturation des décideurs, structuration des données, gouvernance éthique, et surtout capacité nationale à concevoir et maîtriser ses propres modèles et infrastructures.

Cela ne signifie pas que le Maroc serait en retard.

Les initiatives autour de Maroc Digital 2030, les discussions sur la souveraineté numérique et l’émergence d’écosystèmes locaux témoignent d’une dynamique réelle. Mais une dynamique n’est pas une généralisation, et une ambition stratégique ne se mesure pas à un pourcentage isolé.

En définitive, l’article de Maroc Diplomatique est utile pour saisir une tendance et ouvrir le débat, mais il ne peut être considéré comme une étude sérieuse au sens scientifique ou statistique. À l’ère de l’intelligence artificielle, le Maroc a besoin non pas de chiffres spectaculaires, mais de diagnostics lucides, fondés sur des méthodes claires et des concepts précis.

C’est à cette condition que l’intelligence artificielle pourra devenir un véritable levier de souveraineté, d’inclusion et de transformation durable.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Lundi 26 Janvier 2026

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