L’économie du soin : le marché que le Maroc ne regarde pas encore assez


Rédigé par le Vendredi 3 Juillet 2026



On parle beaucoup d’industrie, d’intelligence artificielle, de tourisme, d’automobile ou d’aéronautique. On parle moins d’un secteur pourtant appelé à devenir central : l’économie du soin. Pas seulement l’hôpital. Pas seulement la santé. Mais tout ce qui touche à l’accompagnement des enfants, des personnes âgées, des personnes en situation de handicap, des familles fragiles et des ménages qui auront besoin, demain, de services humains organisés, qualifiés et accessibles.

En parcourant l’action du ministère de la Solidarité, cela évoque une idée importante : le passage de l’assistance classique vers une logique plus structurée de protection, d’intégration et d’« économie de la prise en charge ». C’est peut-être là que se cache un grand sujet marocain des prochaines années.

Car le Maroc change. Les familles se transforment. Les femmes travaillent davantage. Les personnes âgées seront plus nombreuses. Les besoins d’accompagnement augmentent. Et pourtant, une grande partie du soin quotidien reste invisible : assuré par les mères, les filles, les voisines, les aides non déclarées, les associations ou des structures débordées.

Cette économie existe déjà, mais elle est encore trop souvent informelle, mal rémunérée, peu reconnue. C’est une erreur stratégique. Dans les pays qui vieillissent, le soin devient un secteur d’emploi majeur. Il crée des métiers, forme des compétences, développe des services à domicile, stimule l’innovation sociale et peut même attirer des investissements.

Le Maroc a donc un choix à faire. Soit il continue à traiter le care comme une affaire familiale, presque privée. Soit il le considère comme une vraie filière économique et sociale.

Cela suppose d’abord de former. Aide à domicile, auxiliaire de vie, accompagnant scolaire, médiateur familial, assistant social, éducateur spécialisé : ces métiers ne peuvent plus être improvisés. Ils demandent des compétences, de l’éthique, de la psychologie, parfois des outils numériques. Le soin n’est pas une bonne volonté. C’est un métier.

Cela suppose aussi de financer autrement. Les familles modestes ne pourront pas seules payer des services de qualité. L’État, les collectivités, les mutuelles, les assurances et le secteur privé doivent inventer des modèles hybrides. Sinon, on aura une économie du soin à deux vitesses : des services premium pour les uns, de la débrouille pour les autres.

Il faut également sortir du regard compassionnel. Le handicap, la vieillesse ou la vulnérabilité ne doivent pas être seulement des dossiers sociaux. Ce sont aussi des révélateurs de la maturité d’un pays. Une société se juge à sa manière de traiter ceux qui ralentissent, ceux qui dépendent, ceux qui ne rentrent pas parfaitement dans la machine productive.

L’économie du soin peut devenir un gisement d’emplois, notamment pour les jeunes et les femmes, à condition de ne pas reproduire les vieux réflexes : bas salaires, absence de protection, informalité, sous-traitance opaque. Le soin mal payé finit toujours par devenir un soin de mauvaise qualité.

La technologie aura aussi sa place. Télémédecine, plateformes de suivi, objets connectés, dossiers sociaux numérisés, intelligence artificielle pour orienter les aides : tout cela peut améliorer l’efficacité. Mais attention à ne pas tomber dans l’illusion froide du tout-numérique. On ne remplace pas une présence humaine par une application. On peut l’organiser, la soutenir, la rendre plus rapide. Pas l’effacer.

Le Maroc aime parler de grands chantiers. L’économie du soin en est un. Moins spectaculaire qu’un port, moins visible qu’une autoroute, mais peut-être plus décisif pour la vie quotidienne des familles.

Le vrai progrès ne sera pas seulement de construire plus haut ou de produire plus vite. Il sera aussi de mieux prendre soin. Et cela, dans les années qui viennent, pourrait devenir l’un des marchés les plus utiles, les plus humains et les plus mal compris de notre économie.




Vendredi 3 Juillet 2026
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